Monsieur Pepy, reconnaître ses erreurs permet parfois d’avancer

Monsieur Guillaume Pepy,
Président,
SNCF

                                                                                           

Paris, le 1er novembre 2014,

 

Monsieur Pepy,

J’ai saisi les prud’hommes ce 30 octobre pour harcèlement moral et discrimination. J’ai été licencié de la SNCF le 22 mars 2013. Mon principal tort? Avoir dénoncé le danger que faisait courir la consommation d’alcool par des aiguilleurs de la Gare Saint-Lazare, censés être garants de la sécurité des usagers. Faute d’être entendu en interne, j’ai diffusé sur lepoint.fr en juin 2013 une vidéo démontrant ces excès, qui a fait le tour d’Internet. Vous n’avez plus pu ignorer. Mais vous avez évacué. 

L’affaire est pourtant grave. Comment tolérer que des agents alcoolisés interviennent sur des postes à risques ? J’ai suivi le déroulement de l’enquête interne déclenchée par le service éthique de la SNCF, conduit par M. Dufournaud.

J’ai proposé d’apporter mon aide (article du Point du 19 juin 2014) sans que cette main tendue n’ait trouvé preneur. Non pas que je ne trouve pas l’initiative d’un enquête interne louable, mais l’idée de diligenter un corps de la SNCF pour mener une enquête sur un autre corps de la SNCF me semble plus que discutable. Je pense que refuser mon « éclairage » était une façon de plier l’affaire rapidement. Les vacances d’été pointant à l’horizon, vous imaginiez certainement que tout le monde oublierait cette fâcheuse histoire à la rentrée. 

Tout le monde sauf moi. Et les 500 000 usagers de la gare Paris Saint-Lazare. Et peut-être aussi les agents qui ne veulent pas être associés à ces dérives. Et les contribuables aussi, dont je fais partie, bon, un peu moins depuis mon licenciement, je vous le concède... 

La première et la dernière question que vos services d’enquête nous ont adressé était la suivante : «Avez-vous d’autres vidéos ?» Pourtant, votre direction locale était au courant. Ce n’est pas faute d’avoir épuisé tous les recours en ma possession pour faire bouger les lignes, pour sensibiliser ma hiérarchie en interne sur ces actes loin d’être isolés (j’ai de quoi vous convaincre...). La consommation d’alcool au sein du PRS Paris Saint Lazare était quasi quotidienne, démesurée, atteignant des proportions qui dépassent l’entendement. Et ce phénomène semble commun à de très nombreux postes d’aiguillage.

Alerter ma hiérarchie des abus d’alcool répétés me protégeait également juridiquement, ayant accepté à la signature de mon contrat que ma responsabilité pénale soit engagée en cas d’accident grave de la circulation. Tolérer dans mon environnement de travail des individus ivres ou absents de leur poste de travail était un risque voire un danger pour les usagers mais pour moi aussi. Alors pourquoi devais-je prendre un risque pénal pour vous protéger vous ? 

Les conclusions rendues par «l’enquête interne» (mais pas rendues publiques) non seulement ne me satisfont pas, mais sont risibles. C’est au nom des 500.000 usagers quotidiens de la gare St Lazare que je vous demande de prendre les choses en main et de faire le vrai nécessaire. 

Distribuer des tracts et des communiqués c’est bien, sévir et montrer l’exemple auprès des véritables responsables c’est mieux.

En effet, seuls les aiguilleurs ont été sanctionnés – dont deux de confession musulmane pour ne pas avoir lancé l’alerte (mépris quand tu nous tiens...). Le fusible idéal pour la direction locale. Mais le risque est grand. Le risque que des éléments de preuves nouveaux apparaissent pour incriminer une direction locale qui la mettrait face à ses contradictions.

L’argument avancé par ma hiérarchie à l’époque était le suivant : «Tu ne pourras jamais prouver devant un juge que la SNCF tolère cela. Il faudrait prendre les agents sur le vif et cela est impossible. On dira toujours que nous ne sommes pas responsables et que l’agent incriminé à bu chez lui avant de venir au bureau et qu’on n’y pouvait rien. Tu peux toujours filmer et photographier, c’est interdit par la loi.» 

J’aimerais bien prendre connaissance de la loi qui défend la mise en danger de la vie d’autrui. Alors qu’il s’agit de filmer pour alerter, dénoncer pour éviter une catastrophe. 

Il est quand même des postures insoutenables lorsqu’il s’agit de vies humaines. Votre direction locale à tout nié en bloc. Il est naïf, tellement naïf de croire ou de faire croire que le poste de sécurité de Paris St Lazare, l’un des plus importants de la région parisienne qui permet de gérer à lui seul une centaine d’itinéraires, soit coupé du reste de l’entreprise, alors même que les bureaux de la direction se trouvent à moins d’une dizaine de mètres. Aucune autorité hiérarchique n’aurait été informée de ce qui s’y passait ? Ces écarts de conduite quotidiens auraient eu lieu à l’insu de tous ? Dans ce cas, il s’agit d’une négligence incroyable que de laisser un tel poste sans aucun encadrement et aucune surveillance. Une folie furieuse. Qui ne doit pas rester impunie. Serait-ce parce que cette direction s’adonnait aux mêmes pratiques ?

Cette consommation d’alcool abusive est devenue chose commune dans les nombreux postes d’aiguillage que j’ai pu visiter lors de ma formation et au vu des nombreux éléments en ma possession. 

Dernière preuve en date ? Le poste d’aiguillage de Vitry-sur-Seine, qui a volé en fumée le mercredi 23 juillet 2014 suite à la négligence d’un agent ivre qui s’est endormi pendant son service. 

Il semblerait qu’un autre agent ait été viré un mois à peine avant moi et ce à quelques jours de son commissionnement (titularisation) par la même fine équipe de la gare de Paris Saint Lazare. Lui aussi avait naïvement soulevé ce problème sans savoir que cela lui serait fatal. 

Mon licenciement est un petit enjeu au regard de la sécurité des usagers. Mais quand même. J’ai été traité (et viré) comme un moins que rien après avoir subi les pires humiliations, endossant les sobriquets peu élogieux et toutes insinuations les plus insupportables mais ce n’est pas tout, votre direction a également exercé à mon encontre un harcèlement moral et un travail de sape permanent. 

Mon licenciement pour « insuffisance professionnelle » est survenu plus d’un an après mon embauche, deux mois à peine après l’obtention de mon habilitation aiguilleur, obtenue sans fautes et du premier coup. 

Pour me licencier, vous avez prétexté une moins bonne note à la «RF2», cet examen interne de formation qui jonche le cursus TTMV afin de devenir agent de circulation et non pas aiguilleur. Chaque agent ayant droit à un joker (un échec toléré), j’étais en droit de repasser cet examen. On m’a refusé ce droit. Alors que certains de mes camarades, qui avaient subi, eux, plusieurs échecs, n’ont pas été licenciés.

Je ne sais pas si vous réalisez ce que cela signifie de perdre son travail après 6 mois de formation lourde et intensive, qui a donné lieu à beaucoup de sacrifices, au détriment de ma vie de famille, des nuits blanches à réviser pour être à la hauteur d’un service public de qualité. Tout cela en vain. 

Monsieur Pepy, reconnaître ses erreurs permet parfois d’avancer, souvent de se relever plus grand et plus fort et cela ferait honneur à vos milliers d’employés qui font tout pour offrir un service public de qualité et qui refusent l’étiquette à laquelle on les associe bien souvent à cause d’une poignée d’individus trop ivres d’eux mêmes. 

Bien à vous, 

Slimane H.
Ex agent SNCF

  

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