L’Amazonie brûle et nous en sommes les complices

L’Amazonie est en feu. Les grands propriétaires terriens, ces fameux « fazendeiros », avaient promis un « dia del fuego » : « nous devons montrer au président que nous voulons travailler et que le seul moyen est d’abattre la forêt. Et pour former et nettoyer nos pâturages, c'est avec le feu », affirmait récemment un des organisateurs de cette « journée de feu » au journal Folha do Progresso.

Selon les données officielles, ce sont près de 75 000 incendies qui se sont déclarés cette année dans le seul Brésil, sans compter les forêts boliviennes et péruviennes qui brûlent également.

Ce drame lointain nous concerne pourtant directement. Les incendies en cours visent à étendre les champs de soja, pour l’essentiel du soja OGM arrosé de pesticides qui polluent durablement les sols, dans le cadre de processus d’accaparement de terres au préjudice des populations indigènes.

Ce soja est ensuite exporté vers la Chine (54 millions de tonnes en 2017), mais aussi vers Europe. La même année, les Pays-Bas en ont importé plus de 4 millions de tonnes et la France près de 2 millions de tonnes. Ce soja entre ensuite dans les chaînes d’approvisionnement des grandes entreprises du secteur agro-alimentaire et de la grande distribution pour alimenter porcs, volailles et bœufs. Il se retrouve ainsi transformé dans l’assiette des français. L’ONG américaine Mighty Earth avait, après des mois d’enquête, mis en évidence en mars 2018 le parcours de ce « soja sale » et la responsabilité des traders, Cargill en tête.

En l’état de la situation politique au Brésil, seule une action forte des entreprises européennes utilisant ce soja sale dans leurs chaines de valeur permettrait de mettre fin au désastre qui se déroule sous nos yeux.

En mars 2019, nous avions publié avec Sherpa, FNE et Mighty Earth un rapport sur la prise en compte de l’enjeu déforestation liée à la culture du soja par une vingtaine de grandes entreprises françaises. Le constat était sans appel : très peu de plans d’actions spécifiques avaient été adoptés et la plupart des entreprises interrogées étaient dans l’incapacité de tracer la provenance du soja entrant dans leurs chaînes d’approvisionnement pour s’assurer qu’il ne provienne pas de zones nouvellement déforestées. Les très grandes entreprises soumises à la loi du 27 mars 2018 sur le devoir de vigilance (plus de 5000 salariés en France, 10 000 en France et à l’étranger) se démarquaient cependant par une meilleure prise en compte de ces enjeux, témoignant une fois de plus de l’utilité de ce type de législation.

Il y a pourtant urgence pour ces entreprises françaises à s’assurer que leurs approvisionnements en soja ne participent pas aux drames écologiques et humains en cours en Amérique du Sud. Dans une tribune publiée en novembre 2018 dans le journal Le Monde, François Zimeray et Jessica Finelle estimaient que la déforestation forcée de la forêt Amazonienne pourrait relever de la compétence de la Cour pénale internationale dès lors que ces faits seraient « commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique contre une population civile ». 

Nous y sommes. Les incendies en cours entrainent des déplacements forcés et massifs de populations indigènes, privées des territoires sur lesquels elles vivent. Le « dia del fuego » pourrait être considéré comme cette « attaque généralisée ou systématique » au sens du Statut de Rome de la Cour pénale internationale. Et les entreprises, y compris françaises, qui en tirent des bénéfices pourraient être poursuivies pour complicité. Fatou Bensouda, la procureure de la Cour pénale internationale, avait annoncé en septembre 2016 que son bureau « s’intéresserait particulièrement aux crimes visés au statut de Rome impliquant ou entraînant, entre autres, des ravages écologiques, l’exploitation illicite de ressources naturelles ou l’expropriation illicite de terrains ». 

Au-delà des questions de responsabilités pénales, nous devons tous nous interroger sur notre consommation alimentaire, le secteur français de l’agro-alimentaire étant dans l’incapacité de garantir que la viande que nous consommons est exempte de « soja sale » contribuant à la disparition de l’Amazonie ou du Cerrado brésilien, cette savane si riche en biodiversité. 

Au final, nous sommes tous complices de ces crimes qui se déroulent à l’autre bout du monde…

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