Pourquoi tant d'argent?

Alors que des grands plans de soutient à l’économie sont annoncés tout azimut pour faire face à la baisse d’activité due à cette crise sanitaire, il est grand temps de tenter de réfléchir à l’état de notre société, et donc à travers cela au rôle véritable de l'argent.

Des infrastructures existantes

Nous sommes en 2020, le XXIème siècle est déjà bien entamé, et tout le monde s’accordera pour dire que nos sociétés sont à des années lumières de ce qu’elles étaient il y a seulement 150 à 200 ans. Trois révolutions industrielles sont passées par là, et le genre humain a réussi à mettre la main sur une source d’énergie exceptionnelle : le pétrole. Concentré de temps sous forme carbonique, fruit de plusieurs milliards d’années d’évolution géologique, le pétrole à justement été le moteur de l’accélération constatée du temps. Preuve en est: beaucoup de gens sont appelés à rester chez eux mais peuvent malgré tout continuer de communiquer, de se voir, de partager. Autre symptôme de cette accélération: nous sommes arrivés à une telle intensité dans les échanges qu’une part grandissante de la société se pose la question des besoins. A cause des limites constatées de nos écosystèmes, mais aussi à cause de nos limites physiques, psychiques et psychologiques. Le constat que l’on peut donc faire est que nos besoins en nouvelles constructions et en développements nouveaux, ce qui a été le moteur de nos sociétés, sont bien moindres qu’il y a 50 ou 70 ans. Les infrastructures sont belles et bien là: habitats, écoles, hôpitaux, routes et chemins de fer, aéroports, ports, bateaux, réseau électrique, etc. Non pas qu’il faille tout arrêter pour toujours et arrêter de prendre soin de cette gigantesque masse matérielle, au contraire, mais nos réels besoins s'orientent maintenant de plus en plus vers la maintenance de toutes ces infrastructures plutôt qu’à leur construction et mise en place. C’est là l’une des choses les plus importantes à comprendre pour trouver la bonne voie car c’est un véritable changement de paradigme, annoncé bien évidemment par bien d’autres avant. Dans le cas présent de cette crise, du confinement et de ses conséquences, c'est très loin d'être anodin. Cela signifie que mis à part les secteurs stratégiques que sont l’alimentation, l’énergie, la logistique, les réseaux et télécommunication, et les hôpitaux, cela va de soit, chacun peut matériellement rester chez lui le temps que durera cette période particulière.

Mécanismes de rente

Pour rentrer dans le vif du sujet, faisons un peu d’étymologie. C’est dans les langues étrangères, surtout celle de nos voisins, que nous apprenons le sens profond de certains mots, ou parfois de nous même. Petite anecdote, nos voisins de l'autre côté du Rhin, que nous appelons Allemands, sont des German pour les Britanniques, des Tysk pour les Scandinaves, des Tedesco pour les Italiens, des Duits pour les hollandais. Par contre, les Allemands se nomment eux-même Deutsch, qui, soit dit en passant, est le nom que donnent les Britanniques aux Hollandais: dutch. Va comprendre. Dans le cas présent, en ce qui concerne l’économie, c’est le concept même de rente qui est particulièrement intéressant, terme traduit par annuité dans beaucoup de langues de l’alphabet latin. En anglais, le verbe to rent signifie louer. En effet, la perception d’un loyer est bien une rente. En langues scandinaves, renter signifie taux d’intérêt. Ce sont ces même taux d’intérêt que les banques centrales ajustent en fonction de la conjoncture et d’une situation donnée. En ce moment, les taux d’intérêt sont négatifs, simple coïncidence? Pas inutile de rappeler aussi que l'usure est interdite dans certaines cultures. 

