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Billet de blog 11 janv. 2022

Entre privé et public : un besoin de renouvellement

Ce texte revendique les conditions abusives de la résidence curatoriale à la Fondation Fiminco. Comment est-il possible de continuer en 2021/22 à ignorer les stratégies si nécessaires basées, par exemple, sur la solidarité mutuelle, l’écologie institutionnelle et le slow curating ?

Simona Dvorak
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Depuis quelques temps, nous avons l'impression d'assister au même type de lutte de pouvoir dans le même type de groupe qui tourne constamment sur les postes de direction entre différentes institutions culturelles parisiennes - institutions les plus visibles et les plus « légitimes », et que l'échange de ce pouvoir entre elles ressemble à un jeu d'élite assidu.

Dans ce contexte, l'espace privé semble devenir plus puissant que l'espace public.

Les mots ‘indépendant’, ‘autonome’, ou ‘libre’ n' y ont pas leur place, car derrière l'existence de ‘simples’ travaille.eu.r.s culturel.le.s se cache une lutte et une tension politique.

Aux facteurs hégémoniques de cette sphère culturelle, nous sommes face à des conditions persistantes, malgré une leçon donnée par la crise sanitaire ; comme la fermeture des espaces, l'annulation de la programmation, le ralentissement global. Cependant, le fonctionnement de la chaîne culturelle typique du régime capitaliste[1] continue comme si de rien n'était. 

Il existe une tendance aux résidences abusives mais très recherchées de curateur.ice.s parisien.ne.s. ; d'engagement de curateur.ice.s pour peu ou pas de financement afin d'animer un lieu, dans des conditions extrêmement exigeantes, qui ne respectent pas la profonde précarité liée à cette profession, ne permettent pas un véritable travail, mais ressemblent plutôt à une exploitation de forces humaines.

Puisqu’en l'absence d'opportunités curatoriales, cela reste l'un des seuls moyens de faire des expositions. Au-delà d'un épuisement mental et physique, cette tendance est une question très problématique pour le fonctionnement général, car cet engagement éphémère évite la création de véritables emplois qui font tant défaut dans la sphère culturelle, et propose plutôt un engagement intense pour des travailleu.se.r.s peu coûteu.ses.x mais délivrant des projets de qualité.

En effet, engager des curateur.ice.s dans une résidence de ce type est très avantageux car cela évite de payer la sécurité sociale, contribuer au chômage, etc. tout en obtenant un projet professionnel et original à la fin.

Le but de ce court texte est de parler d'un exemple concret d’un appel à projet curatorial récent de la Fondation Fiminco, qui fleurit dans un nouveau lieu culturel à Romainville.

En lisant la description des objectifs de la Groupe Fiminco sur le site web, on trouve des informations typiques : « Son action commence par l’écoute de tous les acteurs du territoire et les études qu’il mène lui donnent des clés pour mieux appréhender le quartier, la ville et définir les moyens de s’y sentir bien ensemble. Certains urbanistes ne parlent plus d’aménagement de la ville mais de son « ménagement », c’est-à-dire l’art de “prendre soin” des gens et des lieux. »[2]

Qu'est-ce qui a été fait concrètement depuis la création de cette fondation jusqu'à aujourd'hui ?

Sans une réelle et profonde réflexion, la gentrification culturelle[3], « art washing » et son impact réel continue et la fondation elle-même reproduit les conditions de travail inacceptables.

Les activités principales sont des résidences pour les artistes et les curateur.ice.s. Le fait que les artistes résidents disposent d'un budget de production et d'un lieu de vie sans rémunération, alors que les curateur.ice.s ont une rémunération supplémentaire, continue dans la logique comme si l'artiste n'a pas besoin d'être payé, car il a un budget avec lequel il/elle peut « réaliser ses rêves » - une œuvre d’art, est plus valable que des conditions existentielles d’un.e créateur.ice.

Malgré cela, cette fondation offre la possibilité de créer, un logement, un atelier, un espace d'exposition - tout ce qui est très peu possible, rare à Paris - de même pour les curateur.ice.s, mais à quel prix ?

Je parlerai ici du point de vue d’une curatrice, car c'est ma profession ; si vous regardez l'appel aux projets curatoriaux, les conditions sont les suivantes : en un mois envoyer le dossier de 5 pages décrivant le projet de deux expositions et la programmation pour six mois, avec le budget de 20.000 EUR (sans aucune mention des questions de transport et d'assurance de l'œuvre), des lettres de référence, la note d'intention etc.

Tout cela en respectant le contexte du territoire dont la spécificité peut être étudiée en même temps qui est un plus.

Facile dans l'idée, puisque nous curateur.ice.s, nous sommes des surhommes et des superwomen, qui inventent en un mois deux projets avec une programmation et un budget détaillé, dont le premier doit être réalisé trois mois plus tard, et le deuxième de suite.

Et dans la vie réelle ?

Si je postule, j'aurai un mois de nuits blanches, car j’ai aussi d’autres choses à faire comme payer le loyer et donc travailler au quotidien, et d'autres projets déjà en cours.

Si ma candidature est retenue - ce que vous apprendrez une semaine avant le début de la résidence - et donc c'est bien d'être prêt à adapter sa vie pour les 6 prochains mois - le/la curateur.ice sélectionné.e., devra dans trois mois présenter un projet complètement prête à être réaliser.

