Une occasion manquée

La Convention Citoyenne de 150 citoyens tirés au sort a fait part de ses très nombreuses propositions. Un observateur naïf pourrait penser que c’est une avancée démocratique. En réalité l'enjeux de cette mise en bouche était tout autre: pérenniser avant tout son existence, cela afin rappeler à tout le monde que le travail de réflexion sera bien plus long, et qu'il demandera une grande humilité.

Avant de développer un peu plus loin, faisons un peu d’histoire récente. L’éclatement des supports et plate-formes de communication étant ce qu’il est, chaque chapelle y va de son petit récit ci et là. Mais il est important de replacer dans un temps plus long ce qui se passe pour gagner en profondeur dans l’analyse politique et sociétale. Sur les chaînes d’information continue certains idéologues disposent d’une tribune quotidienne pour consolider leurs développements. Les journaux télévisés du soir tentent de sauvegarder leur crédibilité et légitimité historique de conteurs d’histoires, non sans un certain succès grâce à des analyses parfois plus profondes et utiles, en tout cas pour ce qui est du service audiovisuel publique. Les grands titres de la presse écrite s’affrontent à grand coup de titres, parfois plus racoleurs qu’autre chose, avec dans leur sillage les nouveaux arrivants sur internet. Certaines maisons indépendantes arrivent à rythmer la vie médiatique et tirer leur épingle du jeu grâce à de croustillantes enquêtes pour tenter de nous éclairer sur tels ou tels scandales liés à des trafics d’influences, à la corruption et aux dysfonctionnements de la grande machine énarquo-étatique. Parmi tout cela le discours des politiques au pouvoir n’impriment plus, victimes d’un cocktail composé de cet éclatement généralisé d’un côté, de leur absence totale de vision de l’autre, le tout assaisonné des techniques manipulatrices notoires les plus cyniques, avec un zeste - voir une bonne louche - de mauvaise foi et de déni.

Les origines du déséquilibre

Pour bien comprendre la période actuelle, il faut donc bien rappeler le contexte de l’élection présidentielle de 2017: un scandale politique touchant un des grands favoris 3 mois avant le scrutin, un candidat fantoche porté par l’oligarchie et sans aucun autre projet que de convaincre tout le monde qu’il porte un projet (sic), un premier tour après lequel aucune dynamique forte ne se dégage autour d’un choix de société en particulier, une abstention à un niveau relativement élevée, et enfin un deuxième tour avec la présence d’un parti clivant contre lequel toute victoire est à mettre en perspective et à relativiser avec modestie. Le mouvement politique qui a donc réussi à se hisser tout en haut de cette pyramide bancale sans programme affiché - mais néanmoins avec un réel programme néolibéral caché - se trouve complètement dépourvu de légitimité politique forte. Ainsi, le mouvement social des Gilets Jaunes, qui a émergé en réaction à une taxe sur les carburants, est en réalité une manifestation éclatante de l’intelligence collective d’une nation qui a senti intuitivement que la direction prise est fondamentalement mauvaise. Cette réaction est donc la conséquence directe de ce flou idéologique absolu. Face à un mouvement qui a malgré la répression résisté au temps précisément car les racines du mécontentement étaient profondes, l’une des tentatives expérimentales trouvées pour tenter de créer un espace de dialogue citoyen a été la mise en place de la Convention Citoyenne pour le Climat de 150 personne tirées au sort.

La Convention n’appartient à personne

Que l’on ne se trompe donc pas, ce sont bien les revendications de citoyens étant courageusement et patiemment, voir quasi-religieusement, descendus dans la rue pendant de longs mois, qui sont à l’origine de cette convention inédite. Régulièrement avait été demandé et proposé le fameux Référendum d’Initiative Citoyenne, ou Populaire (RIC/RIP). Car à la vue du manque de finesse et d’intelligence, et les pratiques sectaire du pouvoir en place, on voit venir gros comme une maison les tentatives futures de récupération politique de cet embryon de réflexion technico-citoyenne, énièmes manigances et manipulations d’un pouvoir désespéré et au abois pour pouvoir continuer de profiter des petits mets fins et bourgeois des cuisines de la République. La Convention nous appartient donc tous, et en premier lieu à ceux qui ont battu le pavé en se faisant dégommer les dents et les yeux, et c’est justement à ce titre que l’un de ses principaux enjeux était de la pérenniser, de continuer de la penser, et de tenter de véritablement la doter.

