Et l'espace public après le confinement?

Après le confinement, il apparaît désormais évident et impérieux que tous les habitants des villes ont le droit à disposer tout autour de chez eux d’espaces publics acclimatés, apaisés, accueillants, et animés.

Animer la ville - participation des passants à la proposition de modification de la place du Prado à Lyon 7e Animer la ville - participation des passants à la proposition de modification de la place du Prado à Lyon 7e
Au commencement, des sensations

Ce que le confinement a fait à nos corps dans la ville.

17 mars – 11 mai 2020. Les corps se font lézards, cherchent le soleil, l’attendent dans sa course journalière. Dès qu’il atteint le coin de jardin, le balcon, la terrasse, la porte cochère ou juste le rebord de fenêtre placée sous ses rayons, c’est la parade, c’est l’offrande, visage et corps offerts, repas dehors, jeux d’enfants, pour boire le soleil et récupérer de cette fatigue à chacun particulière, celle du labeur physique exposé au virus, du télétravail, du chômage stressant, des charges familiales épuisantes, des cours à distance désincarnés, etc. Si la rue est Nord-Sud et le balcon côté Ouest, c’est à midi qu’humains et soleil se donnent un rendez-vous zénithal et animent la ville en mode vertical, tandis que les rues au sol forment des rivières désertes et minérales. Mais l’heure exacte dépend des hauteurs, étages, vis-à-vis, formes urbaines. Jamais la géographie intime de chaque rue, l’architecture fine de chaque bâtiment n’aura autant compté dans les microclimats désirés, dans les cartes du tendre solaire, dans les heures qui s’écoulent désormais sans couture.

17 mars – 11 mai 2020. Les voitures, elles, se font épaves. Epaves de nos vies mobiles. Micro-friches industrielles de nos vies besogneuses, acheteuses, fureteuses. Au bord des rues silencieuses, elles prennent la poussière et les fientes d’oiseaux, ne luisent plus, se fondent peu à peu en grisailles dans le paysage, comme éteintes et abandonnées. Des semaines qu’elles n’ont plus bougé. Témoins immobiles de temps antédiluviens où elles paradaient. Animaux mécaniques qui hibernent sous l’épaisse couche de pollens et de chiures. Vanités du XXIème siècle. On pense au film de Léo Carax, Holy motors, qui se demandait où les limousines dorment la nuit : que deviennent les voitures quand les hommes suspendent le temps ? Réponse : elles broient du noir de poussière des villes et des champs.

Centres villes touristifiés. Quartiers d’affaires premiums. Pôles d’échanges multimodaux. Entrées de ville commerciales. Zones d’activités économiques. Hubs aéroportuaires internationaux. Sémantique de la mobilité, de l’activité, de l’échange et de la spécialisation massifiée. Injonctions visant leur optimisation, rénovation, requalification. Et puis quoi ? Un virus et ces espaces se mettent à l’arrêt. On pense cette fois au dernier film d’Elia Suleiman, It must be heaven, moquant un Paris de pacotille, de tourisme formaté et de patrouilles de police désœuvrées dans un centre-ville vidé de ses habitants, « déshabité ». 17 mars – 11 mai 2020. Tout se recentre et se rétracte : c’est désormais l’habitat, qu’on occupe, et qui nous préoccupe. Pas seulement le logement mais bien l’habitat, et ce qu’il suppose de trottoirs, de places, de services essentiels, de déplacements de courtes distances, de parkings, d’activités artisanales et de commerces du quotidien, de livraisons à domicile, d’entrelacement avec la nature, l’air, l’eau et d’équipements de proximité. Bref, d’espaces publics au sens large. A certains accessibles. A d’autres hélas inaccessibles.

Après le confinement, continuer d’habiter nos villes !

Les applaudissements de 20 heures, les discussions de façade à façade, les interactions sociales échangées au-dessus des rues vides et des voitures muettes, les frottements parfois rugueux mais riches d’altérité, comment les faire descendre dans la rue, les transposer à l’horizontale dans le monde qui advient ? Comment adapter l’espace public pour qu’il les accueille et les favorise davantage que par le passé ?

Et si l’aménagement du territoire se réinventait à partir d’une intensification des espaces publics vécus ? Les logements mais aussi les lieux de travail et leurs abords appréhendés non pas comme simples unités immobilières mais comme socle pour repenser des villes où les qualités existentielles des lieux créeraient ou révéleraient d’autres modes de vie, d’autres manières de travailler, des flux d’une autre nature.

