“Je n'accepterais aucune assistante sexuelle si lui faire l'amour ne la fait pas elle-même trembler de plaisir”

J'ai trente ans cette année, je suis réalisateur de films documentaires, et j'ai un handicap moteur. Mais pas un petit. Je suis même carrément lourdement dépendant. Je parle, je respire, un peu, je bouge un peu ma main droite, assez pour déplacer mon fauteuil, et c'est tout. Pour plusieurs raisons, je m'intéresse depuis longtemps aux questions de sexualité. J'ai d'abord été militant au planning familial quelques années, et j'ai, entre autres, passé un an à travailler sur les questions sociales relatives au handicap et à la sexualité. Un peu comme beaucoup de gens, pendant ces trente années, j'ai connu des joies, des peines, des plaisirs, des déceptions, des erreurs, des coups de chance, de la déprime et tout et tout, sur différents sujets, y compris, comme tout le monde, sur le plan sexuel et affectif. Mon handicap y est sûrement pour quelque chose, autant que mon don pour les mathématiques, ou mon plaisir à aller au cinéma pour voir des films, parfois très mauvais.

Par ailleurs, j'habite en France et je constate que, dans ce pays, le Gouvernement se prépare, d'un côté, à inculper les clients et clientes de personnes prostituées en rendant une vie de plus en plus impossible et dangereuse à celles-ci, et de l'autre, à aménager la législation pour permettre l'exercice des assistant(e)s sexuel(le)s.

Dans ce texte, j'explique, je crie, je hurle qu'il faut impérativement accorder plus de droits aux personnes prostituées et que, promouvoir et légiférer sur le métier d'assistante sexuelle* est encore un outil de discrimination des personnes en situation de handicap. Les discours en faveur de cette nouvelle profession me semblent alors me rabaisser, nier ma liberté ainsi que ma vie.

*assistante sexuelle sera utilisée au féminin dans le texte ci-dessous. Je fais ce choix compte-tenu de ce que tout le monde imagine. Merci de considérer qu'il s'agit bien d'assistant(e)s sexuel(le)s.

 

D'un débat étriqué

C'est qu'aujourd'hui, on entend justement tout le contraire. Les assistantes sexuelles représenteraient ce dernier outil de compensation, si tabou, capable de permettre l'accès à un droit clairement exprimé dans la loi du 11 février 2005. Les partisans de la mise en place d'un tel métier prennent ainsi une posture d'avant-garde, une histoire de « nous, on ose parler des problèmes », une histoire de « handicap et sexualité ça choque, il faut en finir avec les idées reçues et clamer haut et fort que, oui ! Les handis peuvent avoir une sexualité ».

J'ai déjà entendu une cohorte d'arguments que je trouve répugnants. Du « devoir d'humanité » de certains, aux mièvres « apporter un peu de réconfort » d'autres, tous ces arguments moralistes désignent les individus en situation de handicap comme des sous-humains, incapables d’accéder à une vie affective et sexuelle.

On me dit alors que j'ai tout loisir de dire ça, puisque moi, j'ai eu la chance d'avoir une éducation, une vie la plus normale possible, qui ne m'a isolé de rien du tout. Et que je fais partie de ceux qui n'ont, à priori, pas besoin de faire appel à des assistantes sexuelles. Que ma vie m'a permis suffisamment d'autonomie pour m'affirmer citoyen, être pensant, capable de séduction, mais que ce n'est pas parce que quelques uns s'en sortent qu'il faut empêcher les autres d'accéder à ce dont ils ont besoin. Il serait donc important de permettre à ceux qui veulent simplement connaître le corps, la relation sexuelle, de pouvoir le faire.

J’acquiesce, mais dans ce cas, nous sommes, à mon avis, en train de parler d'actes prostitutionnels, rien d'autre, et je répète que d'après moi, il n'y a aucun problème à ça. Je suis de ceux qui considèrent qu'il n'y a pas de prostitué(e)s en soi, que la prostitution est une affaire d'actes exercés contre rémunération, par un individu, à un moment donné de sa vie, pour des raisons précises et pendant une période donnée de sa vie. Beaucoup de femmes, et quelques hommes, sont forcés à la prostitution. Ces situations intolérables représentent pour moi des formes extrêmes et particulièrement dangereuses d'un système de travail reposant sur l'exploitation. Ce n'est qu'en accordant à tous, des droits à la retraite, à la protection sociale, à la protection sanitaire, à la régularisation, à vivre décemment, que l'on peut permettre à des personnes exploitées de se libérer et de choisir leur vie. Aujourd'hui, beaucoup de ces personnes pratiquant la prostitution, réclament des droits et certaines revendiquent même une connaissance, une expertise à parler et à intervenir en actes sur les problèmes de désir, de plaisir et de corps y compris les corps mal-foutus comme le mien.

