"Burkini": retour sur une polémique aux confins du droit et de l'absurde

La consternante polémique qui s'est déchaînée autour du "burkini" a trouvé son aboutissement juridique ce 26 août, lorsque le Conseil d'Etat a suspendu l'arrêté "anti-burkini" du maire de Villeneuve-Loubet. Pour autant, ce "débat" est révélateur d'une évolution préoccupante du débat politique français, tant s'agissant de la laïcité que de la place des musulmans dans l'espace public.

Emergence d’un « débat » : les arrêtés municipaux « anti-burkini » 

Le 28 juillet, le maire de Cannes signe un arrêté municipal interdisant l’accès « aux plages et à la baignade » aux personnes dont la tenue ne serait pas « respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité ». Aux yeux du maire, une tenue de plage qui manifesterait « de façon ostentatoire une appartenance religieuse » serait de nature à créer des « risques de troubles à l’ordre public » dans un contexte marqué par les récents attentats survenus sur le territoire français, et en particulier dans la ville de Nice au soir du 14 juillet dernier.

Une trentaine de communes ont suivi l’exemple de la ville de Cannes, notamment celles de Nice et de Villeneuve-Loubet, dont le maire Lionnel Luca appartient à l’aile droite de l’ex-UMP, aile droite dont on peine souvent à distinguer les positions de celles des partis classés à l’extrême-droite du spectre politique. Les arguments invoqués par ces maires sont toujours les mêmes : respect de la « laïcité », risques de « troubles à l’ordre public », préservation du « vivre-ensemble », lutte contre des signes témoignant d’une « pratique radicale de la religion », « incompatible avec les valeurs essentielles de la communauté française, etc.

 

Pendant ce temps, à Paris. (DR) Pendant ce temps, à Paris. (DR)

Ces arrêtés ont suscité de nombreuses critiques, en France comme à l’étranger

Ces arrêtés ont suscité, tout à la fois, étonnement, consternation et moqueries de la part de nos voisins.

La presse étrangère a ainsi largement condamné ces interdictions. Le New York Times a ainsi comparé ces « humiliations publiques » et cet « ostracisme » aux « polices morales des Etats théocratiques tels que l’Iran ou l’Arabie Saoudite », avec un titre ironique : « La France désigne la dernière menace en date pour sa sécurité : le burkini ». Le Washington Post a pour sa part publié une tribune intitulée : « les interdictions du burkini poursuivent la longue histoire des hommes contrôlant les tenues de plage des femmes ». Pour Haaretz, ces arrêtés sont « un cadeau fait à Daech ». Pour le Süddeutsche Zeitung, ces arrêtés sont motivés par une islamophobie, et visent non à libérer la femme et à défendre la laïcité mais à signifier à ces femmes « nous ne voulons pas de vous ici ». Die Zeit estime qu’il s’agit de pur « racisme » : « lorsqu’on ne peut pas interdire ces personnes, alors on interdit leurs habits pour les rendre invisibles, au moins dans certains lieux. Cela détruit bien plus les valeurs d’une société libre que cela ne les protège. » Le Guardian, quant à lui, ironise en faisant référence à l’incident survenu à Nice le 23 août : « Alors c’est à cela que ressemble la libération : quatre policiers armés ordonnant à une femme de se déshabiller en public ». Aux yeux du quotidien londonien, c’est bien le souci de s’engouffrer derrière la rhétorique de Marine Le Pen qui motive ces interdictions et les prises de positions de figures telles que Nicolas Sarkozy. Et l’éditorialiste de conclure : « le problème reste simple. Le droit des femmes à s’habiller comme elles le souhaitent doit être défendu contre ceux qui entendent les forcer à se couvrir ou à se découvrir. Leur corps est leur affaire. » The Independent et The Telegraph ont également publié des articles dénués d’ambiguïté sur le sujet, le Telegraph voyant dans ces interdictions des « actes de fanatisme idiot ». El Pais, pour sa part, conseille d’éviter « l’intolérance irrationnelle ».

A ces réactions dans la presse se sont ajoutées celles de personnalités telles que le maire de Londres, Sadiq Khan. En visite à Paris le 25 août, ce dernier s’est dit « fier d’être féministe » avant d’indiquer qu’à ses yeux, « personne ne devrait dire aux femmes ce qu’elles peuvent ou ne peuvent pas porter. Point final. » A Londres a d’ailleurs eu lieu, le même jour, une manifestation devant l’ambassade de France pour protester contre ces arrêtés anti-burkini.

Le soutien de Manuel Valls, Premier ministre, aux arrêtés « anti-burkini »

Tout le monde, cependant, ne s’est pas montré aussi indigné, notamment au sommet de l’Etat. Dans un entretien accordé à La Provence le 17 août, le Premier ministre Manuel Valls déclare ainsi « comprendre » et « soutenir » les maires ayant pris de tels arrêtés, insistant sur l’ « asservissement de la femme » que représenterait le burkini. A ses yeux, ces arrêtés sont une manière pour la République de « se défendre » face aux « provocations ». 