Inégalité face aux conséquences

Avec une partie non négligeable de la société qui est appelée à rester chez elle, c’est en fait une partie de l’argent qui ne circule plus. Parmi les premiers touchés, et de façon très visible et compréhensible par tous, le secteur du petit commerce et de la restauration, hors pharmacie et alimentaire, qui a tout simplement été sommé de fermer boutique. Les personnes disposant d’un contrat de travail sont placées en chômage partiel, assoupli à l’occasion, certaines perdent leur emploi. Mais toutes sont couvertes par l’assurance chômage, qui est en fait une assurance publique et socialisé du travail, qui fonctionne pour l’instant. Par contre, en ce qui concerne les assurances privées, celles auxquelles font appel par exemple des restaurateurs pour couvrir les pertes d’exploitation dues à la disparition pur et simple de leur activité, celles-ci refusent de débloquer les fonds demandés. De nombreux autres secteurs du tissus économiques sont aussi touchés, pour des raisons diverses: baisse de la demande, chaînes de fabrication perturbées par le manque de telle ou telle pièce venant de loin, non-paiement des factures fournisseurs par de grands groupes, etc. Pour d’autres, le travail ne manque bien évidemment pas, surtout dans le secteur de la grande distribution, de la pharmacie, et des hôpitaux. Enfin l’agriculture, secteur déjà en grande difficulté, sera forcement touché, à cause d’éventuels invendus déjà produits, des chaînes logistiques forcement en difficulté, ou bien de la main d’œuvre saisonnière qui vient parfois de loin. Dans tous les cas, c’est une très grande majorité de gens sont touchés, directement ou pas, par ce qui est en train de se passer.

Pourquoi tant d’argent ?

La crise bien là. Après avoir été observée loin lorsqu’encore en Chine, parfois avec moquerie et condescendance, le pouvoir exécutif en place est mis en face de ses défaillances, de sa légèreté, de sa déconnexion avec la réalité. De son incompétence. Alors que les hôpitaux vont faire face à une augmentation des cas avec complications respiratoires, que le manque évident d’investissement dans la santé publique se fait le plus sentir, les appels aux dons se multiplient. Le panier de la quête commence à passer à travers les rangs. Certains grands groupes, ceux qui ont depuis toujours tentés de profiter de niches fiscales pour augmenter leurs profits, au détriment justement de l’hôpital publique, entre autres, se sont tout d’un coup transformés en généreux philanthropes, pour du gel nettoyant, pour des masques. Et puis, de gigantesques plans de soutient à l’économie sont annoncés: 300 milliards (France), 750 milliards (Europe), 2000 milliards (USA), 5000 milliards (G20), sans aucun détail, sans aucune stratégie, sans aucun garde-fou, sans aucun mécanisme de surveillance, sans aucune transparence.

Assécher la rente pour redonner sa valeur à l’argent

Les infrastructures sont déjà là, donc nous pouvons très bien attendre patiemment chez nous, sans payer les rentes: loyers, fournisseurs, factures d'énergie, crédits, etc. Le temps que le temps passe. Avec un peu d’électricité, un peu de réseau Internet, et bien évidement un peu de nourriture, tout cela rationné. En ce moment, alors que le temps s'arrête, que plus grand chose ne se passe, qu'une partie de la production est en fort ralentissement, il n'y a aucune raison rationnelle d'alimenter la rente : ni pour nous, ni même pour l’Etat, qui a d'ailleurs commencé à stopper le paiement des factures, puisque sa seule priorité dans la situation actuelle, pour simplifier un peu, c’est la sécurité de chacun, la crise sanitaire, et l'approvisionnement en eau, électricité, nourriture et réseau. Que tout le monde soit sur un même pied d’égalité: l’employé, le restaurateur, le banquier, le rentier. Tout cela se pense, se planifie et s'organise. Nous avons toutes les infrastructures pour cela, utilisons-les! Car de tout cet argent qui apparaît soudainement et quasi-miraculeusement, si une petite partie ira éventuellement à l’économie réelle, une grande partie est en fait destinée à alimenter la vorace et gourmande sphère financière. Tout cet argent, c'est pour calmer le banquier, le financier, et plus largement les rentiers. Autrement dit, avec un peu d’organisation et de discipline, c’est au moment même où l’argent est désignée comme faisant partie de la solution, qu’en fait elle est la plus inutile. Quelle ironie du sort! Peut-être un des signes que, mal comprise et mal utilisée, lorsqu’elle n’est plus un moyen mais devient en fait une fin, l’argent perd alors toute sa valeur. 

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