La crise sanitaire offre aux pays émergents une occasion unique de repenser l'Etat

Ce papier tente d'analyser les conditions nécessaires pour les pays émergents, en vue d'une transition écologique réussie, suite à la crise sanitaire mondiale.

L’histoire du capitalisme a été, de tous temps, accompagnée de crises. Celles-ci ont d’abord été perçues comme des chocs externes au système économique en question, c’était le cas de l’approche libérale. Elles ont été ensuite, analysées comme  résultant  du mode de fonctionnement interne à ce même système, approche dite hétérodoxe. Cet article s’intéresse à trois crises  majeures  du capitalisme, et en particulier à la crise actuelle, relativement aux pays émergents. Les deux premières ont été provoquées par des événements  économiques et financiers qui ont marqué un tournant en termes de paradigme d’analyse et de lecture. Il s’agit en premier  lieu de la Grande Crise de 1929,qui a vu une innovation théorique majeure, opérée par Keynes, innovation qui a consisté à prendre en compte un nouvel agent économique, jusque là jugé « inutile » par l’approche libérale, à savoir l’Etat, et en faire le pivot de la politique économique essentiellement, à travers l’investissement.  En second lieu, je citerai la crise financière de 2008,provoquée par des crédits immobiliers, reposant sur des montages financiers complexes et  risqués, les « subprime » à des ménages à capacité d’emprunt très faible, qui se sont retrouvés dans l’incapacité de faire face à leurs échéances, pour diverses raisons, risquant ainsi d’entrainer une crise systémique financière. Il en a résulté une « mutualisation » des dettes du secteur bancaire privé, par l’intervention des Etats à travers des plans de sauvetage conséquents. Dans ce cas, les Etats ont joué le rôle des Banques Centrales. Ainsi, et dans les deux crises, c’est l’intervention de l’Etat en tant qu’agent investisseur d’abord,  à travers la politique du New Deal, menée  à partir de 1933, aux Etats-Unis, et ensuite en tant que prêteur en dernier ressort en 2008,pour sauver les systèmes bancaires et financiers, qui a permis aux économies affectées de surmonter la crise. J’en viens maintenant à la crise actuelle, qui a pour origine, une cause hors champs économique, faisant d’elle une crise sanitaire mondiale grave, et que l’on  notera comme  moment dual, c'est-à-dire une crise /rupture, qui affecte de manière simultanée, pour la première fois, aussi bien l’aspect offre de l’économie, les firmes, que l’aspect demande, les ménages. Il  en résulte que notre grille de lecture habituelle, subira des ajustements, et nous incitera à  répondre à la question suivante : vers quel nouveau système productif, voulons nous aller? Pour cela, il faudra introduire une rupture en termes de  mode de pensée, relative à une meilleure répartition des richesses, c'est-à-dire, entre autres, donner plus de poids économique à la valeur travail, et remettre  ainsi en question le capitalisme actionnarial, source de multiples dérives financières, de désindustrialisation, et in fine de délocalisations, dont la crise actuelle a montré les effets pervers sur la collectivité.

Les actions pour une sortie de crise

Les pays industrialisés  se préparent déjà à une sortie de crise, avec le lancement de plusieurs plans de soutien ou de relance. La question qui se pose alors concerne d’une part, le financement de l’explosion à venir des dettes publiques, et d’autre part la probabilité  de réussite actuelle de ces plans, appliqués déjà en 2008, car inonder de liquidités les économies, ne préfigure en rien d’une  reprise assurée. Il faut donc revenir à la source du modèle productif et opérer des recentrages, tels que l’avènement d’un « capitalisme numérique » évoqué par Daniel Cohen, ou la remise en  question du rôle des Banques Centrales, et l’illusion d’une sortie de crise uniquement par le recours aux marchés, idée défendue par Robert Boyer, sachant que tous convergent vers une revalorisation de la nature. Finalement, tout le monde s’accorde sur des changements obligatoires à opérer, au niveau de l’architecture du système productif, qui doit être repensé, en relation avec un nouveau rôle de l’Etat, qui doit impulser d’abord, et mettre en place, ensuite, ces  modulations obligatoires. Ainsi, et comme dans les deux crises précédentes, on retrouve encore une fois, ce rôle fondamental de l’Etat, qui devient donc, pour cette crise, un Etat stratège, ou schumpetérien, puisqu’il sera lanceur d’innovations, non seulement technologiques, telles que le recommandait l’économiste autrichien Schumpeter, mais également, et surtout institutionnelles. 