Extraits de l’entretien accordé par Manuel Valls, Premier ministre, au quotidien La Provence (17 août)

« Les plages, comme tout espace public, doivent être préservées des revendications religieuses. Le burkini n’est pas une nouvelle gamme de maillots de bain, une mode. C’est la traduction d’un projet politique, de contre-société, fondé notamment sur l’asservissement de la femme. Certains cherchent à présenter celles qui le portent comme des victimes, comme si nous mettions en cause une liberté ... Mais ce n’est pas une liberté que d’asservir la femme. C’est pourquoi j’avais voté en faveur des lois de 2004 sur l’interdiction des signes religieux à l’école, ou de 2010 sur le port du voile intégral dans l’espace public. Je n’accepte pas cette vision archaïque. Il y a l’idée que, par nature, les femmes seraient impudiques, impures, qu’elles devraient donc être totalement couvertes. Ce n’est pas compatible avec les valeurs de la France et de la République. Face aux provocations, la République doit se défendre. Aujourd’hui, les musulmans de France sont pris en otage par ces groupes, ces associations, ces individus qui prônent le port du burkini et voudraient faire croire que la République et l’islam sont inconciliables. »

« Je comprends les maires qui, dans ce moment de tension, ont le réflexe de chercher des solutions, d’éviter des troubles à l’ordre public. Je soutiens donc ceux qui ont pris des arrêtés, s’ils sont motivés par la volonté d’encourager le vivre ensemble, sans arrière-pensée politique. »

Afin de ne laisser planer aucun doute sur sa position, Manuel Valls a réitéré celle-ci le 25 août.

« Ces arrêtés ne sont pas une dérive. C’est une mauvaise interprétation des choses. Ces arrêtés ont été pris au nom même de l’ordre public ».

L’autre moitié du couple exécutif, en la personne du président de la République, s’est quant à elle montrée bien moins prompte à prendre position dans un sens comme dans l’autre : François Hollande, dans un bel assaut de courage politique, n’a réagi que huit jours après son Premier ministre, déclarant que « la vie en commun », « grand enjeu » en France, « suppose aussi que chacun se conforme aux règles et qu’il n’y ait ni provocation ni stigmatisation ». Comprenne qui pourra.

  

Une question portée devant le juge administratif, et tranchée le 26 août par le Conseil d’Etat

Quoi qu’il en soit, les opposants à ces arrêtés ont décidé de les attaquer devant la justice administrative. Le 12 août, le CCIF a formé un référé-liberté contre l’arrêté de la ville de Cannes. Cette requête a été rejetée par le TA de Nice le 13 août, qui a considéré que la condition d’urgence n’était pas remplie.

Le 16 août, la Ligue des droits de l’Homme a formé un référé-liberté contre l’arrêté de la ville de Villeneuve-Loubet, avant d’être imitée par le CCIF le 18 août. Le 22 août, le juge des référés du TA de Nice a rejeté la requête, estimant que l’arrêté contesté ne portait pas une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. Saisi en appel, le Conseil d’Etat a cassé le 26 août l’ordonnance du TA de Nice et ordonné la suspension de l’arrêté litigieux, précisant qu’il avait « porté une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle ». L’issue juridique de ce médiocre débat est donc heureuse, grâce à une décision qui fera jurisprudence.

 

Mais de quoi parle-t-on au juste ? Le « burkini »

Il semble nécessaire, pour remettre en perspective cette grave et obsédante question, de rappeler ce qu’est le « burkini ». Ce terme impropre assimile abusivement ce vêtement de bain à la burqa.

La « burqa » est un terme communément utilisé en France pour désigner le niqab (cf. figure 1), qui recouvre entièrement le corps de la personne qui le porte, allant jusqu’à dissimuler son visage en ne lui laissant qu’une fente pour lui permettre de voir où elle va (et donc de ne pas se cogner partout). La taille du vêtement et sa forme visent à ne pas laisser deviner les formes du corps de la femme. La burqa proprement dite (cf. figure 2), dérivée du tchadri afghan, se distingue par le dispositif utilisé pour permettre à la personne de voir son environnement : à la fente succède ici une grille étroitement maillée.

C’est sur le fondement de cette dissimulation du visage, et de l’enjeu que celle-ci représente en matière d’ordre public et de coexistence dans la société, que le législateur a pu valablement (aux yeux du Conseil constitutionnel) interdire le port de telles tenues par la loi du 11 octobre 2010.

Extraits de la décision n°2010-613 DC rendue par le Conseil constitutionnel le 7 octobre 2010, à propos de la loi du 11 octobre 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public

« Considérant […] que les articles 1er et 2 de la loi déférée ont pour objet de répondre à l’apparition de pratiques, jusqu’alors exceptionnelles, consistant à dissimuler son visage dans l’espace public ; que le législateur a estimé que de telles pratiques peuvent constituer un danger pour la sécurité publique et méconnaissent les exigences minimales de la vie en société ; qu’il a également estimé que les femmes dissimulant leur visage, volontairement ou non, se trouvent placées dans une situation d’exclusion et d’infériorité manifestement incompatible avec les principes constitutionnels de liberté et d’égalité; qu’en adoptant les dispositions déférées, le législateur a ainsi complété et généralisé des règles jusque là réservées à des situations ponctuelles à des fins de protection de l’ordre public »

On le voit, la « burqa » et tenues assimilées présentent une triple difficulté : risques pour l’ordre public ; contradiction avec les exigences minimales de la vie en société ; exclusion manifeste de la femme ainsi « recouverte » de la vie en société.

« Mais burqa, burkini, c’est pareil ! » Non ? Non. Le burkini (cf. figure 3) n’est jamais qu’une combinaison de bain, pas si éloignée des maillots de bain que portaient nos aïeules il y a un siècle (cf. figure 4). Ce vêtement est en réalité un voile qui, adapté à la baignade, couvre les cheveux de la femme qui le porte, et s’accompagne d’un haut à manches longues et d’un pantalon. Il ressemble à s’y méprendre à d’autres vêtements que nous avons l’habitude de voir dans les catalogues et sur nos écrans (cf. figures 5, 6 et 7) : on a, à vrai dire, peine à comprendre pourquoi le burkini serait plus insupportable qu’une combinaison de surf. Sauf, bien sûr, à considérer que tout dépend de la religion considérée : les adeptes du surf, on aime ; les adeptes de Mahomet, on n’aime pas. Quoi qu’il en soit, selon l’universitaire Olivier Roy, spécialiste de l’islam, ce vêtement ne serait jamais accepté par les fondamentalistes religieux qui forcent les femmes à porter le niqab ou la burqa : le burkini épouse en effet les formes de la femme qui le porte et, une fois mouillé, colle d’autant plus à la peau de cette dernière. Invention récente, le burkini est donc bien un symbole de modernité, à même de permettre aux femmes qui le porte de concilier une pratique religieuse qui consiste à s’habiller « modestement » (dress modestly, disent nos amis anglophones) tout en profitant de la plage et de la baignade en compagnie de tous les autres estivants, hommes comme femmes.