Cela signifie non seulement les difficultés pour le/la curateur.ice face à cette situation (je rappelle qu'il faut au moins 6 mois pour un projet de cette ampleur dans mis en œuvre) mais également les artistes d’autre institutions, des collections, seront confrontés à des conditions impossibles, (la rédaction des contrats, les approbations finales rapides, la logistique, etc.) 

Les artistes invités à tout préparer aussi dans cette période (de plus le transport eux-mêmes selon la logique de la Fiminco et de la non-assurance dans le cas d'artistes « émergents »...).

Est-ce que cela est le contexte idéal pour travailler bien et profondément ? Tout cela pour le/la curateur.ice pendant six mois, une animation riche de ce lieu immense pour finalement être payé 10 mille euros brut.

Il faut dire qu'il y a malgré cela une générosité de Fiminco pour le cocktail - pour le vernissage on peut avoir un excellent fournisseur et boire du champagne. Probablement pour oublier toutes les difficultés et de se dire que c'était quand même bien, on peut faire des contacts maintenant…

Et un jour, après tout ça, on se retrouve avec un burn-out, paralysé sans vie sociale ou au contraire accro à la cocaïne. 

Comment peut-on l'appeler ces stratégies autrement que la continuation de l'exploitation culturelle ?

Si toutes les nouvelles fondations vont être animées par une boulimie de projets et d'expositions sous-payés mais en quantité correspondante d'une chaîne à l’usine. Il sera difficile d'imaginer une politique culturelle qui soit humaine, qui considère la précarité de la majorité des personnes travaillant dans ce secteur, dans une survie permanente.

En étant dépendant.e des réponses toujours incertaines de ce type d'appel à projets qui peuvent changer votre vie du jour au lendemain, pour une période limitée encore et encore.... 

Nous entrons en 2022 et je souhaite sincèrement que toutes ces institutions vont apprendre de nouvelles stratégies, basées sur la solidarité mutuelle[4], l’écologie institutionnelle[5] et le slow curating[6]. Apprendre de nouvelles négociations du réel, à travers une approche sensible et altruiste.

[1] dont les grandes expositions internationales comme les biennales sont le meilleur exemple - anti-écologique, vitesse absolue, conditions de travail in-humaines. Comme exemple l’article « Biennales, fin de partie? » Ludovic Lamant

28 mars 2020 à Mediapart : https://www.mediapart.fr/journal/economie/280320/biennales-fin-de-partie?onglet=full

Ou mon article recent à Flash Art  “The Same Sea”: The First Helsinki Biennial » :  https://flash---art.com/2021/09/first-helsinki-biennial/

[2] https://www.fondationfiminco.com/groupefiminco/

[3]  « Komunuma, art-washing en banlieue parisienne : la colonialité de la démocratisation culturelle » par Jessica Saxby, 27.05.2020 à Documentations.art :

https://documentations.art/Komunuma-art-washing-en-banlieue-parisienne-la-colonialite-de-la

[4] INITIATIVE FOR PRACTICES AND VISIONS OF RADICAL CARE : https://www.r22.fr/antennes/sollicitude-publique

[5] 'Ecole Européenne Supérieure de Bretagne (Rennes), le cours Ecologiser et fabuler les musées par Kantuta Quiros : Pourrait-on imaginer une réécriture de l'histoire de l'art depuis une perspective fossiliste qui non seulement répondrait à une critique de l'idée de progrès moderne, mais qui remettrait aussi en cause les imaginaires de croissance illimitée auxquels l'art a contribué, l'exaltation du désir incontrôlé et de son accélération futuriste ? Si le tournant global de l’art qui a débuté dans les années 1990 a produit une nomadologie contemporaine exaltant la mobilité des artistes et des acteurs du monde de l’art – le monde de l’art comme l’espace d’une fluidité voyageuse, synonyme de liberté créative et de dynamisme social -, le monde de l'art devrait pouvoir maintenant contribuer, à inverser ce processus et opter pour un musée qui promeut une économie libidinale à faible impact écologique.  Dans For Slow Institutions, la curatrice Nataša Petrešin en appelait à des institutions et des expositions « lentes », comme une invitation aux curateurs opérant dans une réalité géopolitique entremêlée à ralentir leurs façons de travailler, à imaginer de nouvelles écologies de soin tandis que certains appellent depuis la crise du Covid à une bifurcation des musées, à des écosystèmes artistiques locaux et des connexions interlocales. 

Parmi les hypothèses avancées, une « décarbonisation » dans tous les sens du terme, une décarbonisation qui prendrait en considération l'empreinte écologique des structures, qui sur un plan plus théorique, reviendrait à « décarboniser » les imaginaires sur lesquels la modernité a été fondée.

 Articulant intimement théorie et pratique, ce cours propose une introduction à l’histoire des expositions et aux controverses muséales contemporaines liées à la mondialisation de l'art et à l’écologisation du musée, à l’ère du changement climatique. En partant d’expériences d’institutions muséales fictives imaginées, fabulées par des artistes, nous mobiliserons les possibles de la fiction spéculative. A partir des débats qui traversent les institutions muséales contemporaines (une muséographie de l'immatériel, les polémiques liées au statut des collections et des objets d’art, l'inaliénabilité des collections, les translocations patrimoniales et restitutions d’objets ethnographiques, le musée global, universel, les relocalisatisons du musée, etc.), il s’agira pour les étudiants d’imaginer un nouveau type de musée pour le 21ème siècle, de postuler d’autres institutions possibles de l’art. 

[6] « Dear collective body of KADIST » lettre ouverte par Natasa Petresin-Bachelez : https://kadist.org/program/dear-collective-body-of-kadist/

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