La crise dans les pays émergents 

Qu’observe-t-on dans la majorité des pays émergents à ce sujet ? A notre connaissance, aucune réflexion de fond n’est engagée quant à la suite de la crise, relativement à un nouveau modèle économique, ou à de nouveaux enjeux sociétaux, comme si l’objectif était uniquement de « sortir » de cette crise. Or, selon la Banque mondiale, les économies émergentes « doivent maintenant faire face à l’éventualité d’un choc financier et d’une récession mondiale », sachant, en outre, que les pays qui ont le plus bénéficié de l’intégration à l’économie mondiale, sont désormais les plus exposés à la récession provoquée par la crise sanitaire. En effet, des pays comme le Vietnam, ou le Bangladesh seraient affectés  par la baisse drastique de leurs  exportations manufacturières, la Tunisie ou l’Egypte, par la chute de la demande touristique mondiale, et enfin, l’Argentine ou la Côte-D’ivoire, par la forte baisse  des cours des matières premières. Cette situation est aggravée  par deux éléments, d’une part, la  chute inquiétante des transferts financiers de la part des nationaux émigrés, eux aussi affectés par une baisse des revenus, et d’autre part, du fait d’un  secteur privé, quasiment à l’arrêt depuis le début de la crise, et donc incapable de jouer son rôle dans le processus de croissance et d’employabilité. Ainsi, cette crise mondiale aura mis à nu, pour  une majorité de pays émergents, les défaillances des services publics, en particulier la santé, et surtout l’incapacité de l’Etat à envisager d’autres types d’interventions économiques, pour soutenir l’économie. Il en résulte donc un affaiblissement des structures ou formes institutionnelles, qui doivent être repensées, pour permettre à ces Etats       d’ envisager un autre type de modèle de croissance, moins inégalitaire, et plus orienté vers de nouveaux axes de croissance, issus de la crise actuelle, particulièrement, la transition écologique.

Repenser les formes institutionnelles

Tout processus productif repose sur une organisation économique et sociale, fondée, entre autres, sur des formes institutionnelles, caractéristiques de la nature de l’Etat en question. Deux formes institutionnelles retiennent, à mon sens, l’attention dans ce processus de mutation de l’Etat, vers un nouveau modèle productif, nécessaire pour les pays émergents. Il s’agit de la forme du rapport salarial, et de l’insertion de l’économie en question dans l’économie mondiale. Le rapport salarial concerne le schéma selon lequel se détermine  le processus de socialisation de l’activité de production. Il s’agit donc de l´ensemble des conditions juridiques et institutionnelles, qui régissent l’usage du travail salarié, qui doit  être revalorisé, selon une double validation à la fois économique, avec plus de pouvoir d’achat, et également sociale, par de meilleures négociations contractuelles, dans le but de démocratiser davantage les firmes. Seul l’Etat détient le pouvoir de modifier par la concertation, la forme du rapport salarial dans l’économie, car  la crise actuelle a montré le poids et l’importance économique du travail salarié. Une révision de cette première forme institutionnelle aurait un impact appréciable à plusieurs niveaux d’analyse. D’une part, l’hypothèse d’une continuité du lien entre augmentation des salaires et  accroissement de la productivité, pourrait induire un impact positif sur la croissance, tout en respectant les objectifs du nouveau modèle en cours d’instauration. D’autre part, elle contribuerait à rééquilibrer le partage du revenu entre salaires et profits, renforçant ainsi l’aspect productif de l’économie, au détriment de l’aspect actionnarial. La modulation de la seconde forme institutionnelle, l’insertion dans l’économie mondiale, prenant appui sur la première réforme, ouvrirait la voie vers un nouveau modèle de croissance, fondé sur la transition  écologique, qui nécessiterait obligatoirement une transition économique.

