A propos de la Catalogne

La Catalogne donne, depuis longtemps, une leçon politique : être un peuple, faire naître une nation et obéir à un État sont des choses différentes.

À Barcelone je sais que je suis en Catalogne. Comment je le sais et, par suite, quel est ce pays catalan que je rencontre, c'est ce que je voudrais expliquer ici. Je n'oublie pas, cependant, qu'il s'étend certainement bien au-delà de Barcelone, dont je ne connais même pas tous les quartiers, qu'il y a des catalans des deux côtés des Pyrénées et qu'il existe aussi une diaspora catalane. Ce que j'ai pu en connaître confirmerait le propos que je vais tenir, mais, bien sûr, je ne l'affirmerai pas avec certitude. Cela restera une proposition, une hypothèse, si l'on veut, mais certainement pas une doctrine ni un dogme.

Lorsque je vais à Barcelone, donc, je suis en pays catalan. Des mœurs, des manières de faire me le disent. Il y a une langue catalane, bien sûr, mais pas seulement. Des gestes parlent. Ce que l'on dit devient important lorsqu'on monte le menton. On parle de plus en plus fort s'il faut couvrir d'autres voix, mais presque en murmurant lorsqu'on est deux. On marche les épaules en avant, surtout les hommes, les bras tombant comme si on ne savait pas vraiment quoi en faire quand ils ne gesticulent pas pour accompagner les mots. Il y a aussi certaines manières de construire des immeubles, et de manger aussi, bien sûr. Mais, peut-être, le plus important, à mes yeux, c'est cette sorte de tendresse dans le regard. Une chaleur qui fait du bien, qui calme les souffrances, qui vous enveloppe. Parfois, elle peut sembler excessive aux étrangers, dont je suis, mais elle dit aussi qu'il y a un lieu où l'on sait vous accueillir.
La rencontre avec la Catalogne mérite beaucoup plus que ces quelques lignes car il ne s'agit pas de tracer un portrait mais plutôt de montrer que des traits de caractère, des gestes, des postures, des habitudes, des techniques se tissent entre eux et forment ce que l'on peut appeler une culture, ou peut-être, si le mot ne fait pas trop peur, une esthétique catalane, voire un peuple catalan.

Mais il faut encore ajouter ceci : le pays catalan n'est pas seulement le peuple catalan. En plus d'être un peuple, les catalans forment une nation. Ils ne se contentent pas d'être catalans, ils s'en soucient. Ils en discutent, ils se disputent aussi à son sujet, évidemment. Mais le fait est que la Catalogne est portée par leurs volontés politiques. C'est alors à ce moment que naît le pays catalan. Et on le voit de suite, ce pays ne repousse pas les étrangers. La nation catalane que je connais n'a en effet rien à voir avec un quelconque enfermement nationaliste. Bien plus intelligente, elle sait qu'elle n'existe pas sans les hommes et les femmes qui veulent la faire vivre. Ici, on sait qu'on peut naître dans la culture catalane, mais aussi que pour être politiquement catalan, il faut le choisir. Aussi, la nation catalane ne sera jamais définitive ni jamais définie comme pourrait l'être une race pour des racistes. Aussi, les citoyens catalans ne sont-ils pas seulement accueillants par culture, mais par devoir politique. Leur hospitalité dit que la citoyenneté ne s'arrête pas à la sortie des bureaux de vote mais continue à chaque instant ; lorsqu'un catalan salue un étranger comme moi par exemple.

La Catalogne est une nation parmi les nations. Elle le sait et le fait savoir depuis longtemps. Elle n'est pas isolée, repliée sur elle-même comme un cadavre identitaire. Certainement, elle est à elle-même son propre sujet et les catalans ne gèrent pas le reste du monde. Ils ne prétendent pas être en charge de l'humanité pour mieux faire régner leur empire. Mais, pour autant, c'est dans des nations comme la Catalogne, l'Écosse, la Corse et bien d'autres encore, parfois aussi loin que la Corée réunifiée, que le mot fraternité a du sens. Car celui qui fait naître sa nation sait que d'autres peuvent faire de même, en suivant d'autres choix.

Telle est la leçon que j'ai appris en rencontrant ces hommes qui font vivre la politique : comme eux, tous les étrangers ont le droit de vouloir leur nation et aucune nation n'est exclusive. Bien au contraire, par principe : celui qui construit librement son pays sait que d'autres libres choix sont possibles, pour d'autres hommes ici ou ailleurs. Ce sont leurs libertés et leurs choix qui font chaque jour leurs identités politiques, y compris le choix de faire du territoire un fait constitutionnel... ou pas. Et, à vrai dire, une nation se trace au moins autant dans la mémoire que dans l'espace. Mais, surtout, une nation n'a pas besoin d’État ni de frontières douanières.

Concluons. En ces temps d'indépendance, il ne s'agit pas de dire que l’État catalan n'a pas lieu d'être, mais d'expliquer une crainte ; celle de voir la nation catalane souffrir encore davantage de la politique des États. Je ne voudrais pas que les catalans subissent toujours plus le poids du pouvoir. Car si l'on ne peut pas faire abstraction de ces monstres froids que sont les ambitieux, qu'ils soient assoiffés d'argent, de gloire ou d'honneurs, il faut au moins, essayer de s'en protéger le plus possible. Le vote que l'on dit démocratique est certainement un outil utile pour cela, à condition de ne pas oublier qu'il peut se transformer en joug de la nation. Règnerait alors sans partage un dogme qui a déjà fait bien trop de dégâts, celui de la confusion entre peuple, nation et État,

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