Un embryon encore à faire naitre

Qui pourrait naïvement croire que 6 mois de travail, aussi sérieux soient-ils, puissent suffire à ré-orienter 200 à 300 ans d’histoire sans manquer de respect temps et à sa mystique? N’importe quelle personne s’intéressant à la question de la durabilité de notre mode de vie sur Terre sait au fond d’elle-même que le sujet est d’une grande complexité : réfléchir aux problématiques liées à l’énergie, à l’habitat, aux transports, pour n’en citer que quelques uns, qui plus est dans une perspective française marquées par la diversité de son histoire et des ses territoires, nécessite méthode, stratégie et planification. Cela demande, en plus d’une certaine humilité et de se reconnaitre petit face à l’immensité, de comprendre les enjeux, de faire un état des lieux de l’existant, de faire dialoguer les territoires, de confronter les points de vue. L’expérimentation et le tâtonnement à petite échelle figurent aussi parmi les outils à disposition. Bref, cela nécessite un temps long, un temps immense, celui nécessaire pour conjuguer l’infini du futur au présent, le tout avec le moins de faute d’orthographe possible - en l’occurence ici d’erreur de parcours.

La chambre du futur

Un des intervenants appelé par la convention a venir s’exprimer à sa tribune l’avait bien compris. Bien que l’on puisse légitimement penser qu’il fasse parfois preuve d’une certaine naïveté et d’un manque de bouteille en ce qui concerne la chose politique aux vues de ces prises de position récentes et de ces choix passées, c’est Nicolas Hulot, il faut le lui reconnaitre le mérite, qui leur a soufflé l’idée lors de la 3ème séance fin 2019. L’idée d’affirmer et de rappeler que de toute façon il faudra  bien plus de temps pour faire ce travail de réflexion et de débroussaillage collectif, et de donc de justement pérenniser la convention et le travail entamé en soumettant sa création par un vote par référendum. Car si l’issu du vote est positif, c’est bien là d’une 3ème chambre -  « Chambre du Futur », ou « Assemblée du Temps Long » - dont nous pourrions tous nous doter. Bien entendu, charge aux débats d’avant-scrutin le soin de savoir si nous souhaitons , ou non, nous équiper de ce nouvel outil, et ainsi de commencer à réfléchir et imaginer ce à quoi il pourrait ressembler. Les échanges seraient surement riches et nombreux, par exemple avec les partisans d’une 6ème République, ou bien même avec les esprits les plus conservateurs qui pourraient voir d’un mauvais œil ce contre-pouvoir aux 2 chambres démocratiques déjà existantes. Car alors que la presse et les médias - fameux « 4ème pilier des démocraties » - ne jouent pas comme ils le devraient leurs rôle de contre-pouvoir car en partie controlés par les puissances d’argent et gangrénés par la précarité, pouvons-nous réellement nous permettre d’attendre indéfiniment le grand chantier de rénovation de l’information? Chantier qui pourrait par exemple permettre la mise en place de la mutualisation par la cotisation, chantier lui-même sous condition d’un pouvoir en place favorable à cet orientation, pouvoir dont l’arrivée est lui-même favorisé par cette même presse. Et ainsi de suite. La fameuse histoire du serpent, mais celui qui ne se mord jamais la queue.

Spéculons gratuitement

Finalement, après 6 mois, ce sont presque 150 propositions qui ont été faites par la convention citoyenne, c’est-à-dire beaucoup. Parmi elles deux seraient sujettes à référendum, notamment concernant l’introduction de la protection environnementale dans la constitution. Savoir par quel bout commencer, comment prioriser, ou bien faire des choix stratégiques demande une compréhension profonde de la situation dans laquelle nous nous trouvons : en tant qu’Humanité, en tant que continent, en tant que nation, en tant qu’individu. Il est donc bien entendu vain d’attendre quoi que ce soit de la part d’une caste - une secte - de savoir comment faire, si tant est qu’elle dispose d’un début de volonté nécessaire pour avancer sur le sujet. Quant à sa liberté… Prenons-les paris : à part deux ou trois propositions faciles à mettre en place et agissant comme poudre aux yeux, rien ne sera mis en œuvre profondément. Allons encore plus loin: aucun référendum n’aura lieu. Le poisson sera noyé à la rentrée de septembre car le fameux récit médiatique déversera comme d’habitude son lot de nouvelles histoires, de nouvelles péripéties. Car mis à part, peut-être, les plus coriaces au sein de l’opposition, ceux qui travaillent depuis des années à l’élaboration d’un programme, si tant est qu’ils aient un intérêt stratégique à le faire, qui fera le suivi et demandera des comptes? Qui parmi les journalistes, les éditorialistes, ou les commentateurs en tout genre osera questionner? Qui, parmi ceux présent dans cette la convention, aura la capacité médiatique de tirer la sonnette d’alarme si jamais le travail de la convention est enterré, mis sous le tapis? Qui se manifestera si toute ces belles intentions sont diluées parmi le reste de l’actualité? Absolument personne. Car tout d’abord le bloc bourgeois n’y aurai aucun intérêt.  Et aussi justement aucun mécanisme de fonctionnement n’a été décidé, aucune prise de rendez-vous n’a été actée. Car tous ces détails - le diable s’y trouve - c’est la société qui devraient s’en emparé et être débattu lors de l’hypothétique campagne d’avant-référundum.