Les contraintes de la transition

 La transition économique pose une contrainte majeure, généralement oubliée, à savoir le temps de réalisation. En effet, l’objectif vers la  transition écologique ne peut se faire que dans la durée, car il s’agit d’investissements de long terme, ce qui implique que les firmes en question, pour engager les changements techniques nécessaires, doivent être capables  de répondre à deux contraintes majeures, d’une part maîtriser  leurs coûts et leurs revenus futurs, et d’autre part, anticiper de manière fiable leurs marchés potentiels. Ces deux contraintes  réelles, seront tributaires d’une autre contrainte, financière celle là, à savoir le taux d’intérêt, à considérer à  chaque fois qu’un processus productif entre dans la durée, faisant intervenir les notions  de risque, et donc d’incertitude. Ainsi, on constate, que pour un Etat émergent, entreprendre une réorientation économique majeure nécessaire, n’est pas chose aisée, vu qu’elle repose simultanément sur deux espaces non disjoints, l’un sociétal et l’autre économique. La réussite de cette nouvelle  politique économique reposera essentiellement sur la volonté de  cet Etat à exercer une surcapacité d’intervention publique suffisamment massive, ce qui permettrait d’abord, de réduire le temps de conversion du système productif, et donc réduire les coûts et risque futurs, d’où un mode de financement moins coûteux, donc moins générateur de dette, et ensuite, de développer le système des biens collectifs ou communs comme la santé, l’éducation, l’énergie, les infrastructures, vecteurs d’appartenance sociale, en vue d’une plus grande réduction des inégalités. La convergence vers  ces deux objectifs pourrait être un indicateur pertinent de la viabilité ou non de la nouvelle politique économique, et partant des réformes engrangées du rapport salarial et de l’insertion nouvelle dans l’économie mondiale. De plus, cette viabilité  serait mesurée à l’optimum, si l’on utilisait de nouveaux indicateurs des politiques publiques. Ainsi, la dynamique de la dégradation des richesses naturelles, par exemple, ne peut pas être prise en compte par le Produit Intérieur Brut (PIB) usuel, dont ce n’est pas l’objectif. Il faut donc remédier à ce type de lacune, en introduisant pour cette transition écologique, de nouveaux indicateurs, pouvant mesurer ce type d’effets, ainsi que ses externalités sur la société et le nouveau processus productif, situation qu’un PIB comptable, à logique utilitariste, est incapable de représenter. Il faut donc tendre vers une logique de  «  welfare » ou bien être collectif, qui  serait un gage pour les pays émergents, que leur nouvelle politique économique induira, à terme, un nouveau type de croissance, réellement soutenable, apte à renforcer l’appartenance collective. Il apparaît donc, que pour ces pays, tout nouvel alignement économique, vers une transition devenue urgente, fait intervenir un ensemble « Etat, Société, formes institutionnelles », qualifié d’espace sociétal, dont les éléments, tous liés entre eux, constituent la mémoire d’une nation, et la trame incontournable de toute  sa dynamique d’évolution. Un des pères fondateurs de l’Europe, Jean Monnet, pensait que « rien n’est durable sans les institutions », pour le cas des  pays émergents, cette réflexion prend une signification vitale.

 

Skander Ounaies

Docteur en sciences économiques de l’Université de la Méditerranée d’Aix-en-Provence,

Professeur à l’Université de Carthage,

Ancien conseiller économique au Fonds Souverain du Koweït (KIA).

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