Lettre ouverte à Laurent Joffrin, par Gilles Tordjman.

Al Bowlly and Monia Liter - "My Melancholy Baby" 1933 © harryoakley
Al Bowlly and Monia Liter - "My Melancholy Baby" 1933 © harryoakley

(al bowlly/my melancholy baby, 1932)

je reproduis ici cette lettre ouverte de gilles tordjman, un grand journaliste et un honnête homme

 

—« Répondre à l’insensé selon sa folie, afin qu’il ne s’imagine pas être sage ».

 

Florence Cousin est en grève de la faim depuis quarante jours dans le hall du journal « Libération » pour contester les conditions évidemment iniques et indignes de son licenciement après vingt-cinq ans de travail dans cette entreprise.

D’autres ont dit, mieux que moi, l’atroce comique qu’il y a dans le fait de découvrir au bout d’une si longue collaboration l’incompétence supposée d’une employée. D’autres, encore, ont cru devoir reproduire la version policière de l’histoire en disant que Florence n’était pas aimable, ou qu’elle était « spéciale », ou que c’était une folie de mettre sa vie en jeu pour un travail.

Bref, qu’elle méritait d’une certaine manière son sort, et qu’elle n’avait finalement qu’à s’en prendre à elle-même puisque, paraît-il, les humanistes patrons de « Libération » lui auraient fait, après négociation, des propositions « qu’on ne peut pas refuser », comme on dit.

Mais ces propositions-là, Florence Cousin les refuse. Comme elle refuse également d’être le jouet d’une guerre si pacifique que se mènent depuis toujours des patrons et des syndicats qui —de mon strict point de vue personnel — méritent les mêmes égards.

Faut-il mettre sa vie en jeu pour dénoncer cela ? Beaucoup de gens pensent que non, pour une seule raison : la grève de la faim serait un moyen ultime, qu’il conviendrait de sanctuariser, et qu’il serait indécent d’utiliser pour un simple conflit du travail. Victime d’une injustice, Florence Cousin serait donc doublement coupable parce qu’elle abuse de la victimisation en se mettant en danger.

 

 

On reconnaît bien là les traits les plus remarquables d’une société où tout le monde râle, manifeste, pétitionne, sans jamais rien détruire ce qui travaille à la détruire, sans jamais se défendre. Florence Cousin ne fait que se défendre, avec ses armes à elle : son corps, sa bonté, sa patience. Et elle se méfie bien des choses bizarres qu’on peut faire en se posant comme victime : c’est elle qui a décidé de la juste réplique à l’outrage qu’on lui fait.

 

Nous sommes quelques-uns à avoir décidé que le mieux que nous pouvions faire pour la soutenir, c’était d’aller la voir.

Or aujourd’hui, dimanche 22 mars, en allant voir Florence à « Libération » comme je le fais depuis plus d’un mois, je me suis fait refouler par un vigile très poli au motif que « la direction a décidé que Madame Cousin ne pouvait voir que son médecin, son mari ou ses enfants ».

Ce traitement de faveur était jusqu’à présent réservé à Louis Skorecki, un homme notoirement dangereux puisqu’il peut témoigner des qualités humaines de Florence, pour avoir travaillé de longues années avec elle, et qu’on a donc viré du hall de « Libération » manu millitari pour ces raisons mêmes.

On peut toujours dire que quelques vieilles inimitiés recuites justifient un tel comportement de boutiquiers alarmés, mais je crois que rien, jamais, en aucune occasion, ne justifie la brutalité, la bêtise ou le cynisme.

 

Après avoir attendu tranquillement que Florence Cousin fasse un malaise, la direction de « Libération » décide maintenant, en toute bonne conscience, de la priver de toute autre visite que celle approuvées par la Faculté et le Goupillon ; son médecin et son mari. Bref, on veut bien qu’elle meure, mais sans témoins.

En privant Florence Cousin de visites amicales (et, j’espère, légères), on la prive simplement de la dernière liberté qui lui reste.

 

Je m’étais jusqu’ici abstenu de stigmatiser les personnes à l’origine d’une si honteuse situation.

Et je répète que la chasse au « Rotschild », si facilement pratiquée par quelques staliniens attardés, me met extrêmement mal à l’aise.

Mais, face à une si grande violence faite à Florence, face à une si révoltante injustice menée par des cosaques sans conscience, ni culture, ni humanité, ni rien, je le dis très sereinement : Monsieur Joffrin, vous qui a avez si bien achevé le travail de sape d’un journal autrefois estimable, vous qui donnez des leçons de morale à la terre entière (mais plutôt à la radio ou à la télévision), vous aurez à répondre, devant moi, de m’avoir empêché de voir aujourd’hui Florence Cousin.

Je ne suis pas méchant, mais très sensible ; c’est pourquoi je n’aimerais pas être à votre place.

Et puisque vous avez eu le front d’accuser Florence Cousin d’être « illetrée », je vous offre ce vieil adage du Yi-King, que vous connaissez forcément, vous qui êtes si lettré : « le fort perd sa force ; le faible la gagne ».

 

Méditez-le, selon vos moyens. Il ne semble pas vous être très favorable•

 

 

Gilles Tordjman

 

 

 

 

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