Corinne et Hapsatou : Prendre l’ennemi au sérieux.

«Normalement, chez moi, on doit donner des prénoms dans ce qu'on appelle le calendrier, c'est-à-dire des saints chrétiens (…). Corinne, ça vous irait très bien »...

Cette remarque d’Eric Zemmour à la chroniqueuse Hapsatou Sy a déclenché ces dernières semaines une polémique tout à fait caractéristique du fonctionnement de l’espace politique et médiatique contemporain : commentaires indignés sur les réseaux sociaux créant rapidement un « buzz », et déclenchant en retour une tempête de vociférations anti-politiquement correctes au sein notamment, mais pas exclusivement, de la facho-sphère.

Personne pourtant, et surtout pas à gauche, ne semble s’être soucié d’expliquer pourquoi la remarque en question était problématique. Comme si tout le monde, dans le camp progressiste, préférait s’indigner plutôt que réfuter, traiter le sujet comme une question morale qu’il faudrait condamner, plutôt que comme un débat politique qu’il s’agit de gagner.

Précisons-le d’emblée : je suis en profond désaccord avec les propos d’Eric Zemmour. En pourtant, il me semble qu’ils méritent d’être pris au sérieux, ne serait-ce que parce qu’ils nous rappellent un fait social encore bien réel : le choix d’un prénom n’est pas neutre. Simultanément signe d’appartenance et source de stigmate, il est au cœur des tensions identitaires qui font l’expérience de la migration. En France, environ 3 000 personnes demandent chaque année à changer de prénom. Comme l’a montré le sociologue Baptiste Coulmont, plus des trois quarts des requérants ont au moins un parent né à l’étranger ; la volonté de « franciser » son prénom est la justification la plus fréquente apportée à cette démarche.

Alors pourquoi, au juste, Eric Zemmour a-t-il tort ? Au nom de quels principes, de quelle vision de l’intégration, peut-on condamner cette injonction faite aux immigrés de donner à leurs enfants un prénom du pays d’accueil ? Peut-on la considérer comme raciste ?

Les propos de Zemmour s’inscrivent dans une vision de l’intégration que l’on a longtemps qualifiée d’« assimilationniste », un terme que l’on peut définir comme l’absorption complète des éléments étrangers dans la nation. Dans cette conception, il revient aux immigrés d’adhérer totalement aux normes de la société d’accueil et de limiter à la sphère strictement privée toute expression de leurs spécificités socioculturelles. Il est donc est parfaitement légitime d’exiger des immigrés qu’ils choisissent pour leurs enfants des prénoms « bien français » pour se couler plus parfaitement dans le moule étroit de l’identité nationale, en contrepartie de l’accueil que leur offre notre société.

Dans L’Art de perdre, le merveilleux roman d’Alice Zeniter, et qui retrace le destin d’une famille de harkis ayant dû quitter l’Algérie pour la France en 1962, on retrouve d’ailleurs une scène emblématique de cette vision de l’intégration, portée à l’époque par les institutions sociales françaises. Yema, la mère de l’héroïne, enceinte, échange en ces termes avec une assistante sociale :  

«-  Bien sûr, susurre l’assistante, il faut mettre toutes les chances du côté de ce bébé.  Faire en sorte qu’il se sente à sa place dans ce pays, et surtout que les Français – pardon, les autres Français -, le reconnaissent comme l’un des leurs. (…). C’est important, par exemple, de lui donne un prénom qui reflète votre volonté de vous intégrer ici. Vous avez déjà pensé au prénom ? »

« - Omar, dit Yema, ou Leïla (…) ».

« - Et pourquoi pas Mireille ? » demande l’assistante sociale, faisant semblant de ne pas avoir entendu. « Ou Guy ? »

« - Parce qu’on ne cache pas le soleil avec un tamis », répond Yema.

La traductrice glousse. Pourtant, au soir, on donne raison à l’assistante sociale. L’enfant s’appellera Claude. »

Tout est dit : la violence symbolique perçue par la famille immigrée ; la force normative, presque coercitive, des institutions sociales. Mais aussi la bienveillance manifeste de l’assistante sociale, qui souhaite – sans doute sincèrement - voir cet enfant « réussir » et « s’intégrer ».

