Slimane Ait sidhoum

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Billet de blog 14 janvier 2025

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Les flâneries d’un bibliophile insatiable.

Pour aimer une ville, il faut la visiter et connaître son histoire. Partant de ce postulat de base, on peut dire que le pari pris par Mathias Enard de nous faire découvrir Berlin à travers ses pérégrinations a été une réussite totale.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pour aimer une ville, il faut la visiter et connaître son histoire. Partant de ce postulat de base, on peut dire que le pari pris par Mathias Enard de nous faire découvrir Berlin à travers ses pérégrinations a été une réussite totale. Ainsi se présente l’ouvrage qu’il a intitulé, Mélancolie des confins nord. Cet objet littéraire hybride, fécond est génériquement inclassable car on trouve en son sein la quintessence des savoirs et des thèmes qui ont de tout temps comptés pour les grands écrivains du monde. Le déclic qui a ouvert la digue des digressions heureuses et la maladie de son amie E. Cette amie chère qui est tombée dans le coma suite à un problème de santé va être le fil rouge de ce récit. En attendant qu’elle reprenne conscience, l’auteur part en vadrouille dans Berlin. Chaque lieu visité par l’auteur dans cette grande capitale recèle une histoire artistique riche en personnages réels et fictionnels. La chronologie est chaotique mais c’est les imprévus du calendrier qui rendent la lecture passionnante. Les époques défilent, les rencontres s’enchaînent et les thèmes s’imbriquent sans ce besoin de regarder l’éphéméride. Flâner au grès des hasards sans la boussole du temps et de l’espace fait avaler à notre imagination des arts aussi intéressants que la littérature, la musique, la peinture et la sculpture. Le lecteur ne sait qu’une chose, c’est qu’il a embarqué à partir du quartier du « Beelitz-Heilstätten ». Un lieu emblématique qui rappelle qu’il n y a pas si longtemps Berlin avait deux hémisphères, l’un tourné vers Moscou, l’autre vers Londres. La guerre froide conséquence de la défaite Allemande durant la seconde guerre mondiale est passée par là. La ville malgré sa résilience garde encore les stigmates de la défaite du Reich et la débâcle d’une politique désastreuse dont le point culminant et la défaite de Stalingrad. Une catastrophe humaine qui a donné lieu à des œuvres dignes d’être lues et relues. Mais parler de Berlin sans évoquer Goethe peut s’apparenter à un sacrilège. Ce poète qui a su transmettre la quintessence de l’âme allemande au monde entier fait toujours figure de référence absolue et Mathias Enard l’aborde surtout du côté de ses amitiés. Car l’amitié est aussi le thème majeur de ce récit avec des extrapolations personnelles de l’auteur pour nous parler de Claro, l’auteur de la maison indigène, un livre passionnant d’histoire et d’architecture et bien d’autres. On comprend au fil des pages que cette particularité humaine est un bien précieux qu’il faut préserver même si parfois, il est parasité par la libido. L’exemple d’Alexandre Dumas avec sa jeune amie est très instructif. Berlin, c’est aussi un lieu d’accueil pour les migrants fuyant les guerres et les dictatures sanguinaires qui continuent d’entraver la marche vers la paix universelle. L’auteur nous fait rencontrer le jeune syrien Rami qui a lui seul porte toutes les atrocités commises par le dictateur de Damas et ses sbires. La possibilité de se reconstruire après les tortures et les geôles est un long chemin tortueux. Pour rester dans la région du moyen Orient et comme Enard est un polyglotte, il fait une évocation de la poésie arabe antéislamique et leurs « Suspendues » ces longs poèmes qu’on pouvait lire sur les murs de la Qaaba de la Mecque, devenue un lieu sacré pour tous les musulmans du monde. Le lecteur avec ce dernier chapitre aura bouclé son tour du monde et demandera de façon légitime une suite à cette encyclopédie même si le voyage pourra se poursuivre à travers d’autres lectures suscitées par l’auteur comme des destinations baroques qu’on ne regrettera pas de sitôt. 

                                                           Slimane Ait sidhoum

Mathias Enard, Mélancolie des confins nord. Actes-sud, 2024.

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