Simon Perrier
Professeur de philosophie, lycée et CPGE scientifiques, président de l'APPEP de 2008 à 2014 (association des professeurs de philosophie de l'enseignement public).
Abonné·e de Mediapart

6 Billets

0 Édition

Billet de blog 7 oct. 2021

Réaction aux propos du président de la Conférence des évêques de France

Le secret de la confession et les lois de la République. Dieu au-dessus du droit ? (modifié - 11/10)

Simon Perrier
Professeur de philosophie, lycée et CPGE scientifiques, président de l'APPEP de 2008 à 2014 (association des professeurs de philosophie de l'enseignement public).
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L'entretien (lien)

Réaction à un entretien de France Info avec le président de la Conférence des évêques de France, Éric de Moulins-Beaufort

Relativement au secret de la confession, il est étonnant de voir cet homme intelligent (malheureusement pour lui ?) s’obliger à rester aveugle aux conséquences possibles de ce qu’il défend, cela en revendiquant une soumission à « Dieu » dont il sait ce qu’elle peut avoir ici de particulièrement scandaleux. Qu’il le veuille ou non, il rompt ainsi avec les lois de l’humanité, celles qui fondent une république comme la nôtre et légitiment des devoirs envers elle, donc envers chaque citoyen avec lequel il prétend pourtant vivre selon des lois communes.

Un prêtre pourrait donc — il le devrait — ne pas dénoncer un acte pédophile. Il nous est ainsi annoncé qu’en principe, à proprement parler, la Conférence des évêques de France approuve en ce cas la désobéissance aux lois de la République et, en conséquence, ne respectera pas ses concitoyens, non seulement comme tels, mais en tant que personne.

Si l’on nous permet d’ironiser, faut-il comprendre que ce prêtre ne devrait pas dénoncer tout en s’en sentant coupable — car il ne peut ignorer qu’objectivement il se fait complice ? Devrait-il donc lui-même s’en confesser ? Pour obtenir l’absolution ? Devrait-il se sentir douloureusement, à regret, héroïque, saint, dans sa soumission à Dieu ?

Ainsi le président de la Conférence des évêques de France met le secret de la confession au-dessus de lois de la République (et de l’humanité), socle d’une société démocratique, la possibilité même de son existence. Il le met au-dessus de la confiance que cela suppose, celle d’une commune obéissance aux lois. De fait il justifie ainsi bien des désobéissances et non seulement la sienne. Toute personne ou tout groupe qui estimerait supérieure aux lois de la république telle idée, croyance ou valeur, pourrait donc légitimer ainsi sa désobéissance aux lois sur la seule foi d’une sacralité qui lui est propre.

Un prêtre de l’Église catholique s’accorde donc le droit de nous mentir (par omission, ce qui n’est pas en soi un moindre mal), de mentir par exemple à des parents sur le sort de leur enfant, de mentir et de laisser faire en ne dénonçant pas. Il s’en fait même un devoir.

Il est incroyable d’entendre qu'on pourrait  envisager comme solution de s’en remettre à l’enfant lui-même (voire au coupable) en le portant, en confession, à dénoncer au-dehors ce qui lui arrive (ou à avouer ce qu’il fait, pour le coupable). Vouloir ainsi, à tout prix, sauver le secret de la confession conduit insidieusement à le vendre comme on vend une marchandise. Alors viennent des arguments qui n’ont même plus rien à voir avec « Dieu ».

Ainsi, nous dit-on (pour culpabiliser), en voulant supprimer le secret de la confession, on supprimerait un lieu de parole pour la victime (voire le coupable). Nous voulons bien croire que parfois, dans la confession, comme en toute situation où la parole se libère, un prêtre, selon son intelligence et sa sensibilité, son humanité, pourrait aider, assister. Mais cela ne saurait suffire ici, sans compter qu’on ne peut faire passer la confession pour l’égal d’un soin. Non seulement on peut au moins douter que l’on se confie facilement à un prêtre pour en dénoncer un autre, mais outre des procédures et des compétences connues et reconnues par l’État, cela supposerait des devoirs républicains, donc au moins, en certains cas, la fin du secret et de ses effets désastreux. Faute de cela, cet argument se montre pour ce qu’il est : un instrument pour sauver le secret de la confession, à tout prix. Ce n’est plus la sacralité d’un serment qui est ici invoquée pour justifier ce secret, mais un argument banalement psychologique, qui prétend à l’humanité. Peu importe qu’il se montre faible, très discutable pour le bien de la victime, très insuffisant de toute façon. Il s’agit de faire feu de tout bois. Commodément, le secret de la confession en sort justifié. De casuiste à sophiste, on le sait de longue date, il peut n’y avoir qu’un pas.

