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Billet de blog 19 mars 2012

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Le Jour où Mélenchon a (Re)-pris la B@stille - Je vis? Je vois? Je "blog"? ou encore "Comment voir tout en (se) regardant?"

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Je vis? Je vois? Je "blog"? - Le Jour où Mélenchon a (Re)-pris la B@stille.com

19.03.2012
Paris, 11


Il aura fallu un peu plus de 200 ans pour enfin voir les photos de la prise de la Bastille...


Je me suis demandée un long moment si j'allais me jeter dans la foule. Je regardais sur le câble l'ampleur du rassemblement, je voulais évaluer mes chances de photographier autre chose que les narines des militants... Il serait manifestement difficile d'obtenir un « bon cliché», mais j'y suis quand même allée... parce que c'était en bas de chez moi et que la réalité est plus interactive que le net. Et puis cette élection m'a poussée à me rendre aux meetings, j'ai besoin de voir les candidats en chair(e) et en os, en live. Avec les opérations de com', il y a comme un doute maintenant... alors "on va au show"! Ce n'est pas encore tout à fait de la réalité, mais ça finit par éclairer les divers talents oratoires de nos politiques dans l’arène face à la plèbe, de palper un peu leur auditoire, et c'est autre chose que "voir". Aux meetings, l'estimation devient tentaculaire, tous les sens participent à la jauge politique.
Une fois sur place, celle de la Bastille, je m'enfonce de 10 mètres dans la foule et me poste près d'une "tricoteuse" qui arbore une cocarde made in China. Entre deux drapeaux flottant au vent, j'aperçois, par intermittence, un dixième du grand écran où sera projeté l’orateur. J'ai une vue idéale sur la nuque potelée de mon voisin. Il y a tant de monde, que des hommes ont pris place dans les arbres. Et l’ange d’or solitaire soutient le ciel gris. Je pense nécessairement à une stratégie de repli en cas d'invasion extra-terrestre, stratégie dont j'estime les chances de succès à 0,5%. Un slogan se propage dans la foule: "A bas, les panneaux!" bientôt remplacé par "Plus fort, la sono!", puis retentit : "Résistance!".