Une bonne photo vaut mieux qu’un long discours : les images ci-après visent à permettre à tout un chacun de reconnaître une « menace pour l’ordre public » lorsqu’elle se présente à lui, et ainsi de contribuer à la bonne application de ces arrêtés qui proscrivent ces tenues manifestant « de façon ostentatoire une appartenance religieuse ».

Menaces pour l’ordre public : sachons les distinguer

Figure 1. Une femme portant un niqab témoigne à Raqqa (Syrie) en 2014. (DR) Figure 1. Une femme portant un niqab témoigne à Raqqa (Syrie) en 2014. (DR)

 

Figure 2. Une femme porte une burqa (nord de l’Afghanistan, 2005) Figure 2. Une femme porte une burqa (nord de l’Afghanistan, 2005)

 

Figure 3. Un mannequin porte un burkini commercialisé par Marks & Spencer  (DR) Figure 3. Un mannequin porte un burkini commercialisé par Marks & Spencer (DR)

 

Figure 4. L’évolution du maillot de bain féminin à travers les âges (en tout cas, entre 1875 et 1927)  (DR) Figure 4. L’évolution du maillot de bain féminin à travers les âges (en tout cas, entre 1875 et 1927) (DR)

Figure 5. Un burkini pour homme ? Non : une tenue de surf masculine commercialisée par la firme Quiksilver. (DR) Figure 5. Un burkini pour homme ? Non : une tenue de surf masculine commercialisée par la firme Quiksilver. (DR)

 

Figure 6. Cette fois, c’est bien un burkini ? Non : une tenue de surf féminine commercialisée par la firme Roxy. (DR) Figure 6. Cette fois, c’est bien un burkini ? Non : une tenue de surf féminine commercialisée par la firme Roxy. (DR)

 

Figure 7. Une tenue de surf ? Non, le burkini de Spiderman qui part pour la plage. (DR) Figure 7. Une tenue de surf ? Non, le burkini de Spiderman qui part pour la plage. (DR)

 

Figure 8. La tenue de cet individu entre dans le champ des arrêtés litigieux. Protégez-vous. (Capture d'écran Arte) Figure 8. La tenue de cet individu entre dans le champ des arrêtés litigieux. Protégez-vous. (Capture d'écran Arte)

 

Figure 9. La tenue de ces individus est également susceptible de donner lieu à un PV d’infraction. Méfiance. (DR) Figure 9. La tenue de ces individus est également susceptible de donner lieu à un PV d’infraction. Méfiance. (DR)

Quelques éléments de réponse aux arguments, plus ou moins juridiques, invoqués à l’appui de ces arrêtés

Protéger la laïcité ?

Face à cette menace polyforme, aussi omniprésente que rampante, face à cette peste vestimentaire qui menace jusqu’aux fondements de notre civilisation, un rappel du droit en vigueur semble nécessaire afin de permettre à tout un chacun de défendre efficacement cette dernière. En effet, si l’argument de l’ordre public a été fortement mis en avant par leurs promoteurs, ces arrêtés municipaux ont également été motivés par le souci d’assurer le respect de la « laïcité », dont nul ne songera à contester l’importance dans notre République. Plus contestable, en revanche, est l’acception que les auteurs et défenseurs de ces arrêtés semblent en avoir retenu.

Dans son ordonnance du 22 août 2016, le juge des référés du tribunal administratif de Nice écrit : « quelle que soit la religion, les plages ne constituent pas un lieu adéquat pour exprimer de façon ostentatoire ses convictions religieuses. Elles n’ont pas vocation à être érigées en lieu de culte et doivent au contraire rester un lieu de neutralité religieuse. » L’ancien président de la République Nicolas Sarkozy n’a quant à lui pas hésité à déclarer le 24 août sur TF1 : « La meilleure façon d’apaiser les tensions, c’est que soient proscrits tous signes extérieurs d’appartenance à une religion. »

Il nous semble dès lors nécessaire de rappeler quelques éléments de droit s’agissant de la liberté religieuse, de la laïcité et de leurs implications pour les citoyens qui se déplacent dans l’espace public. Rappelons au préalable que les plages sont bien des espaces publics : François Fillon, alors Premier ministre, l’a d’ailleurs rappelé lui-même dans une circulaire du 2 mars 2011 relative à la mise en œuvre de la loi du 11 octobre 2010.

Extrait de la circulaire du Premier ministre en date du 2 mars 2011 et relative à la mise en œuvre de la loi du 11 octobre 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public

« Constituent des lieux ouverts au public les lieux dont l’accès est libre (plages, jardins publics, promenades publiques...) ainsi que les lieux dont l’accès est possible, même sous condition, dans la mesure où toute personne qui le souhaite peut remplir cette condition (paiement d’une place de cinéma ou de théâtre par exemple). Les commerces (cafés, restaurants, magasins), les établissements bancaires, les gares, les aéroports et les différents modes de transport en commun sont ainsi des espaces publics. »

 

Quid de la liberté de conscience et de la liberté religieuse ? Celles-ci ont été solennellement proclamées par la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen adoptée par l’Assemblée nationale le 26 août 1789, en son article 10. Les dispositions reproduites ci-dessous signifient que chacun peut non seulement choisir de croire ou de ne pas croire, mais aussi et surtout manifester publiquement ses opinions religieuses, à la condition évidente de ne pas troubler l’ordre public.