Sauf que cette vision de l’intégration est datée, et manifestement inopérante dans le monde d’aujourd’hui, pour plusieurs raisons.

D’une part, on tend à concevoir aujourd’hui l’intégration comme un processus réciproque – à défaut d’être parfaitement symétrique : si l’immigré adopte les normes du groupe majoritaire, il est souhaitable que la société d’accueil évolue en retour et s’enrichisse de certaines valeurs ou traits culturels sous l’effet des vagues successives d’immigration. Autrement dit, que le prénom Hapsatou ne figure pas dans notre calendrier religieux ne l’empêchera pas, un jour, de devenir peut-être un prénom courant en France. 

D’autre part, qu’un individu peut des identités multiples, c’est-à-dire appartenir à plusieurs groupes sociaux à la fois. C’est de plus en plus le cas pour chacun d’entre nous, à l’heure où s’affaiblissent les communautés et les identités englobantes – famille, paroisse, province, ou même syndicats ou partis politiques. Dans cette perspective, pour être considéré comme « intégré », un immigré n’est pas forcément obligé de renoncer en l’ensemble des traits culturels de son pays d’origine. A lui de choisir auxquels renoncer et lesquels préserver, du moment qu’il respecte, comme tous les citoyens, les lois du pays d’accueil. En d’autres termes, on peut se sentir Français et soutenir l’équipe d’Algérie, tout comme on peut, donc, se sentir Français et appeler sa fille Hapsatou.

Enfin, parler d’intégration, et a fortiori d’assimilation, appelle forcément une référence à ce à quoi on s’intègre – et « qu’on serait bien en peine de décrire », le rappelait le rapport Tuot il y a quelques années à peine, dans une société « émiettée, tribalisée, internationalisée, individualiste, fragmentée ». Car enfin, qu’est-ce qu’un prénom français, au juste ? Quelle famille française choisit encore les prénoms ses enfants dans le calendrier des Saints ? Le prénom, jadis marqueur de l’appartenance à un groupe – chrétienne, en premier lieu – devient  revendication d’une identité individuelle et singulière ; exiger qu’il en aille autrement des familles immigrées est un double standard flagrant. Or, si on enjoint les familles immigrées, seules entre toutes, à choisir leurs prénoms « dans le calendrier » c’est, nous dit-on, pour les protéger des discriminations. Ce raisonnement a beau être factuellement exact, il revient à rendre implicitement les immigrés eux-mêmes responsables des discriminations qu’ils subissent.

 

La vision du monde d’Eric Zemmour peut donc sembler parfaitement rétrograde, voire réactionnaire. Elle n’en reste pas moins profondément ancrée dans une certaine tradition républicaine. L’accusation de « racisme » portée à son encontre peut apparaître à cet égard ambigüe : après tout, la tradition intellectuelle universaliste dans laquelle ses propos s’inscrivent postule que tous les individus, quels que soient leurs origines et leurs appartenances socio-ethniques, sont également aptes à devenir français, à la seule condition d’en manifester fermement leur volonté - le bon vieux « plébiscite de tous les jours ».

On me répondra, bien sûr, que le choix du prénom est un bien étrange plébiscite, qui laisse les parents voter pour leurs enfants. On me répondra surtout,  et à raison, que c’est ce même registre universaliste qui a été invoqué pour justifier la domination coloniale. Mais cette prise de conscience est très récente, des premiers écrits de Sartre ou de Fanon dans les années 50 à son triomphe dans l’opinion publique au cours des dernières années de la guerre d’Algérie – un basculement superbement relaté par Todd Shepard dans son ouvrage 1962. Pour la génération de nos grands-parents, cela ne va pas de soi, et je crois qu’en sautant les étapes du raisonnement, en assimilant assimilation, universalisme et racisme, sans ambages et sans prendre la peine de justifier les termes de cette équation, on s’aliène une vaste partie de l’opinion publique. 

 

 

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