Mélenchon arrive, mes voisins félicitent sa respectueuse ponctualité et puis "ça" commence. "Ça" c'est le Jour où Mélenchon a (Re)-pris la B@stille.com (Twitte-moi ça # 100 fois). On y est, et pourtant l'opération de communication ainsi menée, fait qu'on a à la fois le sentiment d'être de l'avant-garde, et à la fois dans l'Histoire. Pour tous ceux qui ont raté 1789, il y a une brèche dans le temps, servie avec son fumet de merguez, ses autocollants "Cas'toi pov'con", sur son lit médiumnique de sixième république.
J'ai toujours eu une préférence pour le gros plan, ça tombe bien... je shoote, je shoote sans espérer grand résultat de cette masse que j'observe au microscope… J'hésite un long moment à sortir mon enregistreur son, je ne sais pas si je peux d'une main tenir l'appareil photo et de l'autre le micro. Les militants tentent de voir le grand écran, sur lequel sont retransmises les images de Mélenchon et de la place noire de monde (Nous), par l'intermédiaire de l'écran de leurs smartphones, qu'ils élèvent au-dessus de la foule. J’extirpe mon micro du k-way phrygien de ma voisine et, casque vissé sur les oreilles, j'entends enfin le discours en poussant le volume au max. Les "ouhhhh!" et "ahhhh!" du peuple qui ponctuent la diatribe, me menacent de surdité instantanée. Je ne sais pas si je suis là, mi femme, mi machine, avec tous les sens occupés par un "bionisme" exubérant. Enfin presque tous les sens, puisqu'il me reste l'odorat sans intercesseur à la merguez et à la cigarette. Comme je n'arrive pas photographier l'écran monumental dans l'éphémère entrouverture des drapeaux, je décide de sortir ma caméra de poche de ma ... troisième main. C'est bien beau "d'y être" mais, jusque-là, je n'ai de Mélenchon que le cliché de la Une d'un journal brandi en bannière au-dessous de la foule... Alors, je filme main tendue… Je filme mais je ne vois pas ce que je filme. Mes voisins se demandent ce que je fais avec tout mon matériel serrée contre eux... Je vis? Je vois? Je "blog"? Je n'ai pas de réponse à cette question, mais il me parait de plus en plus insatisfaisant de sortir sans capturer, je tiens à ramener des images. Je veux rentrer avec mon duplicata, je veux remplir mon livre d'histoires, car l'essence même de la (ma) vie me semble se diluer dans les promesses marketing. Mes souvenirs me paraissent toujours interrompus par une coupure pub, dont l'impact cognitif est plus fort que les tics verbaux de ma grand-mère. L'hypermédiatisation, à laquelle je participe, m'a rendue oublieuse. Cette crainte d’amnésie me pousse à la manie du post-it des Alzheimer. J'ai aussi la définitive angoisse que les beaux moments ne s'échouent sur l'Erase. Je ne sais si ma mémoire est victime de l’oubli ou seulement de la peur d’oublier, de la saturation d’évènements-exceptionnels ou d’une scandaleuse innocuité de l’ordinaire-very-important (je sais pas du tout ce que je veux dire par là…). Et puis... je n'ai jamais pris de photo d'actualités, je veux savoir comment ce contexte me contraint, c’est un exercice.
Bref, j'écoute Mélenchon en vrai direct retransmis, dont la voix se mêle au retour-son des téléviseurs poussés à fond dans les immeubles qui jouxtent la Bastille et qui nous inondent de leurs échos (tous en léger différé sur eux-mêmes). C'est étrange cette canopée technologique qui relève à la fois de la modernité et de la sacralité des grands messes. Je me recentre sur le discours, sur la verve efficace et la puissance saisissante, non dénué de poésie, émaillé d'humour, c'est plutôt bien fait le "Réel", même de loin. Dans le secret de ma pensée, un œil dans l'objectif, les oreilles sous casque et un petit doigt sur Rec, tout en replaçant une barrette qui se débine dans mes cheveux, je laisse rebondir des phrases dans ma conscience. Je réaffirme des idéaux pas toujours faciles à entretenir et que le collectif stimule. Je suis là, surpeuplée de mes sens technologiques, au milieu d'une foule immense dont je n'évalue pas du tout le nombre, tout à fait solitaire. Je me demande si j'aurai, un jour, des enfants, au moins un. Si j'aurai le temps, les moyens... en essayant de ne pas écraser celui qui se trouve sous mon coude et qui me regarde d’un œil noir… N’ayant à sa hauteur de pomme que la mienne, de pomme, à scruter avant écrasement.
C'est la fin du discours, la foule entonne l'Internationale, je ris des voix dissidentes que capte mon micro en même temps que je m'en émeus. Vient la Marseillaise et là... là, j'éprouve toujours un sentiment fort, je veux dire qu'elle colle de façon définitive à mon identité, j'y suis conditionnée, cette hymne me met "debout"; même si précisément ce 18 mars, on n'a pas le choix et que tout malaise vagal serait tenu à la verticale par les rangs fort serrés. "L’étendard sanglant est levé", "Formez vos bataillons", "Liberté chérie"... pavlovienne, je frissonne et je superpose la France et son image, la France et son identité déclarée, est ce que c’est encore d’actualité ?
Tambours, voilà c'est la fin, je crains de voir le banc de sardines se retourner tout de go vers moi. Je suis sur la pointe des pieds, les bras tendus, je ne peux si avancer, ni reculer, ni ranger mon matériel et j'en appelle intérieurement au sens-civique-ne-poussez-pas. Le poing tendu (c'est à dire que toute position prise pendant le rassemblement est adoptée jusqu'à l'évacuation), la foule se demande si le discours de Mélenchon est bien fini... et il y a un doute... car voilà que ça repart, à nouveau "La nuit se replie". Le discours entame sa rediffusion-live, cerise sur le gâteau. Cherchant à pivoter vers la "sortie", je suis assez contente "d'y avoir été" mais crains de ne pas pouvoir en repartir... Je sens une légère pression dans mon dos et une forte résistance devant ; je couve mon appareil photo avec un instinct de rugbyman. Comme l'eau invente un chemin entre les galets, faisant confiance à Machado en matière de plan d’évacuation, je décide de ne rien décider, de me laisser "emporter par la foule" comme le scandent mes subits et subis nouveaux compagnons d’embouteillage pédestre, oui... Et… il faut toujours que ça tombe sur moi, une sorte de don personnel inouï, je me retrouve toujours derrière la fille-qui-dit-oh-vous- !-arrêtez-de-pousser et qui est plantée là comme un piquet. Ce "vous" est évidemment sur le ton du singulier, ce qui me donne envie de répondre que nous sommes 100 milles personnes derrière elle et que si elle avait l'amabilité de bien vouloir nous laisser sortir, ça serait plutôt cool de sa part..... Evidemment, je m’en tiens à un "C'est pas moi" (pas seulement moi… c’est un moi-solidaire) alors qu'elle se pince la cloison nasale en signe de... soutien à Louis XVI. Ne pouvant sortir mon étendard sanglant, je me laisse entrainer à un lent mouvement de Rubik’s Cube, constatant au passage que les sandwicheries improvisées - au lieu supposé des absentes sorties de secours - rendent particulièrement difficiles l'alignement de quatre carrés rouges. Quelqu'un me lance : "Attention, y a un arbre !"… bien que le flux soit lent, la collision avec un tronc doit être violente, pour le moins durablement pressurisante. Je ne sais combien de temps, je vais rester là, à trente-cinq pas de là où je veux déboucher, car j'ai hâte de rentrer chez moi pour "voir ce que j'ai vu". Tout à coup, je me retrouve libre, je respire à nouveau, je cherche du regard si je ne peux pas choper un ou deux clichés de plus ... Le stand à merguez, tiens! Avec l'autocollant "Cas'toi pov'con", c'est parlant ça non?  Et sans m'en rendre compte, je m'enfonce à nouveau dans la masse... je suis dingue? Je rentre.


