Amazonie: derrière la pandémie, l'écocide et le génocide

C’est un drame immense qui se joue aux confins du Brésil, dans ces « points chauds » de la déforestation qui s’allument sous le souffle cynique et meurtrier de Jaïr Bolsonaro. Le monde se souvient de cette Amazonie en feu qu’Emmanuel Macron qualifiait d’écocide. L’été 2020 risque d’être plus brûlant encore

Alors que la saison sèche n’a pas encore débuté, l’Amazonie est déjà dévorée de toutes part à une vitesse effrayante. La surface déforestée de l’Amazonie légale (regroupement des États d’Acre, Amapá, Amazonas, Mato Grosso, Pará, Rondônia et Roraima, et une partie du Maranhão et du Tocantins) avait déjà augmenté de 30% entre 2018 et 2019. Plus de 10 300 km2 ont disparu cette année-là. Depuis, le système satellitaire DETER d’évaluation de la déforestation multiplie les alertes. En mars dernier, elles étaient 30% plus nombreuses qu’à la même époque l’année précédente. En avril, les surfaces prises sur la forêt étaient 64% plus importantes qu’un an plus tôt, attisant les craintes que la déforestation de l’Amazonie atteigne un plus haut historique en 2020. Et ceci en dépit, ou plutôt grâce à la pandémie.

 Le Covid-19 n’a pas épargné le Brésil. Le pays compte déjà plus de 12 000 morts – le plus lourd bilan en Amérique du Sud – et certains observateurs estiment que le nombre réel de victimes serait jusqu’à 15 fois plus important. Parmi elles, de nombreux membres de peuples autochtones vivant dans des communautés reculées de la forêt dépourvues de toute offre de soins. L’État d’Amazonas, au centre de l’Amazonie, cumule les particularités qui illustrent le drame écologique et humain qui se joue : la déforestation y est la plus importante dans tout le bassin amazonien ; il concentre, avec environ 170 000 personnes, la plus grande population indigène de la Fédération brésilienne et enregistre, proportionnellement, le plus grand nombre de personnes contaminées par le Covid-19. Le mercredi 13 mai, 1648 nouveaux cas de contamination étaient détectés en une seule journée dans cet État de 4 millions d’habitants.

Le Plan national d’urgence pour le coronavirus dans les Peuples indigènes rappelle qu’en raison de leurs spécificités immunologiques et épidémiologique, ces populations sont particulièrement vulnérables aux infections respiratoires. Dans les années 1980, 20% du peuple Yanomami avait disparu, victime d’infections virales introduites par des milliers de garimpeiros. Encouragés par l’envolée du cours mondial de l’or – autre conséquence de la pandémie – ils seraient désormais 20 000 à occuper les terres Yanomani, tous porteurs potentiels du virus mortel. Derrière, le front de la déforestation avance sous la pression des bûcherons, des éleveurs ou des producteurs de soja. Dans les territoires autochtones, la déforestation a augmenté de 74% entre 2018 et 2019 et la tendance à la hausse se confirme en 2020. Des milliers d’indiens, dépositaires d’un héritage culturel unique au monde et gardiens d’une biodiversité inestimable, sont ainsi exposés à un génocide. Dans l’indifférence la plus totale. 

Avec à sa tête un homme qui n’exprime que dégoût et haine pour une partie de son peuple, le gouvernement fédéral, par sa carence fautive, n’a jamais cessé d’encourager et de soutenir ces criminels. Alors que la déforestation explose, le nombre de procès-verbaux dressés par la police de l’environnement (IBAMA) en Amazonie n’a jamais été aussi bas : moins de 3 000 en 2019 contre plus du double en 2016. Ceux établis par l’Institut Chico Mendes pour la Conservation de la Biodiversité (ICMBio), chargé de la surveillance des unités de conservation, ont connu une chute plus importante encore.

Le 20 mars dernier, le gouvernement a franchi un nouveau cap : son ministre de l’environnement a annoncé qu’en raison de la pandémie, les actions de l’IBAMA et de l’ICMBio étaient suspendues, laissant le champ libre aux bûcherons et aux garimpeiros. La situation est tellement grave que le Ministère Public Fédéral, véritable contre-pouvoir judiciaire, a ordonné le 24 avril 2020 à ces deux organismes de reprendre leur plan de contrôle et de police de l’environnement. Dans les 10 points chauds de la déforestation identifiés par l’IBAMA, le commerce du bois et le négoce de l’or sont suspendus par les magistrats.

Dans son ordonnance, le Ministère Public justifie ces mesures urgentes « sous peine d'un véritable génocide des populations amazoniennes et d'un écocide des ressources naturelles ». Ces mots, qui font écho à ceux employés par Emmanuel Macron l’été dernier, devraient inciter les États membres de la Cour pénale internationale à reconnaitre le crime d’écocide parmi ceux relevant de sa compétence. 

Ironie de l’histoire, c’est à Greta Thunberg, icône haïe par le président brésilien, qu’en appelait le 2 mai 2020 le maire de Manaus, capitale de l’Amazonas, pour sauver les défenseurs de la forêt de la « barbarie » en cours : « Mon peuple souffre, l’Amazonie et la forêt doivent être sauvées », implorait-il. En attendant, avec à sa tête un président contesté de toutes part, le Brésil expérimente un double cauchemar : celui d’un gouvernement d’extrême droite fanatisé, indifférent aux souffrances de son peuple et celui d’une pandémie qui pénètre le pays jusque dans les profondeurs de ses forêts. La reprise imminente des mégas feux parachèvera alors le drame qui se joue dans l’indifférence générale chez nos frères d’Amazonie.

 

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