Entre la faim et l'oiseau, l'animal du corps

Ce matin, je découvre que j'ai un blog sur Médiapart. Je l'avais oublié.

Ainsi sont les fauvettes, cervelle d'oiseau, diraient certains.

Faim de loup, répondrais-je si j'en avais la voix. Faim de mots et de pain.

Entre fauve et fauvette, le torse de Fernand Cherpillot photographié par Gustave Roud illumine la table sur laquelle il est posé, venant tout droit du Jorat. L'homme fauve tient une gerbe aussi dorée que sa peau et regarde le photographe du coin de l'oeil. Regard aussi renard que noir. Le pain à bout de bras, en quelque sorte, et le désir dans la main droite.

Au passage, animaux lovés dans nos mots et nos appétits que la langue accueille et parfois dénature.

Même les fleurs ont la couleur du corps. Tels les coquelicots sanglants de la chanson. Tout se dévore, tout s'engloutit dans l'esprit comme dans le ventre.

À la fin de son livre, Romain Bertrand écrit:

"C'est à même la peau des choses, et nulle part ailleurs, que se lit leur destinée singulière. La cicatrice qui biffe un pelage signale une lutte; l'érosion d'un sabot documente la succession des chasses; l'encoche sur un tronc dit une vie de périls - et qu'il faut faire avec la hache, le cerf et le pivert."

Aux humains aussi, on compte les cicatrices et les encoches que la chasse a inscrits sur la peau. Ceux que l'on nomme, bien à tort, migrants, il suffit de regarder torses et mollets, bras et visages. Certains les accompagnent dans les lieux de soins. Souvent on les soigne. Parfois non. Et certains se retrouvent dehors. On leur conseille de bien se nourrir. La faim, toujours. Drôle de mot, en français il rime avec fin. Et parfois ça se termine.

Comme un livre qu'on referme, "le pluriel du monde est de retour".

Je ne sais pas si nous nous réjouissons assez de ce pluriel du monde que sont les migrants.

Oiseaux de passage que le chasseur abat sans pitié?

 

 Citations extraites du livre Le détail du monde, publié au Seuil.

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