Article 10 de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi.

  

Cette liberté de conscience est confirmée par la loi du 9 décembre 1905, qui acte par ailleurs la séparation des Eglises et de l’Etat, c’est-à-dire la neutralité religieuse des institutions publiques.

Article 1 de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l’Etat

La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public.

 

La « laïcité » si fréquemment invoquée est quant à elle un principe plus large, consacré par l’article 1er de la Constitution. Elle implique trois choses : la liberté religieuse ; la séparation des institutions publiques et des organisations religieuses ; l’égalité de tous devant la loi quelles que soient leurs croyances ou leurs convictions.

Article 1er de la Constitution du 4 octobre 1958

La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.

La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales.

 

La Convention européenne des droits de l’Homme a également reconnu la liberté de conscience et de religion, et la Cour européenne des droits de l’homme se charge de la protéger.

Article 9 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales

1. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites.

La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. »

 

La Cour européenne des droits de l’homme a souligné, à l’occasion notamment d’une décision de 2009, que la neutralité de l’Etat excluait tout pouvoir d’appréciation s’agissant de la légitimité d’une croyance donnée ou de ses modalités d’expression.

Extraits de la décision « Aktas c. France » rendue par la Cour européenne des droits de l’Homme le 30 juin 2009

« La Cour rappelle que si la liberté de religion relève d’abord du for intérieur, elle implique également celle de manifester sa religion individuellement et en privé, ou de manière collective, en public et dans le cercle de ceux dont on partage la foi ».

« [La Cour] estime aussi que le devoir de neutralité et d’impartialité de l’Etat est incompatible avec un quelconque pouvoir d’appréciation de la part de celui-ci quant à la légitimité des croyances religieuses ou des modalités d’expression de celles-ci. »

« La Cour rappelle aussi que l’Etat peut limiter la liberté de manifester une religion, par exemple le port du foulard islamique, si l’usage de cette liberté nuit à l’objectif visé de protection des droits et libertés d’autrui, de l’ordre et de la sécurité publique. »

 

Il résulte de ce cadre juridique que chacun peut manifester son appartenance religieuse dans l’espace public (par exemple, à la plage) dès lors que cette manifestation n’interfère pas avec la liberté d’autrui et se fait dans le respect de l’ordre public. Considérer que le « principe de laïcité » exigerait de contraindre les individus à adopter une attitude de stricte neutralité religieuse dans l’espace public est ainsi un non-sens : la laïcité est un principe de liberté, qui suppose que l’Etat protège la neutralité de l’espace public, ce dernier devant être le cadre « neutre » permettant à chacun d’exprimer ses convictions religieuses dans le respect de la liberté d’autrui et de l’ordre public.

 

Protéger l’ordre public ? 

Il est difficile, au vu des éléments exposés ci-dessus, d’estimer sérieusement que la défense du principe de laïcité peut fonder ces arrêtés. Si ce n’est la laïcité, c’est donc l’ordre public ? Le motif de « prévention de troubles à l’ordre public » a en effet été fortement mis en avant par les défenseurs de ces arrêtés, et notamment par l’avocat de la ville de Villeneuve-Loubet devant le juge des référés du Conseil d’Etat, le 25 août.

Rappelons que le juge administratif a reconnu de longue date (dès 1933, en fait) aux maires la possibilité d’utiliser leur pouvoir de police administrative pour restreindre certaines libertés, et ce dans le but de prévenir des atteintes à l’ordre public. Ces restrictions doivent être pleinement nécessaires et proportionnées à la menace existante. Cette possibilité est évidemment pleinement cohérente avec l’article 10 de la DDHC cité plus haut. Ce pouvoir de police administrative du maire est par nature préventif : il faut prévenir les troubles qui pourraient survenir. Mais cette « prévention » doit se fonder sur des éléments tangibles laissant raisonnablement supposer qu’en l’absence de mesure de police, des troubles à l’ordre public surviendraient : elle ne peut être motivée par les préjugés de l’édile ou par l’idée vague selon laquelle, peut-être, possiblement, éventuellement, il pourrait arriver qu’un jour des troubles surviennent à cause de telle ou telle pratique. En l’occurrence, aucun élément ne permet de fonder l’allégation selon laquelle le port du burkini par des estivantes serait de nature à déclencher des troubles à l’ordre public, dans des villes où on n’a parfois jamais vu le moindre burkini. 

Le 26 août, le journal Le Monde indiquait que, sur 31 communes ayant publié des arrêtés « anti-burkini », seules quatre (Nice, Cannes, Vallauris Golfe-Juan et Mandelieu-la-Napoule) avaient verbalisé des femmes sur ce motif. Ces éléments factuels permettent ainsi de prendre conscience de l’ampleur de ce problème pour une région qui, selon aux yeux de l’avocat de la ville de Villeneuve-Loubet qui s’exprimait devant le juge des référés du Conseil d’Etat le 25 août, « est dans un état de tension absolue ». Pas « de tension », non, mais de « tension absolue ». En d’autres termes, c’est la guerre. Il n’empêche : on relèvera en particulier qu’au 26 août, aucun procès-verbal n’avait été dressé à ni aucune prise de contact entre forces de l’ordre et estivantes « exagérément vêtues » relevée à Villeneuve-Loubet.

