Rapahël Confiant est un auteur antillais très prolifique. Il est né en Martinique comme Franz Fanon à qui il a consacré une biographie en 2017, intitulée, L’insurrection de l’âme. Franz Fanon, vie et mort du guerrier silex. Il est aussi le lauréat de plusieurs prix littéraires dont le prix de l’agence française de développement en 2010. Il a publié d’abord des romans en Créole puis en français. Son œuvre est ancrée dans une géographie insulaire qui fait l’éloge du métissage et de la créolité. Parmi ses romans les plus célèbres, on peut citer, La rue des Syriens publié en 2012 et qui raconte comment des Libanais et des Syriens ont pris souche en Martinique. Un autre roman publié en 2016 et intitulé, Madame Saint-Clair, Reine de Harlem évoque la légende d’une antillaise devenue lors des années de prohibition la concurrente du maffiosi Al Capone. Ce qui attire dans l’écriture de Raphaël Confiant c’est la fluidité du style et le travail sur la langue. Sa dextérité déstabilise les puristes de la langue car il lui fait prendre des tournures improbables en l’alimentant de néologismes fécondateurs. Il n’hésite pas aussi à truffer ses romans d’expressions créoles qui donnent au français un charme particulier. Le lecteur non familier de l’œuvre de Raphaël Confiant s’y perd un peu mais au bout de quelques pages tout devient clair. Pour revenir à son nouveau roman, L’épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure, l’auteur transporte le lecteur à cette époque du XIXème siècle où l’esclavage aux Antilles vient d’être aboli par le gouvernement provisoire de la deuxième république sous la houlette de Victor Schloelcher. Ce décret prend effet en Martinique à partir du 23 mai 1848 et cet état de fait crée une situation inédite pour beaucoup d’habitants de la Martinique qui vivaient dans les plantations. C’est ce jour d’après qui permet aux lecteurs de découvrir le bien nommé Romulus Bonneaventure qui habitait « La fleury du morne rouge ». Cette grande ferme appartenait à un certain Philibert Dupin de Lasalle. Selon Romulus ce Béké n’était pas comme les autres propriétaires mais Romulus l’affranchi ne veut plus vivre comme avant et part tenter l’aventure à Fort de France. Dans cette ascension vers la grande ville Romulus rencontre mille et un obstacles. Ces pérégrinations deviennent un parcours initiatique car il a changé de statut et jouir de sa liberté dans les conditions d’une île pauvre devient aussi problématique que la condition d’esclave. Romulus prend conscience plus que les autres de cette situation inédite. Il faut dire à sa décharge qu’il était un homme instruit, sachant lire et écrire. Il pouvait grâce au savoir puisé dans les livres mettre les mots sur tous les maux de la vie quotidienne. En effet, le lecteur découvre que Romulus a appris à lire et à aimer les livres dans la plantation grâce au fils du « géreur ». Depuis, il vit collé à son vieux dictionnaire. Cette symbolique du dictionnaire est très forte dans la vie de l’écrivain Raphaël Confiant car il a consacré une partie de sa vie et de ses recherches à confectionner le dictionnaire du créole martiniquais. Un travail colossal qui a demandé une quinzaine d’années de labeur. Ainsi, Romulus même dans les situations les plus extrêmes, garde son dictionnaire à sa portée comme une bouée de sauvetage. En arrivant à Fort de France, il vit d’expédients avant de rencontrer la belle Péloponnèse Beauséjour. Une femme qui fait rêver toute l’île par son corps enchanteur. La proximité du port et les escales des bateaux apportent toutes sortes de nouvelles comme cette campagne de recrutement de soldats sur l’île effectué par le second empire français sous la houlette de Napoléon 3 pour aller envahir le Mexique et : « arracher tout un continent à l’anarchie et à la misère, de donner l’exemple à toute l’Amérique d’un bon gouvernement, enfin de relever en face d’utopies dangereuses et de désordres sanglants le drapeau monarchique symbole d’ordre et de prospérité. (P258) Romulus répond au devoir de la patrie et de l’empereur et s’embarque dans cette aventure. L’armée française conduite par l’archiduc d’Autriche Maximilien, autoproclamé empereur du Mexique avec son épouse Charlotte de Belgique. Cet empire qui croyait faire le bonheur des Mexicains s’enlise dans les luttes intestines et plie sous les coups de boutoir du général Benito Juarez. Raphaël Confiant décrit de façon magistrale les lubies d’une jeune impératrice, la lucidité du régent Maximilien qui a tout de suite compris que l’on ne pouvait pas faire le bonheur d’une contrée ou d’un peuple sans l’adhésion de ce dernier. Romulus et son compagnon Adrien Delfort l’intellectuel aux poches vides réembarquent pour la Martinique avant la curée mais sans la belle Péloponnèse. Romulus qui avait cru à cette aventure revient sur son île natale avec une main estropiée, l’œil gauche hors d’usage et son dictionnaire réduit en charpie. Le roman de Raphaël Confiant peut se lire comme une parabole sur le droit d’ingérence inventé par l’Occident pour assouvir son besoin de domination et ressusciter les épopées coloniales d’antan. Par ailleurs, ce roman est aussi un manifeste pour la sauvegarde de l’âme et la langue créoles.
Slimane Ait sidhoum.
Raphaël Confiant, La campagne mexicaine de Romulus Bonneaventure, Mercure de France, 2018.