Rue de la Roquette, je croise un type à vélo qui brandit à la face des passants son smartphone, en criant :" Vous zavez des choses à nous dire sur cet évènement?!!!"...


Par le passé, souvent les hommes se sont dit : "C'est une drôle d'époque..." et souvent l'époque n'était pas drôle. Certes aujourd'hui, l'époque est plus "drôle" que sanglante (ça dépend d’où)… et de plus on utilise le mot "bizarre", "C'est bizarre, comme époque...", on dit ça. Petite, un ami me conseillait :" Ne dis pas : "bizarre", c'est un signe de fainéantise intellectuelle; il y a toujours un "mot-vrai" que "bizarre" rend muet. Découvre-le!".


      Je rentrais chez moi donc, le dimanche 18 mars 2012, date médiatique de la (Re)-Prise de la B@stille (Bastille qui, entre-parenthèse et entre nous, n'y était plus… enfin en tous cas, perso, je ne l'ai pas vu de mes yeux vrais... pas plus que le candidat du Front de Gauche); donc  (parce que je n’ai pas fini ma phrase), je rentrais en me disant que c'était vraiment une drôle d'époque! Limite bizarre ! Invraisemblable !  Surréaliste ? Non… Tropique ! Voilà,  C’est une tropique d’époque ! Une époque relevant du trope, si vous préférez… enfin, c’est bizarre quoi….


Audrey Martinet - N°6

Le reportage photo et le son:  http://www.wix.com/unsteakfrites/numero6#!photos/vstc1=reportages

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