La « menace » pour l’ordre public ne vient en réalité que des réactions de rejet et d’intolérance qui se manifestent particulièrement dans le sud-est de la France : ces arrêtés sont des arrêtés de soumission à la xénophobie et à l’intolérance, qui donnent raison à ceux de nos concitoyens qui, par peur, ignorance ou trop banal racisme, préféreraient voir les personnes de confession musulmane disparaître de leur champ de vision. Tout ce « débat » n’est que le résultat de l’expression décomplexée de pulsions xénophobes et islamophobes dont on sait hélas trop bien à quel point elles s’expriment dans un sud de la France de plus en plus prompt à épouser les thèses de l’extrême-droite.

 

Protéger le vivre-ensemble ? 

Mettant en avant le « projet de domination de la société » qui serait porté par les « radicaux islamistes » supposément promoteurs du burkini, les défenseurs de ces arrêtés prétendent protéger le vivre-ensemble. Mais ils ne font qu’en saper les fondements, en érigeant en norme juridique ce qui n’est que leur goût personnel, celui qui consiste à préférer « ne pas voir » ces tenues à connotation religieuse dans l’espace public, voire à demander explicitement à ce que les personnes de confession musulmane soient exclues de cet espace public. Le droit, dont la violence symbolique est considérable pour celui qu’on accuse de l’enfreindre, devient un outil instrumentalisé au profit d’une majorité dominante qui prétend ainsi dicter à telle ou telle minorité la manière dont elle doit s’habiller, vivre ou manger.

Sans doute les quatre policiers municipaux qui ont demandé à une femme allongée sur une plage de Nice de se dévêtir afin de se conformer à l’arrêté pris par le maire de la ville contribuaient-ils activement à ce « vivre-ensemble » dont certaines personnes l’invoquent tant qu’elles semblent en avoir oublié le sens.

 

Quatre policiers municipaux de la ville de Nice contribuent au vivre-ensemble en poussant une femme à se déshabiller en public (Nice, 23 août 2016) (DR) Quatre policiers municipaux de la ville de Nice contribuent au vivre-ensemble en poussant une femme à se déshabiller en public (Nice, 23 août 2016) (DR)

 

Les leçons de ce pseudo-débat

 

L’insondable bêtise de cette logique d’affrontement frontal qui renvoie les victimes dans les bras d’organisations extrémistes

Face à un problème réel, celui des réseaux extrémistes qui instrumentalisent la religion musulmane à des fins d’endoctrinement et de terrorisme, les responsables politiques partisans de l’interdiction du burkini ont choisi une réponse juridique. 

L’interdiction du burkini est une ineptie sur laquelle nous reviendrons. Mais, à supposer même que le burkini représente un problème, à supposer même que des hordes de fondamentalistes utilisent ce bout de tissu dans une logique de « conquête de l’espace public », ces arrêtés d’interdiction ne feraient qu’ajouter de l’huile sur le feu. Ils donneraient raison aux arguments de ces manipulateurs, qui ont beau jeu de mettre en avant les discriminations dont les personnes de confession musulmane sont victimes. Quel meilleur symbole, pour ces extrémistes, qu’un texte juridique qui, noir sur blanc, signifie aux femmes de confession musulmane qu’elles ne sont pas les bienvenues sur les plages de France ? Les victimes de ces arrêtés sont ainsi renvoyées dans les bras d’organisations aux objectifs douteux, à commencer par le CCIF dont le Canard Enchaîné a récemment rappelé les liens avec des imams prêchant une vision extrémiste de l’islam.

Les défenseurs de ces arrêtés ajoutent ainsi à la défaite morale la défaite stratégique contre des organisations qui, mues par une stratégie bien réelle visant à saper les fondements du vivre-ensemble en instrumentalisant le sentiment de rejet et d’exclusion que ressentent nombre de musulmans de France, se réjouissent déjà de cette lepénisation des esprits qui joue pour eux en creusant toujours plus la fracture entre les pouvoirs républicains et cette catégorie de la population.

La poursuite d’une dérive voyant la laïcité instrumentalisée dans un but répressif

Ce navrant épisode n’est qu’une nouvelle étape de la dérive engagée depuis plusieurs années, qui voit les décideurs politiques adopter une conception de plus en plus répressive de la laïcité, bien loin de la « laïcité-liberté » qui doit nous guider.

Il y a plus de dix ans déjà, la loi du 15 mars 2004 « encadrait, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics ». Cette loi, qui interdit aux élèves des écoles, collèges et lycées de porter des signes religieux « ostensibles » apportait une mauvaise réponse au « problème » né du conflit entre les exigences du service public de l’éducation et le droit de chaque individu à exprimer ses convictions religieuses. En clair, une difficulté pouvait survenir lorsque des activités scolaires (sportives notamment) étaient incompatibles avec le port d’un signe religieux tel que le voile : que faire alors ? La raison et le pragmatisme semblaient rendre la réponse évidente : il suffirait, dans une telle situation, d’inviter l’élève à retirer son voile pour participer à l’activité en question (les exigences du service public devant prévaloir) tout en réaffirmant la possibilité pour elle de porter ce signe religieux dès que les exigences du service public ne s’y opposent pas. La loi du 15 mars 2004 a pourtant choisi d’instaurer une interdiction totale de tout signe religieux « ostensible » chez les élèves, marquant ainsi une évolution majeure : alors que cette exigence de neutralité ne s’appliquait jusqu’alors qu’aux agents publics (au nom de la neutralité de l’Etat, condition de la liberté religieuse), on l’a étendue pour la première fois aux usagers du service public, en portant ce qui ne peut qu’être regardé comme une atteinte à la liberté de conscience.