 

Une Marie-Madeleine plutôt qu'une pute

Mais je me demande pourquoi tant de voix veulent rassurer sur l'infinie différence qui existerait entre l'acte prostitutionnel et l'accompagnement sexuel.

J'ai entendu des tas de définitions et de précautions à propos de l'accompagnement sexuel : massage, caresse, attention au corps, aide à la masturbation, absence de pénétration, pénétration seulement au terme d'un travail préliminaire, assurance que l'assistante sexuelle est en couple, etc. L'assistante sexuelle aurait même un autre travail pour s'assurer que son « métier » ne déborde pas sur sa vie personnelle, ou encore pire, qu'elle n'y prenne pas elle-même plaisir.

J'affirme que toutes ces garanties ne sont là que pour affirmer que le corps handicapé est un corps différent, qui ne peut combler personne et que ceux qui auraient le malheur de ressentir du plaisir ou des envies pour un corps ou pour un être handicapé seraient des pervers, vicieux, obsédés, nymphomanes ou autre.

Je fais l'aveu que, comme beaucoup, j'ai connu dans ma vie, de grandes périodes de désir, éventuellement purement sexuel. Et je crois me souvenir, qu'à l'époque, je n'aurais accepté aucune assistante sexuelle si lui faire l'amour ne la faisait pas elle-même trembler de plaisir.

Il y aurait donc les prostitué(e)s, toujours banni(e)s et rabaissé(e)s au rang de salopes-putes et gigolos malsains à jeter au caniveau, dangereux même pour les personnes handicapées, et les autres, les êtres au cœur d'or, prêts à se sacrifier, à se purifier même, au contact aseptisé d'handicapés monstrueux.

 

Tu ne désireras qu'un seul corps !

Mais en parlant de certaines personnes handicapées comme des seules personnes dont la situation serait si grave qu'elle suffirait à légitimer un métier à part entière, on sous-entend aussi que jamais personne ne voudra d'elles. Je veux dire : jamais personne ne sera susceptible d'avoir envie d'elles. On condamne en fait, toute une catégorie de la population en lui confisquant tout espoir. C'est présumer qu'aucun avenir ne leur permettra une rencontre, un mal-entendu, un excès, un désir fou, incontrôlé, ou au contraire, réfléchi et pensé. Si elles ont « le droit à », c'est bien parce qu'« elles n'ont aucun espoir ».

Je trouve ça dégueulasse. Ça me rabaisse et me dénie.

On proclame en fait la supériorité du corps valide qui serait alors le seul corps valable. Le seul corps capable de faire plaisir et de satisfaire. Ainsi, toutes les définitions des assistantes sexuelles proposent des modèles de désir et de relation inspirés des séries télévisées. Si on parle de pénétration éventuellement possible, on ne parle que d'une catégorie de pénétration. Et qu'en est-il de ceux et celles qui, comme beaucoup, envisagent de se retrouver chaque soir avec un partenaire différent ? Qu'en est-il des périodes de trouble totalement indéterminées sur le plan sexuel ? Qu'en est-il des désirs homophiles ? Qu'en est-il des écarts, des essais, des excès ? On normalise en fait, on aseptise, et, loin de briser les tabous, on renforce l'idée du corps parfait, du corps de magazines sans aucun défaut. On moralise enfin en imposant une catégorie de désirs légitimes, un politiquement correct dont on parlera jusque dans notre intimité.

On me dira encore que je suis une exception et que moi, j'ose aller vers les autres, je suis capable de me montrer, de draguer. Je refuse de croire que je suis un surhomme à l'esprit si grand qu'il suffit à compenser mon corps et à me donner capacité à plaire. J'ai tous les défauts du monde et j'aimerais que soit entendu mon droit à avoir tous les désirs imaginables.

Il ne faut pas oublier alors, que l'autre face de cette vision réductrice et ridicule consiste à penser que les histoires que j'ai vécues ne sont qu'affaire d'êtres exceptionnels, au cœur d'or, ou de personnes très ouvertes et suffisamment intelligentes pour voir le prince derrière le crapaud. Je ne laisserai pas dire ça de mes amant(e)s.

 

Ton corps justifieras toutes les indécences !

