Slimane Ait sidhoum

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Billet de blog 18 avril 2024

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Eloge du père

L'actrice talentueuse Rachida Brakni, nous offre avec son livre "Kaddour" publié chez Stock, un récit poétique et très poignant sur le parcours de son père.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il y a d’abord le prénom du père qui donne le titre au livre de Rachida Brakni : « Kaddour ». Un prénom sorti tout droit du terroir algérien qui renseigne sur son ancrage rural et qui avec le temps s’est raréfié dans l’état civil. « Kaddour » en arabe dialectal signifie : « quelqu’un qui peut tout et qui peut surmonter toutes les difficultés ». Et, c’est justement cette histoire exemplaire que raconte Rachida Brakni après la mort de son père. Un père venu pendant la guerre d’Algérie s’installer en France, fuyant les problèmes familiaux, liés à l’héritage et une précarité criarde. Ce père qui ne disait rien sur lui comme quelqu’un ayant décidé de mettre sa biographie sous embargo jusqu’à sa mort, devient une énigme à résoudre. Au fil des pages la couche des mystères se dissipe. L’actrice installée à Marseille est informée en plein mois d’août la mort de "Kaddour"  et prend le train avec son époux Eric Cantona pour venir assister aux funérailles du père. Dans la maison familiale de la banlieue parisienne où toute la famille est réunie pour veiller le défunt, chaque recoin du pavillon recèle un souvenir qui s’imbrique de façon harmonieuse pour que le puzzle de la mémoire s’agence et lève l’embargo sur le parcours du père atypique. On apprend qu’il est né dans les environs de Tipasa, à l’ouest d’Alger connue pour son passé romain et célébrée par Camus dans « Noces » qui est considéré comme le manifeste littéraire de l’école d’Alger. Puis on suit la vie du père en France, entre Marseille, Lyon et enfin la région parisienne. Routier allant par toutes les routes de France histoire de mettre sa famille à l’abri du besoin. Malgré ses silences et sa capacité à ne pas se faire remarquer, Rachida arrive à  se saisir de pans entiers de cette histoire paternelle, tel un pisteur heureux de partager ses découvertes tout en gardant cette pudeur qui préserve de l’intrusion.  Mais comme tous les immigrés de sa génération, la relation avec le pays natal reste vitale et cela se concrétise par la construction d’une maison de vacances là-bas. Et, pour supporter cet exil forcé, le père sème partout en France des boutures de Figuier, arbre mythique, comme des bouts d’Algérie qui en dit long sur la relation avec la France malgré les errements politiques des uns et des autres. Ainsi, ce fruit juteux pousse tantôt à Marseille dans le jardin de la demeure de Rachida et dans le petit coin vert du pavillon parisien. Enfin, Rachida Brakni nous livre le dénouement de cette histoire touchante et exemplaire car selon les derniers vœux de « Kaddour » son corps peut-il retrouver la terre natale que la récente pandémie rendrait problématique? Ce récit plein d’amour et de poésie est un hommage poignant à un père adoré et peut se lire aussi comme une réhabilitation de toute cette génération d’immigrés venue pendant la période coloniale s’installer en France.

Slimane Ait sidhoum.

Rachida Brakni, Kaddour, Stock, 2024.    

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