Une idée encore neuve

Mais la vie est longue, la mystique de l’Histoire est tenace, et que « rien n’est plus puissant qu’une idée dont l’heure est venue » (Victor Hugo). Rien n’est donc encore perdu pour ceux qui croient, peut-être fort naïvement, que nous avons besoins de cette chambre du futur pour avancer. Cette idée, portée par Dominique Bourg depuis seulement quelques années et proposée à nouveau dans les propositions pour un retour sur Terre qu’il a co-signé avec d’autres, est peut-être encore un peu jeune, un peu « verte ». Car il faut quand même rappeler que jusqu’à encore très récemment nous étions en phase d’ascension du sommet, de conquête. La fameuse « colonisation du monde », et des esprits. Pas l’ambition ici de faire une analyse anthropologique et ethnologique de nos modes de vie sur Terre en seulement quelques lignes, mais une métaphore peut être faite pour essayer de décrire ce qui vient: après l’ascension, nous entamons, maintenant de façon collective, une séquence nouvelle, qui est celle de la redescente. Pour certains elle a déjà commencé, parfois même depuis plusieurs décennies. Pour d’autres la tentative d’ascension est toujours en cours, et il faudra patience et pédagogie pour convaincre que le sommet est plutôt couvert, qu’il y a pas mal de monde, et qu’il est en fait relativement peu intéressant. Sans même parler de ceux qui squattent tout en haut et refusent de bouger, de mettre un pied plus bas que l’autre, en se murant dans le déni et se racontant de fausses histoires.

Pendant 3 à 5 siècles, certains diront 10 000 ans, la bougie du progrès a agi comme moteur. Avec pour huiler les rouages un peu - pas mal - de sang, et beaucoup de sueur. Huile depuis peu remplacés par charbon et or noir (une autre huile). Ce progrès a permis d’enfanter les institutions et la société que nous connaissons, quoi qu’on puisse en penser. Mais lors de cette redescente vers l’autre versant, j’ai l’intime conviction et la profonde intuition qu’il faudra autre chose pour contenir et comprendre la mystique de vie de cette phase nouvelle et inédite. Cette chambre du futur pourrait être l’un des derniers nouveaux wagons accroché train de l’Histoire. Peut-être cette chambre existe-t-elle déjà dans les esprits. Et jusqu’à encore tout récemment, il a été donné une chance inouï - absolument imméritée - à ceux qui n’avaient même pas encore entrevu le quai de la gare d’essayer de monter dedans. Mais c’est à nouveau chose ratée. Et après la grossière erreur de lecture faite après les Gilets Jaunes - c’est-à-dire tenter à tout prix de faire passer une réforme des retraites injuste au forceps - les ratages deviennent une habitude, plutôt gênante à ce niveau de décision. Sans même parler des casseroles remplies de scandales et d’affaires à répétition concernant le trafic d’influence, les atteinte à la séparation des pouvoirs, et l’autoritarisme policier. Sans aborder non-plus les conditions dans lesquelles cette convention a été organisée et s’est terminée, notamment comment elle a pu être influencée à travers son comité de gouvernance. Un sujet qui mériterait une analyse profonde.

Néanmoins, peut-être reste-t-il assez de temps à la coalition unitaire qui va devoir se mettre en place à gauche pour débattre de cette idée dans les temps à venir. Et, qui sait, faire peut-être encore mûrir lentement un fruit encore un peu vert, et comprendre qu’avec lui cette union souhaitée par beaucoup pourrait redonner envie à un bon nombre d’électeurs de reprendre le chemin des urnes. Leurs donner envie de se rassembler largement pour imaginer un futur à nouveau transcendant.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.