Lettre ouverte aux trop nombreux candidats de gauche

Dans un an nous aurons la possibilité de changer de chef d’État et vous êtes déjà trop nombreux à vous être déclarés candidats de gauche. Je tiens à vous dire que je ne suis pas certain de voter même si je passerai sans doute par l’isoloir une fois de plus, comme malgré moi. Ce sera alors, encore une fois, avec la boule au ventre et mon bulletin aura la couleur du dégout. Car, d’une part, en entrant en compétition les uns contre les autres vous aurez empêché les électeurs de reconnaître la gauche que vous êtes censés représenter, mais, et cela est bien plus grave, nous savons par avance que le chef d’État issu d’une telle concurrence ne sera jamais que le représentant d’une faction. Il aura alors le choix entre imposer son programme par la force contre la grande majorité qui n’a pas ses convictions ou bien, ce qui est plus vraisemblable, baisser les bras encore une fois devant les pouvoirs qui maîtrisent l’économie et les médias de la nation.

Je ne me fais pas d’illusions ! L’intitulé de ma lettre l’a certainement déjà conduite au fond des poubelles numériques de vos secrétariats. Car je me doute bien que vous savez ! Vous êtes des professionnels de la politique et vous avez mûrement réfléchi à la question. Alors maintenant vous n’avez plus le temps de lire un courrier ne provenant même pas d’une personnalité médiatique. Il vous faut mettre vos équipes en marche, peaufiner votre plan de communication et vos stratégies de conquête.

Aussi, si je vous écris c’est plutôt pour ne plus pouvoir me reprocher de ne pas l’avoir fait. Car je n’ai pas trouvé, dans ce que je lis ici ou là, les analyses qui me poussent à demander une seule candidature pour tous les citoyens de gauche. Peut-être que ce que je vais dire a déjà été dit, mais je n’en ai pas la certitude. C’est pourquoi je prends le temps de l’écrire.

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Comme les bucherons se servent d’un coin pour fendre les bois les plus résistants, nous allons nous servir d’une distinction pour briser les a priori qui pèsent sur notre vie démocratique et dont la multitude de vos candidatures est à la fois la cause et le symptôme. En guise de coin, nous dirons alors qu’il convient de distinguer ce que l’on peut appeler une population et ce que l’on peut appeler un peuple. Car dès que l’on s’aperçoit que le sens de ces mots, bien qu’ils semblent proches, ne se recouvre pas et que les pratiques qu’ils induisent ne coïncident pas davantage, il n’est plus possible de croire que les élections sont la voie d’excellence de la démocratie, celle, par conséquent, que vous devez nécessairement emprunter.

Nous dirons alors qu’une population est un nombre d’individus, c’est-à-dire d’éléments qui n’ont pas de rapports immédiats entre eux. Chacun est lui-même, ce qui est la définition même de l’individualité. Mais cette définition interdit aussi de faire de cette individualité le principe d’une politique commune. Pour le dire autrement, une population est un nombre de femmes, d’hommes, d’enfants, de souris ou de poulets qui, par eux-mêmes ne sont qu’eux-mêmes.

Par conséquent, si ces individus constituent un ensemble que l’on peut appeler "une" population, c’est qu’ils sont réunis par un principe d’union dont ils ne sont pas l’origine et l’on peut dire que ce principe est intermédiaire entre eux. Il est le média qui les met en relation et qui, en même temps, les maintient séparés, sans rapports immédiats. Ce principe d’intermédiation peut être une religion — le mot "religion" pourrait d’ailleurs venir de "religare" : relier — ; il peut être le souci perpétuel de l’actualité qui anime nos quotidiens d’information et auquel chacun d’entre nous doit sacrifier son temps pour être avec les autres ; il peut aussi être une idéologie comptable comme celle du libéralisme individualiste ou encore le culte d’un chef qui se prend pour un guide ou un berger que l’on doit suivre aveuglément. Dans un sens, donc, plusieurs principes de médiation peuvent unifier une population, mais ce qu’il faut bien garder en mémoire c’est que tous ces principes doivent être hiérarchisés pour obéir à un seul principe suprême, sans quoi l’unité de la population éclate.

Le principe qui régit une population est donc toujours in fine unique, c’est dire que tous les gouvernements peuvent être appelés des monarchies, puisque le mot "monarchie" est précisément composé de "mono" : "un seul" et de "arche" : "principe" (ce en quoi il faut éviter de confondre "monarchie" et "monocratie" qui désigne le pouvoir d’un seul homme). Et le fait que ce principe d’unité soit médié par un président élu ou une dynastie héréditaire, que ce gouvernement obéisse lui-même à un principe supérieur tel le marché par exemple ou bien qu’il ne doive ses décisions qu’à son propre arbitraire, tout cela ne change rien à l’affaire tant que la politique réalise l’unité de la population.