Après que cette gigantesque assignation à résidence a domicilié chacun d’entre nous en des quartiers rendus tangibles et incontournables à nos corps et nos 5 sens, il apparaît nécessaire et urgent de réaffecter l’usage des impôts locaux vers des aménagements destinés à y rendre la vie sociale beaucoup plus riche, brassée et intense. Que nos lieux de vie soient pavillonnaires, villageois, banlieusards ou en centre-ville. La responsabilité des collectivités locales en matière d’aménagements urbains doit retrouver comme préoccupation principale la qualité des espaces publics qui hébergent et dignifient nos vies. Tel est l’objet de la Déclaration qui suit.

Déclaration des droits de l’espace public

La présente déclaration des droits de l’espace public, lancée à Lyon en mai 2020, propose aux élu.e.s et aux citoyen.ne.s de repenser les espaces publics des villes comme un bien commun à reconquérir.

La charte d’Athènes en 1933 avait établi les bases d’un urbanisme fonctionnel où le mouvement moderne emmené par Le Corbusier assignait à chaque zone urbaine une fonction spécifique (circuler, travailler, habiter, etc.), sur la base de l’accessibilité automobile. Il en a résulté une ville souvent inhospitalière et déshumanisée, en France comme à l’étranger, et notamment trop d’espaces publics marqués par la vitesse, le bruit et la pollution.

Après le confinement, il apparaît désormais évident et impérieux que tous les habitants des villes (au sens très large) ont le droit à disposer tout autour de chez eux d’espaces publics acclimatés, apaisés, accueillants, et animés. On pourrait même inverser le regard et affirmer ici que nos espaces publics ont des droits fondamentaux : à l’acclimatation, l’apaisement, l’accueil et l’animation.

Acclimater la ville - exemple de la rue de Marseille - Lyon 7e Acclimater la ville - exemple de la rue de Marseille - Lyon 7e

Acclimater la ville à la chaleur et au vivant

Pour toutes les rues, le droit aux arbres, qui ombragent, rafraîchissent et hébergent les oiseaux

Concrètement : planter divers arbres d’alignement dans toutes les rues.

Pour tous les seuils, le droit à la végétation

Concrètement : autoriser et favoriser le jardinage par les habitants de tous les seuils urbains[1] : murets, clôtures, murs aveugles, cours, noues, pieds d’immeubles, pieds d’arbres, etc.

Pour toutes les places, le droit à des sols poreux, qui favorisent l’infiltration douce des eaux de pluie et la présence spontanée de la végétation

Concrètement : tout nouvel aménagement de place, de parvis ou de parking à ciel ouvert sera majoritairement constitué de sols perméables (si possible issus du réemploi de matériaux existants) : gores, stabilisés, pelouses, etc.

Apaiser la ville

Pour tous les cœurs de quartier, le droit à des aménagements favorables aux piétons

Concrètement : larges seuils traités en plateaux pour délimiter chaque « super-ilot »[2], chaussées aménagées en zone 20, trottoirs élargis et accessibles aux personnes à mobilité réduite, sens de circulation anti-transit, mobilier urbain discret et peu encombrant au sol, éclairages atténués la nuit.

Pour toutes les chaussées, le droit à des aménagements cyclables généralisés

Concrètement : double-sens vélos systématisés à l’intérieur des super-ilots ; larges pistes cyclables double-sens sur la totalité des grands axes délimitant ces super-ilots.

Pour les vélos et trottinettes, le droit à un stationnement sécurisé

Concrètement : en ville dense, des box pour garer son vélo en toute sécurité dans les rues sans linéaires commerciaux[3] ; des arceaux pour trottinettes et vélos à chaque angle de rue.

Apaiser la ville - Affichage sauvage sur la place du Prado d'une proposition de modification de la place du Prado - Lyon 7e - Apaiser la ville - Affichage sauvage sur la place du Prado d'une proposition de modification de la place du Prado - Lyon 7e -

Accueillir en ville

Le droit de s’asseoir, de s’allonger, de se reposer, de ne pas bouger, de regarder, d’être immobile, pour touristes sortis des sentiers-battus, migrants, personnes très âgées, couples amoureux, salariés en pause-déjeuner, bandes d’ados, sorties d’école, sans-domicile-fixe, etc. Sans discrimination de quelque sorte que ce soit.

Concrètement : installer des bancs avenants, partout où l’espace le permet, si possible tous les 200m.

Le droit aux bienfaits de l’eau : des fontaines et des toilettes publiques pour tous

Concrètement : au moins un point d’eau potable avec toilettes tous les 400 mètres ; au moins une fontaine ou des jeux d’eau pour enfants tous les 800 mètres.

