Handicapés mentaux, travailleurs médico-sociaux, les autres oubliés du confinement

En pleine pandémie, le personnel des instituts médico-éducatifs (IME) reste mobilisé tous les jours. Dictées par l’urgence sanitaire, les mesures de confinement prises par le gouvernement génèrent une situation de crise au sein de ces établissements.

class-1986501-1920

 Les couloirs de l’IME sont déserts. Ici, comme dans tous les autres établissements publics de France, le confinement décrété par le gouvernement le 16 mars dernier pour cause de pandémie au Covid19 a contraint la direction à fermer. En temps normal, cet institut accueille chaque jour une cinquantaine d’enfants et d’adolescents en situation de handicap mental, âgés de trois à vingt ans. Seule dans son bureau, Chloé *, la responsable de l’établissement se confie : « Confiner 14 jours un adulte avec un polyhandicap ou un autisme sévère dans sa chambre ? Moi je veux bien, mais comment on fait ? On le sédate ? Bien souvent les parents sont trop âgés pour s’en occuper, parfois, eux-mêmes se trouvent dans des situations précaires, voire de handicap mental. C’est une mesure inapplicable pour nous. »

Depuis quinze jours, l’ensemble du personnel de l’IME a été réquisitionné. Face à cette situation inédite, les éducateurs spécialisés tentent, tant bien que mal, de parer au plus urgent. Un système de visites à domicile a été mis en place : « En à peine deux semaines, on nous a déjà signalé des violences au sein de certains foyers», se désole la directrice. « Être confiné avec ses enfants peut déjà être difficile en soi, alors quand on ajoute à cela un handicap sévère, la situation peut rapidement dégénérer. »

L’association dont fait partie cet IME regroupe plus d’une vingtaine d’établissements, tous régulièrement confrontés à des familles en grande difficulté. Une détresse sociale où le discours officiel peine à trouver de l’écho : « On sonde les familles pour savoir si elles ont bien réalisé l’enjeu du confinement », précise Chloé.

« S’il manque des gens, ça va être l’horreur »

Dans la même commune que cet IME, une maison d’accueil spécialisée (MAS) accueille à l’année des adultes polyhandicapés, sans aucune autonomie. Pour ces personnes, impossible de quitter l’établissement. Volontaire dès le premier jour, Sarah *, d’ordinaire éducatrice spécialisée à l’IME prête aujourd’hui main-forte à ses collègues de la MAS : « je me suis tout de suite dit, s’il manque des gens, ça va être l’horreur ». Chaque jour, cette mère de famille endosse, malgré les risques liés à la pandémie, le costume d’aide-soignante : « On fait surtout des soins quotidiens. Ce sont des tâches compliquées, sur des corps lourds, qui ont des raideurs. » Pour le moment, un petit stock de gel hydroalcoolique et de masques, constitué en 2009 pendant l’épidémie de grippe (H1N1) a garanti aux personnels soignants une sécurité relative. « Depuis cette semaine (interview réalisée le 1er avril), on reçoit quelques masques de la part de l’état. On en a un par jour et par soignant. »

« De toute façon, personne n’aurait laissé tomber ses patients, même sans masques », ajoute la directrice. En pleine pandémie, les faits lui donnent raison : « Sur les trente salariés de l’IME, vingt sont mobilisés pour les visites à domicile, six sont en télétravail et quatre sont arrêtés chez eux, car ce sont des femmes enceintes ou des parents seuls, avec des enfants en bas âge. Et même ceux-là ne s’arrêtent pas vraiment. Ils continuent d’envoyer des vidéos pour les enfants dont ils s’occupent, alimentent leurs blogs (...) ces métiers, ce sont des vocations avant tout. Mais cela ne suffira pas ».

Une histoire de confinement

La genèse des IME dans l’Hexagone remonte aux années 60. Des parents d’enfants en situation de handicap s’organisent alors partout en France pour que leur progéniture, jusqu’alors considérée comme « indigente » ou « inadaptée », ne soit, précisément, plus confinée chez eux. C’est dans ce contexte que naît le groupement d’associations dont fait partie l’IME que gère Chloé. Aujourd’hui, cet organisme encadre plus de 800 enfants et adultes porteurs d’une déficience intellectuelle.

