Slimane Ait sidhoum

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Billet de blog 25 août 2024

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A l'abri de la révolution.

Alaa-Al-Aswany avec ce nouveau roman intitulé, Au soir d'Alexandrie, met à nu les travers du régime de Nasser, leader du nationalisme arabe et nous aide à pénétrer les méandres de cette époque et comprendre l'euphorie des masses arabes et leur engouement pour ce leader.

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Les utopies mobilisent les peuples un peu comme les mythes. Par ailleurs, elles tracent des perspectives heureuses surtout quand un leader charismatique s'empare du pouvoir en promettant monts et merveilles. L'euphorie suscitée dans les âmes brouille les esprits et peut conduire certains à commettre l'irréparable et les dérives personnelles parfois causent autant de tort que les abus d'un régime autoritaire. C'est l'un des thèmes majeurs du nouveau roman d'Alaa Al Aswany intitulé "Au soir d'Alexandrie". En effet l'auteur nous fait grimper dans la machine à remonter le temps politique de l’Égypte pour qu'on se retrouve au moment oû le leader Jamal Abdenasser prend le pouvoir avec les officiers libres en Juillet 1952, mettant fin au règne du Roi Farouk qui sera exilé en Italie. Une période trouble dans l'Histoire du pays des Pharaons à cause des pressions externes qui ont atteint leur paroxysme avec l'agression tripartite menée par la France, l'Angleterre et Israël le 29 octobre 1956, suite à la nationalisation du canal de Suez. C'est dans cette atmosphère particulière que le régime de Nasser devint paranoïaque en s'orientant vers une emprise brutale sur la société, qu'émerge un groupe de réfractaires issu de la bourgeoisie instruite d'Alexandrie et qui se fait appeler le "groupe Caucus". Le concept est importé d'Amérique du nord et désigne une assemblée de personnes ayant des affinités politiques et qui se réunissent de façon périodique pour débattre des problèmes qui agitent la société. Ici on a l'impression qu'Alaa Al Aswany fait un clin d'oeil au roman magistral du prix Nobel Mahfouz "Dérives sur le Nil" publié en 1989, où l'on retrouve aussi un groupe d'amis qui essaie de refaire le monde à l'abri des regards via les paradis artificiels et les spiritueux. Mais le pouvoir hégémonique de Nasser voit d'un mauvais œil ces réunions nocturnes qui se déroulent au restaurant grec Artinos dont a hérité "Lyda" la fille du propriétaire. Celle-ci accueille une humanité hétéroclite et hédoniste qui se complète par ses espérances et ses désillusions. Ainsi on découvre, le narrateur qui répond au doux nom d'Anas. Un mot qui veut dire en arabe " sympathique et d'agréable compagnie", artiste peintre qui met son art au service du peuple pour élever le goût en semant l'esthétique à tout vent. La libraire française "Chantal" qui essaie de perpétuer la culture et la langue françaises dans un milieu marqué par le nationalisme arabe chauvin teinté à la sauce anglaise. Il y a aussi Tony Kazan brillant sujet ayant fait ses études à Oxford mais qui a choisi de devenir un chocolatier. Son usine est un modèle d'humanisme et de bienveillance envers les employés. C'est à dire une sorte d’État social qui a le souci du bien-être du travailleur, sauf que le pouvoir en place avait pris l'option de faire le bonheur du peuple « sans lui », ne voyait pas les choses de la même façon en ciblant la bourgeoisie locale. La parade est vite trouvée en procédant à la nationalisation des "outils de production" pour rester dans la rhétorique révolutionnaire de l'époque. Tony se voit donc déposséder du fruit de son travail. Marco, un Italien d'origine virtuose restaurateur qui fait partie du groupe ne sera pas épargné par le régime en place en voulant utiliser son talent de séducteur pour compromettre des femmes respectables. Chantal la libraire doit aussi faire des concessions en acceptant d'inviter des écrivains non critiques envers le régime en place afin que l'image du pays soit rayonnante à l'étranger. Au fil des pages, l'auteur nous montre comment la toile d'un régime totalitaire a étouffé la société en poussant les électrons libres à trouver des orbites plus clémentes. N'est-ce pas l'objectif premier d'un régime dictatorial? Vider le pays de ses forces vives et influentes par leurs intelligences. Alaa Al Aswany décortique avec brio les mécanismes qui facilitent la servitude des peuples et comment celui-ci peut trouver son salut en s'extrayant de la culture ambiante, en faisant l’éloge de l’autonomie de la pensée nourrie par les valeurs de liberté, de résistance et de justice.

                                                        Slimane Aitsidhoum

Alaa Al Aswany, Au soir d'Alexandrie, Actes-sud, sortie en librairie le 4 septembre 2024.

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