De « laïcité-liberté », la laïcité devient ainsi progressivement une « laïcité-répression », instrumentalisée à des fins politiques. Les responsables politiques (de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen en passant par Manuel Valls et Nicolas Sarkozy) qui, aujourd’hui, se posent en protecteurs de la « laïcité républicaine » prétendent agir en faveur de la coexistence de toutes les religions. En réalité, ils ne font qu’accroître les tensions religieuses dans notre pays, à travers des déclarations et des actes guidés par des préoccupations électoralistes : ces déclarations, ces actes stigmatisent, en pratique, la religion musulmane et ceux qui en sont adeptes.

Une certaine gauche, incarnée par Manuel Valls, est d’autant plus portée à afficher son « intransigeance » s’agissant du respect de cette « laïcité » dévoyée qu’elle cherche à donner des gages de fermeté, s’enfermant toujours plus dans la fuite en avant d’un personnel politique soucieux de détourner du Front national les électeurs qui, obsédés par l’immigration et l’islam, seraient tentés de donner leur suffrage pour ce dernier. Dans ce contexte, il est peu surprenant de voir Manuel Valls proclamer son soutien aux maires proches de l’extrême-droite qui ont pris les arrêtés « anti-burkini » dont il a été question durant tout ce mois d’août : vue sous cet angle, l’alliance contre-nature d’une certaine gauche anticléricale et de l’extrême-droite xénophobe devient plus compréhensible.

Cette fuite en avant s’incarne également dans les propos de Nicolas Sarkozy, ancien président de la République, qui reprend les arguments hystériques du Front national en demandant que tous les signes religieux soient bannis de l’espace public.

Soumettre les femmes à une injonction de nudité qui renvoie à la possession de leur corps par les hommes 

Ce qui est également en jeu, avec ces arrêtés « anti-burkini », c’est un ordre moral : le corps de la femme doit être vu, il est inacceptable de le couvrir alors que la plage constitue le lieu par excellence dans lequel les hommes peuvent « posséder » la quasi-nudité des femmes permise par le bikini.

Propos tenus par Luc Chatel sur France Info, 26 août 2016 

« Nulle part, dans aucun écrit du Coran, il n’est stipulé qu’on doit porter la burqa ou le burkini. Donc c’est bien du prosélytisme, c’est bien une certaine conception de la société, c’est bien une certaine conception de la place de la femme. Eh bien, sur le territoire de la République française, ce n’est pas acceptable. La France, c’est le pays de la libération de la femme. C’est le pays qui a inventé la mini-jupe ! C’est le pays des féministes ! Eh bien, on ne peut pas accepter qu’on cache les femmes derrière des burqas ou derrière des burkinis. »

On prétend ainsi, avec une totale mauvaise foi, vouloir « protéger les femmes », alors qu’il ne s’agit que de posséder leur corps. L’enjeu n’est pas nouveau : songeons aux campagnes de « dévoilement » menées par les autorités coloniales pendant la guerre d’Algérie. Il fallait alors que les corps des Algériennes soient découverts, soumis à la norme culturelle dominante en France, afin d’être mis à la disposition visuelle des colons français.

« N’êtes vous donc pas jolie ? » (Affiche éditée par l’armée française, 1957-1960) « N’êtes vous donc pas jolie ? » (Affiche éditée par l’armée française, 1957-1960)

Nier la légitimité des personnes musulmanes à être présentes dans l’espace public 

Ce que beaucoup des soutiens de ces arrêtés refusent d’avouer, ou l’avouent à demi-mot, voire même le revendiquent bruyamment, c’est qu’elles ont un problème avec les personnes de confession musulmane. A leurs yeux, les musulmans sont tout à la fois une nuisance, un problème, une menace, bref un corps étranger que la société française doit expulser. Loin de représenter une frange marginale de la population, ces personnes sont de plus en plus nombreuses et trouvent des relais de plus en plus bruyants dans le milieu politique, à l’image de Nadine Morano.

Communiqué de Nadine Morano, 26 août 2016, commentant de manière éclairée l’ordonnance du juge des référés du Conseil d’Etat

« L’arrêté anti-burkini invalidé par le Conseil d’Etat : la provocation va donc s’intensifier, les Français devront-ils par voie de conséquence, faire respecter eux-mêmes leur culture ?

Avec la décision du Conseil d’Etat, le gouvernement est aujourd’hui face à ses responsabilités. Pour interdire la propagation insupportable de l’islam radical dont le burkini est la transposition de la burka [sic] à la plage, il est dans l’obligation de légiférer en urgence pour répondre à ce vide juridique.

Les islamistes réussissent à nous imposer leurs pratiques totalitaires de soumission des femmes grâce à nos lois sous couvert de nos libertés fondamentales... un comble ! 

J’ai proposé de modifier la loi de l’interdiction du voile intégral [sic] en la passant en délit pour les récidivistes avec suspension des droits civiques et sociaux et expulsion pour toutes celles qui ne sont pas de nationalité française.

L’heure est à la lucidité, il faut en finir avec la naiveté [sic], ils nous détruiront de l’intérieur !

Si nous n’imposons pas la protection de notre civilisation et de notre mode de vie par nos lois, nous ne nous étonnerons pas alors que les Français excédés chercheront [sic] à l’imposer par eux-mêmes.

Cet arrêté est une fois de plus la preuve de notre fragilité et de nos faiblesses face à un ennemi prêt à tout pour détruire notre civilisation.