Une dernière remarque : comment une commission sénatoriale a-t-elle pu accepter cela sans broncher ? sans rappeler au moins la faute commise et les risques encourus ?

Simon PERRIER

https://site-simonperrier.monsite-orange.fr

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus

À la Une de Mediapart

Journal
Du local au global, le mouvement climat assume de vouloir « faire école »
Finies les batailles en solitaire, le mouvement climat adossé aux luttes locales théorise désormais de voir les choses en grand. Un effort stratégique indispensable pour contrer l’appétit sans cesse renouvelé des aménageurs et industriels pour les « mégaprojets » et une certaine inertie politique.
par Mathilde Goanec
Journal — Diplomatie
Moyen-Orient : Macron réhabilite le « prince tueur »
Commanditaire de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, le prince héritier saoudien « MBS » était jugé infréquentable par les dirigeants occidentaux. En lui rendant visite, le président français brise sa quarantaine diplomatique, et vend au passage 80 Rafale à son homologue émirati et allié dans la guerre du Yémen, « MBZ ».
par René Backmann
Journal — Moyen-Orient
Nucléaire iranien : la solitude d’Israël
La volonté américaine de reprendre les pourparlers sur le nucléaire iranien s’oppose au refus israélien de toute perspective d’un accord avec l’Iran, contre lequel Israël menace de livrer une guerre, même si les États-Unis y sont hostiles. Mais Tel-Aviv dispose-t-il des moyens de sa politique ?
par Sylvain Cypel (Orient XXI)
Journal
Sous-effectif, précarité, règles obsolètes : le tracing est débordé par le coronavirus
L’assurance-maladie et les ARS, chargées du tracing des cas contacts, s’appuient sur un personnel précaire, rappelé en catastrophe à chaque rebond épidémique. Les cas contacts et une partie des cas positifs ne sont plus interrogés. Des clusters passent inaperçus.
par Caroline Coq-Chodorge

La sélection du Club

Billet de blog
Ah, « Le passé » !
Dans « Le passé », Julien Gosselin circule pour la première fois dans l’œuvre d’un écrivain d’un autre temps, le russe Léonid Andréïev. Il s’y sent bien, les comédiens fidèles de sa compagnie aussi, le théâtre tire grand profit des 4h30 de ce voyage dans ses malles aérées d’aujourd’hui.Aaaaah!
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
« Une autre vie est possible », d’Olga Duhamel-Noyer. Poings levés & idéaux perdus
« La grandeur des idées versus les démons du quotidien, la panique, l'impuissance d’une femme devant un bras masculin, ivre de lui-même, qui prend son élan »
par Frederic L'Helgoualch
Billet de blog
J'aurais dû m'appeler Aïcha VS Corinne, chronique de l'assimilation en milieu hostile
« J’aurai dû m’appeler Aïcha » est le titre de la conférence gesticulée de Nadège De Vaulx. Elle y porte un regard sur les questions d’identité, de racisme à travers son expérience de vie ! Je propose d'en présenter les grands traits, et à l’appui d’éléments de contexte de pointer les réalités et les travers du fameux « modèle républicain d’intégration ».
par mustapha boudjemai
Billet de blog
Sénèque juste avant la fin du monde (ou presque)
Vincent Menjou-Cortès et le collectif Salut Martine s'emparent des tragédies de Sénèque qu'ils propulsent dans le futur, à la veille de la fin du monde pour conter par bribes un huis clos dans lequel quatre personnages reclus n’en finissent pas d’attendre la mort. « L'injustice des rêves », farce d'anticipation à l’issue inévitablement tragique, observe le monde s'entretuer.
par guillaume lasserre