Kundera, le bohémien
Le 11 juillet s'est éteint Milan Kundera, l'un des écrivains de langue française les plus lus au monde. D'origine tchèque, il n'a cessé de fuir les feux de la rampe et les questions des journalistes mais il en est une qui avait son amitié à savoir, Florence Noiville qui travaille au "Monde" et qui vient de signer chez Gallimard, Milan Kundera, "Écrire, Quelle drôle d'idée!" Cet essai est le fruit d'une amitié de trente ans entre la journaliste et le couple des Kundera. Mais dans le cadre de cet essai, il ne faut pas confondre : Complicité et confessions intimes. Kundera avait tenu jusqu'au bout à son leitmotiv: " ma vie est disséminée dans mon œuvre!" C'est pour ça que l'essayiste pour contourner ce verrouillage autobiographique a eu recours aux témoignages de gens qui ont fréquenté les Kundera sans vraiment obtenir de révélations fracassantes qui mettraient à mal le prestige de Kundera. Á part peut être quelques vérités sur son engagement dans le parti communiste tchèque et la poésie qu'il a consacrée à cette ferveur révolutionnaire qui s'est emparée de lui de la fin de la deuxième guerre mondiale au début des cinquante. Cette poésie que l'auteur a toujours refusé de traduire en français, d'ailleurs lui-même en faisait une boutade en affirmant: "Ce Kundera là, je ne le connais pas" Comme si cela faisait partie d'une préhistoire non assumée. Par ailleurs quand il est entré dans la prestigieuse collection de la Pléiade, sur la page de couverture, on peut lire : «édition définitive». Deux mots pour signifier que les textes établis par l'auteur ne connaîtront aucune retouche ou rajout même après sa disparition. Il a figé pour l'éternité ses textes dans le panthéon de la Pléiade. Les amateurs d'inédits et des apparats critiques qui accompagnent la collection resteront sur leur faim. Il y a juste une préface de François Ricard et quelques indications chronologiques sur la parution des différents romans. Tout ça pour éviter les quiproquos qui peuvent surgir lors des futures rééditions.
Il faut dire que Kundera est très pointilleux sur l'intégrité de ses textes. Depuis 1979, il veille avec méticulosité sur toutes les traductions et passe plus de temps à surveiller ce qui dénature l'âme de ses écrits qu'à écrire. L'avantage qu'il a sur beaucoup de ses pairs, c'est d'être un polyglotte maîtrisant le tchèque, sa langue maternelle, le français, sa langue d'écriture, l'anglais, l'allemand, l'espagnol et l'italien. A partir des années 90 Kundera est devenu un ermite de la littérature qui aime arpenter les quartiers parisiens, passant ses après-midis dans les librairies à la recherche de textes dont on ne parle jamais mais qui peuvent s'avérer porteurs de vérités littéraires ou philosophiques insoupçonnables.
Or, il subsiste, ça et là, des bribes biographiques qui peuvent aider les lecteurs à situer le parcours étonnant de cet écrivain. Pour rappel Kundera est né le 1er avril 1929 à Brno, en ex-Tchécoslovaquie. Curieusement, il n'a jamais aimé qu'on le rattache à cette ex-République socialiste, née de compromis politiques et des asservissements d'un peuple à qui on n'a pas demandé son avis. En revanche, il se revendique, comme tous ses personnages, d'être originaire de Bohème, un des lieux fondateurs de son œuvre romanesque. On a l'impression avec lui que, quand on parle de Bohème, on est déjà dans une géographie de l'ironie, du ludique et de la transgression, un peu comme tous les anti-héros qui peuplent ses différents romans. Kundera parle beaucoup de son père, le grand pianiste et musicologue tchèque, Ludovik Kundera, à qui il doit beaucoup. D'abord, cette tendresse particulière pour quelqu'un qui avait un grand talent mais n'était pas trop reconnu car, comme il le dit si bien : «Il jouait la plupart du temps devant des salles vides». Kundera a appris, au contact de son père, à jouer du piano. Cela lui a servi quand il est tombé en disgrâce au début des années cinquante, suite à ses démêlés avec le parti communiste au pouvoir, pour gagner sa vie, en sillonnant les pianos-bars des villes de province. La proximité avec la musique a influencé grandement son écriture. Ses romans sont composés comme des pièces musicales dans lesquelles apparaissent la polyphonie et la récurrence des thèmes, comme : la dérision et tout ce que charrie ce terme générique comme ironie, humour et sarcasme ; l'érotisme, mais dans un sens comportemental, une sorte d'étude grandeur nature des approches de la sexualité. On se souvient de cette scène mémorable dans La Vie est ailleurs où le jeune poète prometteur, Jaromil, au moment de perdre son pucelage avec sa première conquête, ne pense pas à l'acte ou au plaisir qu'il peut en tirer, mais au jugement supposé de son amoureuse sur son caleçon hideux. Il y a aussi la tragédie de l'histoire qui semble peser sur ses romans avec l'inquisition qui frappe aux portes de personnages atypiques et rebelles à l'ordre établi. Enfin, l'importance accordée au hasard qui permet à l'imaginaire romanesque de se déployer dans toute sa splendeur et de rendre toutes les histoires possibles. Dans le roman L'immortalité, Agnès, l'un des personnages principaux, doit sa naissance à une femme que le narrateur aperçoit sortir de la piscine puis, la poursuivant du regard, il lui donne un destin romanesque. Cette originalité de la création littéraire chez lui, on la retrouve aussi les théories littéraires pertinentes et à contre-courant des écoles de pensée dominantes que Kundera défend, surtout dans ses essais, "L'art du roman et les testaments trahis" où il soutient les écrivains et milite pour laisser de côté le voyeurisme, c'est-à-dire tout intérêt qu'on pourrait manifester à l'égard de leur intimité. En fait, il agit à l'opposé de Sainte-Beuve, le célèbre critique littéraire du XIXe siècle, qui liait l'œuvre à la vie de l'écrivain. L'essai de Florence Noiville permet aux lecteurs de se fondre dans l'oeuvre magistrale de Kundera avec jubilation est délectation.
Slimane Ait sidhoum.
Florence Noiville, Milan Kundera "écrire quelle drôle d'idée!" Gallimard, mai 2023.