FRANCAIS REVEILLEZ-VOUS, SINON LA GUERRE CIVILE NOUS MENACERA »

  

Pour caricaturales qu’elles soient, ces déclarations n’en constituent pas moins des prises de position que partagent (en le revendiquant ouvertement ou non) un nombre croissant de citoyens dont les plus bas instincts sont flattés à longueur de journée par une large part du personnel politique, engagé dans une escalade de propos plus xénophobes les uns que les autres. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer l’hystérie dans laquelle les responsables politiques de l’ex-UMP et du FN réclament au gouvernement et à son Premier ministre (membre du Parti socialiste) qui a soutenu les arrêtés « anti-burkini » que des mesures législatives soient prises pour fonder juridiquement de telles mesures d’interdiction.

A ces personnes viennent aujourd’hui s’ajouter, de façon plus surprenante, des personnes dont le profil (niveau d’éducation relativement élevé, vote plutôt à gauche) ne les porte a priori pas spontanément à rejoindre les positions de cette droite extrême. Ces personnes s’opposent pourtant au port du burkini, tout en pensant sincèrement qu’elles sont aussi éloignées de tout racisme ou de toute xénophobie qu’il est possible de l’être. Prises dans une atmosphère générale dans laquelle l’intolérance croît et où les manifestations d’hostilité à l’égard des musulmans sont quotidiennes, elles semblent avoir lâché prise et laissé leurs réactions instinctives prendre le dessus : confrontées à des personnes vêtues d’une manière à leurs yeux inhabituelle, leur première réaction est de penser qu’elles préfèreraient ne pas voir « cela ». Il leur serait plus confortable que tout le monde soit vêtu « à l’européenne » (si tant est que cette expression recouvre une quelconque réalité). Cette première réaction, qui hier se serait immédiatement heurtée à un réflexe bien ancré (« Mais enfin, on ne peut pas dire des choses comme ça, chacun croit en ce qu’il veut et s’habille comme il le souhaite »), s’exprime désormais sans honte : elle n’est plus remise en cause, et l’on vient au contraire la soutenir par des arguments élaborés (« Ces tenues témoignent d’un assujettissement de la femme », « Ces tenues sont contraires à nos traditions », « Il faut protéger ces femmes de leur propre liberté »). On laisse ainsi les plus bas instincts, la peur, le malaise, le fait de « préférer ne pas voir des choses comme ça » prendre le dessus : la différence devient une menace, y compris pour des individus de la bouche desquels il aurait été impensable, hier, d’entendre de tels propos.

Comme l’a déclaré Justin Trudeau, Premier ministre du Canada, le 22 août, cette conception de la tolérance revient à appliquer un principe selon lequel « Tolérer quelqu’un, c’est accepter qu’il ait le droit d’exister mais à condition qu’il ne vienne pas nous déranger trop, trop, chez nous ».

Ainsi s’étend, progressivement et insidieusement, le domaine de l’intolérance. Une figure politique telle que Jean-Pierre Chevènement, qui toute sa vie a proclamé son intention de défendre la République et ses principes, en arrive ainsi à enjoindre les personnes de confession musulmane à la « discrétion ».

Extrait de l’entretien accordé par Jean-Pierre Chevènement, pressenti pour présider la Fondation pour les œuvres de l’islam de France, au quotidien Le Parisien, 15 août 2016

« Le conseil que je donne [aux musulmans], comme le recteur de la mosquée de Bordeaux, est celui de discrétion. »

Songeons, ici, à ces mots de Raymond Aron qui, revenant d’Allemagne en septembre 1933, jugeait que les juifs avaient « manqué de prudence » et qu’on les « remarquait trop ». Lorsque des élites intellectuelles telles qu’Aron (peu suspect d’antisémitisme), ou politiques telles que Chevènement, en arrivent à déclarer que des minorités sont trop visibles et devraient se faire discrètes, on est en droit de s’inquiéter.

Extrait d’un article de Raymond Aron paru dans la revue Europe le 15 septembre 1933

« A coup sûr, les Juifs ont manqué de prudence. On les remarquait trop. Les 2 500 avocats juifs de Berlin heurtaient beaucoup d’Allemands, et une réaction était vraisemblable. Peut-être les juifs avaient-ils, ici et là, tiré parti de leurs opinions libérales. Mais on affecte aujourd’hui d’oublier que la place qu’ils occupaient, ils la devaient essentiellement à leurs mérites et non à l’intrigue. »

Le sens de la phrase de Jean-Pierre Chevènement est en tout cas clair : musulmanes, « soyez discrètes » ! Ne vous montrez pas, ne laissez pas deviner aux passants la foi qui est la vôtre ; sinon, ne vous plaignez pas d’être prises à partie ! De tels propos signifient que personnes de confession musulmane sont, par cette seule conviction religieuse, illégitimes à paraître dans l’espace public. Et la triste logique de se déployer, qui reconnaît a priori la légitimité de l’agression et celle de son agresseur, en abandonnant la victime à son triste sort : l’homosexuel qui a embrassé son compagnon dans la rue aurait mieux fait de « s’abstenir de ce genre de manifestations impudiques », la femme violée « l’a bien cherché » en portant une jupe, et l’Arabe frappé par des skinheads « aurait dû rester dans son quartier ».

Et l’on constate bien les conséquences concrètes de la dérive qui a saisi la majeure partie du personnel politique. Cette dérive n’est au demeurant que la conséquence logique d’années durant lesquelles Nicolas Sarkozy et ses soutiens ont systématiquement repris à leur compte la rhétorique de l’extrême-droite dans un but électoraliste, ce qui s’est traduit par la banalisation d’arguments xénophobes et islamophobes qui semblent aujourd’hui pleinement légitimes dans un débat public qui ne les aurait hier pas tolérés. Les vannes sont aujourd’hui ouvertes, et on ne compte plus les faits divers dans lesquels des « musulmans d’apparence » (Nicolas Sarkozy, 26 mars 2012) sont pris à partie par de bons citoyens soucieux de faire respecter « la laïcité », « les bonnes mœurs », « l’ordre public » ou encore « la République ». Mentionnons ici quelques faits divers récents.