À titre d’exemple, dans le seul département des Yvelines, 38 IME accueillent en temps normal, des adultes et des enfants en situation de handicap mental, ou de polyhandicap. Soit un ratio d’un établissement médico-social par commune. Avec le confinement, c’est toute une frange de la population qui va devoir affronter la gestion des handicapés, sans y avoir été préparée. Dans ce contexte inédit, les IME peuvent s’appuyer sur la plateforme www.renforts-covid.fr, née d’une impulsion commune de l’ARS (Agence Régionale de la Santé) et de la startup MedGo. Cette interface digitale permet à des étudiants, professionnels actifs ou retraités de venir en renfort des établissements de santé et médico-sociaux.

« Comme des vacances... »

Dans l’IME géré par Chloé, les éducateurs effectuant des visites à domicile chez leurs patients se heurtent au discours du gouvernement, jugé flou, voire inapplicable : « tous les jours, il y a des nouvelles infos qui contredisent celles de la veille », lâche Sarah. Du côté de la direction, Chloé raconte, avec une pointe d’ironie : « Quand le confinement a été décrété, l’ARS nous a dit de renvoyer tout le monde chez soi, que c’était comme des vacances ». Chapeautés par la direction régionale des affaires sanitaires et sociales (DRASS) jusqu’en 2010, les IME dépendent aujourd’hui de l’ARS, elle-même rattachée au ministère de la Santé.

À l’heure où les thuriféraires de la parole présidentielle en appellent à l’effort de guerre, à l’IME on déplore surtout une politique déconnectée de la part des gouvernements successifs : « ça fait 15 ans que je fais ce métier. J’ai vu les conditions se détériorer terriblement », raconte Chloé. « Avec le nouveau système de tarification en place depuis 2010, on fonctionne à l’envers. Avant, on partait d’un nombre d’enfants devant être accueillis sur la commune, pour budgétiser les moyens nécessaires. Aujourd’hui, on reçoit une enveloppe fixe de l’État qui ne tient pas compte des demandes, et on doit gérer avec ça. D’où la politique d’inclusion ».

L’inclusion à tout prix

Derrière le sabir médical, deux courants s’opposent : d’un côté l’institutionnalisation, incarnée par les pro-IME, de l’autre l’inclusion, qui incite au retour des handicapés dans leur famille, dotée pour l’occasion d’une allocation supplémentaire (en complément de l’allocation d’éducation de l’enfant handicapé, AEEH). L’inclusion prêche pour l’intégration des handicapés dans les écoles traditionnelles, parfois encadrés d’un accompagnant d’élève en situation de handicap (AESH). Depuis le début du quinquennat Macron, le gouvernement, par la voix de Sophie Cluzel, l’actuelle secrétaire d’état chargée du handicap, s’est clairement positionné en ce sens. Un volontarisme tapageur, qui a soulevé de nombreuses craintes dans le milieu associatif, et chez les professionnels. Comme en avril 2019, où Sophie Cluzel avait asséné sur les bancs de l’Assemblée nationale au sujet des personnes autistes, qu’il fallait « arrêter de parler de psychiatrie », provoquant l’ire de la profession.

En temps normal, Sarah officie dans l’unité d’enseignement externalisé, soit la classe de l’IME à l’école communale. Quand on aborde le mantra de la secrétaire d’État, l’avis de l’éducatrice est mitigé : « L’inclusion c’est bien, mais dans les faits, c’est très compliqué à mettre en œuvre. Dans les écoles, les institutrices n’ont presque pas de moyens (...) du coup, on a l’impression que l’inclusion est plus utile aux enfants ordinaires, parce qu’ils vont côtoyer des enfants déficients. » Pour Chloé, le résultat de cette politique est sans appel : « Au final, la plupart des familles ne peuvent pas gérer et renvoient leurs enfants chez nous, sauf que nous n’avons plus les moyens nécessaires pour les accueillir ! On a moins de budget, donc moins d’orthophonistes, de psychomotriciens, etc. On les accueille quand même, mais on doit se résoudre à des prestations low cost, c’est terrible ». Des situations parfois insoutenables, comme en témoigne Sarah : « J’ai eu une maman qui m’a dit : moi, je vais me foutre en l’air, si ça continue. Une autre m’a confié : nous, on vit pas, on survit. »

 

* (par souci de discrétion, les noms des intervenants ont été modifiés

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.