Mais bordel ! Qui se permet de s'auto-proclamer suffisamment bien dans son corps, bien avec son cul, bien dans sa tête, pour juger des personnes qui n'auront aucune chance sans accompagnement sexuel ? J'ai des milliers de défauts et les personnes qui me plaisent aussi. Je trouve alors que les partisans et partisanes de l'accompagnement sexuel se servent de moi, de mon handicap, me font parler et se mêlent, en fin de compte, de ce qui ne les regarde pas.

Je voudrais que l'on arrête partout, dans les films, dans les colonnes de Libé, dans les colloques, de parler de ma sexualité, de nos désirs. On m'a déjà dit : « tu te rends compte que l'accompagnement sexuel, c'est peut-être la seule chance que tu as de connaître ça... ». J'ai déjà rencontré un homme handicapé tellement affligé du discours sur l'accompagnement sexuel qu'il m'a demandé de le mettre en contact avec des personnes prostituées en prenant bien soin qu'elles ne soient pas spécialisées dans le handicap...

On explique alors que l'urgence rend inutile tout débat conceptuel, que la misère est là et qu'il faut sans attendre permettre aux personnes en détresse d'accéder à un petit peu d'humanité.

J'entends les arguments les plus obscènes et les déballages les plus impudiques pour légitimer de plein droit et dans l'urgence l'accompagnement sexuel. On convoque alors l'exemple de ces mères rendues au point de palier elle-même au besoin sexuel de leur enfant dans la détresse.

J'ai entendu ces anecdotes élevées au rang d'arguments plusieurs fois. Et je ne tolère plus de les entendre aujourd'hui. Aucune situation ne saurait tolérer et légitimer l'inceste. Et cette pratique est bien un acte incestueux, dont les conséquences sur l'adulte en devenir sont, on le sait, désastreuses. Ce qui m'écoeure encore plus, et jusqu'à la nausée, c'est que l'on soit susceptible d'utiliser et de convoquer ces situations de misère noire pour imposer l'urgence d'un tel aménagement de la réglementation.

Toutes ces discussions en faveur de l'accompagnement sexuel confirment et renforcent toutes les idées reçues. Elles discriminent en fait les personnes en situation de handicap en leur retirant la capacité humaine et incontrôlable à éveiller du désir, en leur retirant même la capacité d'un désir différent, à la marge.

Je serais donc une mauvaise langue, inconsciente de la réalité des situations de misère sexuelle existantes en institution ou ailleurs. Il s'agirait donc de palier à l'urgence en trouvant un compromis « grand public » à l'idée de prostitution. Mais si on parle de misère sexuelle, et si on affirme que celle-ci peut être abolie, ou palliée grâce à des actes (des « séances de massage et d'éveil corporel »), on ne parle plus seulement des personnes handicapées, on parle des prisonniers, on parle des personnes isolées, isolées de tout, de vie sociale, et donc de vie affective. Qu'est ce qui différencierait donc les personnes handicapées, potentielles usagers des assistantes sexuelles, des autres ?

C'est bien une histoire de corps et d'accès au plaisir... C'est que, voyez-vous, eux, ils ont leur propre corps pour se satisfaire. Ce serait donc une histoire d'accès à la masturbation, et c'est ça qui rendrait la situation de certaines personnes handicapées si tragique, une histoire de branlette ?

 

Ce que l'on te fera tu n'en décideras pas !

Il me faut à présent parler de gestes et de corps. Un corps comme le mien a besoin, pour vivre autonome et libre, de plusieurs personnes valides pour s'occuper de lui. J'ai aujourd'hui, des auxiliaires de vie pour me lever, m'habiller, m'aider à manger et même taper ce texte au clavier. Lorsque j'étais étudiant, j'ai vécu trois ans en internat. Lorsque je vais à l'hôpital, des infirmiers et aide-soignants s'occupent de moi. C'est l'idée de compensation : des aides, humaines, techniques, qui permettent de compenser les incapacités liées au handicap afin que le handicap ne soit plus un handicap.

Je réfléchis : quels gestes, que ne pourrait pas faire un(e) aide-soignant(e), légitimeraient l'intervention d'une assistante sexuelle? Il y a bien une histoire de sexualité. Pourtant, ce sont des AMP qui m'essuyaient les fesses après que je soie allé aux toilettes, ce sont mes auxiliaires de vie qui décalottent mon sexe lorsque je me lave. Beaucoup de personnes handicapées dont la pathologie impose le geste de toucher rectal, revendiquent celui-ci comme un geste simple et quotidien ne relevant pas du secteur infirmier.

La fonction de soignant peut donc aller très loin dans l'intimité. A quel moment la compensation du handicap reste impossible, et pourquoi ? Sur quels gestes ?