Cannes, 16 août : « Rentrez chez vous ! » « Ici, on est catholiques ! »

Le 16 août, une jeune femme de 34 ans est installée sur une plage de Cannes avec ses proches, dont ses enfants. Elle porte un voile, une tunique et un pantalon. Il est à noter qu’elle ne portait pas l’infâme « burkini », dont chacun sait qu’il menace la République.

Trois policiers municipaux, dont deux « avaient le doigt sur la gâchette de leur bombe lacrymo » (selon une journaliste de France 4 témoin des faits), se dirigent vers elle. Ils lui lisent une partie de l’arrêté et lui signifient qu’elle doit « porter une tenue correcte ». Les policiers ajoutent qu’elle peut « mettre son foulard sous forme de bandeau autour de la tête » pour être en règle. La jeune femme refuse de se dévêtir ou de quitter la plage.

Un attroupement se crée. « Mes enfants étaient en pleurs, témoins de mon humiliation, ainsi que ma famille », déclarera plus tard la jeune femme. « Moi-même, je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer ». Certaines personnes la défendent, arguant qu’elle ne cause de tort à personne.

Mais les « trois-quarts » des présents, l’insultent. « La parole raciste s’est totalement libérée. J’étais abasourdie », raconte la jeune femme. Pêle-mêle, les bons citoyens qui l’entourent lui lancent : « Rentrez chez vous ! » « Madame, la loi c’est la loi, on en a marre de ces histoires », « Ici, on est catholiques ! » Selon les dires de la jeune femme, certains applaudissent les policiers ; d’autres traversent la route pour se joindre à la foule. La journaliste de France 4 appuie ce récit : « Les gens lui demandaient de partir ou d’enlever son voile, c’était assez violent », soulignant que « c’était surtout des trentenaires, pas des personnes âgées comme on pourrait l’imaginer ».

Compliqué, en tout cas, pour cette jeune femme de « rentrer chez elle » : la faute à ses parents, de nationalité française, et à ses grands-parents, de nationalité française également, qui n’ont pas eu le bon goût d’être étrangers et de lui donner un autre pays où retourner. Mais sans doute les bons citoyens qui lui ont fait cette suggestion ne pouvaient-ils pas le savoir : après tout, cette jeune femme était « étrangère d’apparence »… Vous avez dit racisme ?

Nice, 23 août : une femme doit se dévoiler devant quatre policiers municipaux

Nombre de médias, français comme étrangers, ont relayé une série de photos (voir plus haut) montrant une femme qui, allongée sur une plage de Nice, est abordée par trois policiers. Cette femme, vêtue d’une tunique, d’un pantalon et d’un turban, est contrainte d’enlever sa tunique pour montrer aux policiers qu’elle porte un maillot de bain.

La mairie de Nice a ensuite apporté des éléments de contexte intéressants : « Cette dame se baignait avec un legging et une chemise à manches longues. Elle a été verbalisée. Elle a alors enlevé son haut pour montrer qu’elle portait un maillot, mais les agents lui ont expliqué qu’elle devait se mettre en tenue de bain ou quitter la plage. Elle est partie. »

Dans un bar, près d’Orange : « De toute façon, on ne sert pas de thé à la menthe ici ! »

J’ajoute à ces deux faits divers, abondamment relayés par les médias, une anecdote que m’a rapporté un ami habitant le département de Vaucluse. Cet ami est, comme son père, « musulman d’apparence » en raison de l’origine camerounaise d’une partie de sa famille.

Au cours d’une promenade familiale, son père a abordé la serveuse d’un bar pour demander s’ils servaient encore. Réponse négative, à laquelle une seconde serveuse a cru bon d’ajouter : « De toute façon, on ne sert pas de thé à la menthe ici ! ».

Dans la foule présente au Conseil d’Etat, le 25 août : « On n’est plus dans un Etat de droit ! »

Autre anecdote, recueillie alors que j’étais au Conseil d’Etat pour assister à l’audience publique du 25 août s’agissant de l’arrêté « anti-burkini » de Villeneuve-Loubet. Nous faisions la queue sous le soleil pour entrer dans le Palais-Royal, et les langues commençaient à se délier : la foule était nombreuse, et chacun était là car le sujet lui tenait à cœur.

Beaucoup d’anonymes présents faisaient part de leur indignation vis-à-vis de ces arrêtés. Mais pas toujours : j’ai ainsi vu un couple de sexagénaires bien mis, très « bon chic, bon genre », nous expliquer avec véhémence que ce n’était « plus possible », non vraiment, qu’il fallait interdire ces tenues. Une dame et moi avons alors entrepris d’expliquer pourquoi ces arrêtés étaient justement inacceptables : le couple a coupé court au débat d’un magistral « Non, mais on n’est plus dans un Etat de droit. On n’est plus dans un Etat de droit ! ». La chaleur, sans doute.*

Cette navrante controverse laissera des traces. Le plus affligeant restera peut-être le soutien apporté par le Premier ministre à ces arrêtés « anti-burkini » : ce soutien illustre la faillite intellectuelle d’une partie de la gauche, plus que jamais en perte de repères et réduite à s’allier avec la droite extrême pour préserver des « principes républicains » qu’elle ne pense ni ne comprend plus. Ce faisant, cette gauche qui n’en mérite pas le nom, dont l’anticléricalisme trouve surtout à s’exprimer lorsqu’il s’agit d’islam, déshonore la cause républicaine qu’elle prétend servir et abandonne à l’extrême-droite des habits républicains dont cette dernière n’est que trop heureuse de pouvoir se draper.

David G (citoyen en short)

 

 

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