Le droit de se délasser, se dépenser et se détendre : des espaces de jeux et de sport pour tous les âges (toboggan, skate, pétanque, …) ; des tables de pique-nique, de ping-pong et de jeux de plateau

Concrètement : équiper tous les espaces publics de plus de 400 m² et les délaissés urbains

Animer la ville

Par l’activité en extérieur des commerçants et des artisans (qui ont besoin de plus de place pour reprendre l’activité et se conformer aux contraintes sanitaires post-confinement)

Concrètement : mise à disposition systématique mais réversible des places de parking au droit de chaque pas-de-porte commercial et de chaque atelier d’artisan.

Par l’occupation temporaire libre en semaine (cf. la notion d’urbanisme tactique)

Concrètement : un principe de libre accès aux places de quartier en semaine pour des occupations éphémères et nomades : ventes paysannes, jeux forains, food-trucks, stands politiques, etc.

Par la mise à disposition des places aux associations tous les week-ends

Concrètement : mise à disposition, chaque week-end, de toutes les places au profit des activités associatives, avec coordination et appui des conseils de quartier et des services municipaux ou intercommunaux (installation de murs d’expression permanents, de barnums, de branchements électriques, etc.).

Accueillir en ville - participation des passants à la proposition de modification de la place du Prado à Lyon 7e Accueillir en ville - participation des passants à la proposition de modification de la place du Prado à Lyon 7e

L’engagement des collectivités

Toute collectivité rejoignant la présente déclaration s’engage à affecter plus de 50% de ses investissements publics de voirie du mandat 2020 – 2026 à la transformation radicale de tous les espaces publics dits de proximité. Ce sont ces espaces du quotidien dont on a durablement redécouvert l’importance avec le confinement, qu’on les pratiquât ou qu’on en fût privés. Ce sont eux qui ont longtemps pâti de la priorité budgétaire donnée aux espaces publics de prestige, rocades de contournement, ronds-points surdimensionnés, etc.

Un tel choix implique de revoir de fond en comble la programmation pluriannuelle des investissements que les collectivités locales sont en train de préparer, afin de la réorienter massivement vers les petits investissements de proximité. Ceux-ci doivent être conçus au plus près du terrain, avec les usagers et les services techniques qui en assurent la maintenance et la gestion quotidienne. Mais ils doivent aussi s’inscrire dans une politique globale menée à l’échelle de toute l’agglomération lorsqu’il s’agit de villes moyennes et grandes, pour éviter tout traitement discriminant entre centre et périphéries ou entre commune X et commune Y.

Un tel effort de priorisation financière s’inscrit pleinement dans les enjeux de la Transition écologique qu’il nous faut conduire avec diligence : Ce sont en effet ces espaces de la ville dite ordinaire qui constituent le socle de nombreuses politiques urbaines du « monde d’après » : lutte contre le réchauffement climatique et les inondations, soutien à la biodiversité et aux nouvelles formes de mobilité, appui aux commerces de proximité, développement des solidarités sociales de quartier, etc. Certes, l’espace public ne résoudra pas tous les maux de notre société, toutes les inégalités sociales, économiques et environnementales, mais il peut renforcer les liens et contribuer à un certain ré-enchantement du monde.

Nous avons donc collectivement 6 ans pour mettre en œuvre concrètement les droits de l’espace public, au nom d’une vi(ll)e acclimatée, accueillante, apaisée et animée. Six ans pour que bancs, fontaines, vélos, arbres, tables et initiatives citoyennes envahissent littéralement tous les espaces du quotidien. Six ans pour que faune, flore et habitants se réconcilient avec la vie en ville. Six ans pour préfigurer en actes les contours d’un Parlement de l’espace public qui confèrerait aux espaces publics des droits et une personnalité comme le Parlement de Loire en cours de gestation prévoit d’en attribuer au fleuve Loire…

[1] Cf. par exemple à Paris les « permis de végétaliser » qui se répandent dans toute la ville

[2] Cf. en Espagne la notion de « super-ilots » (superilles en espagnol, superblocs en anglais) développée par Salvador Rueda à Vitoria-Gasteiz (200 000 hab., au Pays Basque), à Barcelone et maintenant à l’international. Un super-ilot est un quartier maillé par des rues de desserte locale et délimité par des axes plus importants où est reportée la circulation de transit. La vitesse à l’intérieur est limitée à 10 km/h, les espaces publics y sont réaménagés, dans l’esprit de la présente déclaration.

[3] Cf. à Londres dans quartier de Stoke Newington par exemple : les riverains louent au mois des places de vélos abritées et sécurisées dans des « box » posés sur des places de parking

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