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Le peuple, quant à lui, est constitué de gens qui entretiennent entre eux des rapports immédiats, sans médiations. Ils sont solidaires sans avoir même à se proclamer individus. Ils forment ensemble quelque chose comme un organisme vivant. Cependant, il ne faut pas tirer de la distinction entre le peuple et la population la conclusion que, dans un peuple, l’individualité disparaît. Chacun existe ici bel et bien pour lui-même et par lui-même, mais pas seulement. Il déploie sa personne au-delà de lui-même vers les autres et hérite en retour de ce que d’autres lui apportent. L’individu est donc bien là, mais il n’est pas une finalité, il est une possibilité d’enrichissement de chacun et de tous.

Ceci étant posé, il faut reconnaître que le peuple n’a pas besoin de pouvoir politique et même qu’il ne peut exister qu’à titre de contre-pouvoir. Il pourrait très bien se vivre lui-même sans dieu ni maître ni média, mais, puisqu’il y a des prétendants au pouvoir, il doit se contraindre à s’arranger avec eux. Dans ce sens, le peuple est toujours seulement une tentative de faire peuple, de faire passer la population du statut de multitude médiatisée au statut de solidarité organique. C’est précisément ce que l’on appelle la démocratie, laquelle n’est pas le nationalisme d’un soi-disant peuple communiant par le biais d’une identité sacrée, mais un travail au quotidien pour que les hommes et les femmes se sentent moins fragiles et moins seuls. Il y a donc démocratie lorsque des citoyens remédient à la misère de leurs voisins ; il y a démocratie lorsque le saltimbanque offre une fleur à l’enfant ; il y a démocratie quand le métropolitain comprend qu’il ne peut pas laisser le paysan se suicider ; il y a démocratie quand le concours médiatique pour la plus belle voix cède la place aux chanteurs des balcons ; lorsque le médecin s’installe à la campagne, lorsque le prof comprend qu’il dépend de l’artiste qui comprend qu’il dépend de l’ouvrier, du médecin, du chômeur et que faire peuple concerne tout autant ceux qui immigrent vers nous. Car eux aussi ils ont leur rôle à jouer.

Il n’y a donc pas de démocratie sans peuple et il n’y a pas de peuple sans travail démocratique ou, pour le dire autrement, la démocratie ne peut-être que le fruit des militantismes, de ce que l’on appelle tout simplement les citoyennetés. Elle se joue sur les marchés, dans les cages d’escalier, sur les routes, au travail et même dans les familles ; elle se joue aussi nécessairement dans les médias, comme autant de tentatives de remédier à leur tendance monarchique et à l’individualisme qui l’accompagne. Et au sein de cette politique démocratique la fonction spéciale des partis politiques de gauche est de faire peuple avec l’ensemble de la population que l’on appelle la Nation, de concevoir et promouvoir des lois qui seront valables pour tous et pour chacun. Dans ce sens, la démocratie des partis de gauche n’a pas à se substituer à la multitude des citoyennetés qui font peuple, mais à travailler de conserve avec elles.

À l’inverse, qu’un parti de gauche prétende apporter la solidarité au peuple en prenant le pouvoir est tout simplement une contradiction dans les termes. Cela va bien aux idéologues de droite qui entretiennent entre eux la concurrence électorale qui leur promet d’accéder à la monarchie ainsi que la haine des solidarités populaires contre lesquelles ils rivalisent, mais aucun parti de gauche ne peut se revendiquer comme porte-parole, représentant ou lieutenant — "lieu-tenant" : ce qui tient lieu — du peuple. Car sa fonction principale n’est pas la prise de pouvoir, mais la citoyenneté démocratique.

On mesure alors plus strictement la nécessité d’une candidature électorale de gauche. Celle-ci ne peut pas promettre de remplacer un principe unique par un autre principe unique, mais, beaucoup plus modestement, de faciliter les citoyennetés en résistant avec elles aux effets délétères du pouvoir et notamment à l’individualisme qui pose la déshumanisation en alpha et oméga de la gestion politique. La part la plus importante du travail des partis de gauche revient et reviendra toujours aux militants qui font peuple chaque jour aux côtés de tous les citoyens. C’est pourquoi celui d’entre vous qui concourra pour le poste de président devrait sentir ce concours plutôt comme une charge incongrue que comme l’ambition d’une victoire méritée. Et surtout, puisque les élections ne sont qu’un pis-aller que la démocratie est contrainte de concéder au monarchisme politique, la diversité des partis de gauche qui enrichit chaque jour la démocratie n’a plus aucune raison d’être dès lors qu’il s’agit de participer à ces élections.

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Autant vous dire, chers militants de gauche, que vous avez tous fait vos preuves et que chacun d’entre vous peut jouer le rôle de président de gauche, c’est-à-dire de frein à la déshumanisation et de facilitateur des solidarités. Car le peuple ne vous en demande pas plus. Procédez par tirage au sort si vous êtes trop ancrés dans les pratiques de la rivalité pour vous entendre, mais s’il vous plait, faites en sorte qu’un seul d’entre vous concoure pour ces élections. Alors, mais alors seulement, la gauche aura un candidat de gauche.

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