Il y a bien quelque chose de l'ordre de l'implication du corps de l'aidant qui reste impossible dans le cadre d'une relation saine soignant/soigné. Cette non-implication du corps de l'aidant me permet d'ailleurs de dire « je » pour des gestes que je n'effectue pas moi-même. L'acte sexuel par exemple, est impossible à penser comme un acte de compensation du handicap. C'est bien la relation de deux personnes qui est en jeu lors d'un rapport sexuel.

Et sur ce fameux accès au plaisir, cette capacité à pouvoir se masturber ? Je dirais d'abord que l'un des intérêts de la masturbation, pour quiconque, est bien, non seulement la solitude, mais en plus l'autonomie et éventuellement le secret : faire soi-même, quand on veut et où on veut. Et évidemment, la vie en société, comme le handicap, imposent une certaine négociation, un aménagement de ces libertés. Il me semble donc que les gestes restant impossibles dans le cadre d'un rapport soignant/soigné restent bien les gestes-limites qui impliquent le plaisir du soigné d'une part, la présence et le corps du soignant d'autre part. Impossible dès lors de demander à un soignant de pratiquer des gestes masturbatoires.

Cela dit, un ergothérapeute est formé à adapter du matériel pour le rendre utilisable à une personne handicapée de manière autonome : une maison, une douche, une fourchette. Alors pourquoi pas un sex-toy ? Aucune implication du corps de l'ergothérapeute là-dedans. Pourquoi un AMP ne pourrait-il pas sortir un tel sex-toy, adapté, d'un tiroir avant que la personne concernée passe une soirée d'extase ? Il s'agirait alors que le personnel soignant accepte simplement de nettoyer l'objet quelques heures plus tard. J'affirme donc que l'accès à son propre corps rentre bien dans le cadre très large de la compensation.

Aujourd'hui même, lorsque je partage une nuit avec quelqu'un, je souhaite pouvoir réveiller mon auxiliaire de vie plusieurs fois pour changer de position : décaler mon bassin, avancer un bras, une jambe, pousser ma tête dans le cou de ma partenaire qu'elle soit handicapée ou valide. Quelles sont les différences avec les gestes de toilette que mes auxiliaires de vie effectuent tous les matins ? Aucune.

 

Et maintenant :

Alors oui ! Il y a du boulot. Il faut de la formation pour le personnel des établissements, et pour les parents. Les situations dont je viens de parler éveilleront sûrement des réticences. De ce que les établissements, les institutions, les structures, les accompagnateurs et accompagnatrices peuvent faire et ne pas faire. Du débat, il en faut. Mais les personnes concernées refusent que celui-ci leur échappe. Rien ne doit se faire sans nous...

Il faut permettre à deux personnes du même internat de dormir ensemble. Il ne faut pas interdire à un usager d'inviter son amant(e) à partager une nuit. J'ai connu des amis obligés de prendre une nuit d'hôtel pour cela. Il faut absolument que les vieux veilleurs de nuit, usés, blasés, arrêtent toute blague homophobe et que tous les établissements respectent une liberté de circulation totale. Un soir de déprime, un aide-soignant qui se croyait drôle, m'a même conseillé « d'aller voir les putes ».

Alors avant de se permettre de dire tout et n'importe quoi au sujet des principaux intéressés, assurons-nous d'abord qu'ils disposent bien du b.a.-ba des libertés énoncées ci-dessus et que l'accès à l'information est bien effectif.

J'ai même rencontré des individus porteurs du même handicap que moi, incapables d'expliquer comment ils souhaitaient qu'on leur fasse la toilette.

Et ce n'est pas avec un nombre de soignant réduit au minimum, obligés de faire les toilettes en dix minutes, que l'on va permettre à des enfants qui grandissent en internat de connaître leur corps et de demander autre chose, l'âge venu, confrontés à la pornographie soft de la télévision, qu'une prostituée spéciale PMR...

Alors oui ! La misère sexuelle existe, elle est même omniprésente et intolérable. Mais c'est finalement à l'échelle de toute une société qu'il faut défendre et revendiquer les idées de liberté, d'éducation et de santé sexuelle. Ce n'est sûrement pas en déléguant le problème à quelques experts spécialement formés, que l'on permettra à un établissement ou à des parents autre chose que de s'en « laver les mains » en estimant que tout est compensé, que le problème est réglé.

Il faut une attention et une liberté un peu plus assumée que ça pour rendre les gens autonomes et libres.

 

- Rémi Gendarme -

 rgendarme@gmail.com

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