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Billet de blog 5 juil. 2022

L'industrie minière menace le dernier puits de carbone de notre planète

L'exploitation minière en eaux profondes est la prochaine frontière des industriels miniers. Pourtant, l'humanité dépend de l’océan profond, premier puits de carbone, et de sa biodiversité que nous commençons à découvrir. Nous vous expliquons les enjeux de cette nouvelle industrie opaque, et comment vous pouvez aider à la stopper aux côtés des scientifiques, des ONGs et activistes engagé.e.s.

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L’océan profond : un oasis de biodiversité menacé

L’obscurité est la première chose qui vient à l’esprit lorsqu'on pense aux profondeurs de l’océan. Une absence, un vide, un véritable gouffre d’obscurité où les derniers rayons de lumière s’évaporent. C’est ce qu’on pourrait penser des profondeurs de l’océan, tout ce qui se situe en dessous de 200 m de profondeur. C’est un milieu qui nous est au moins aussi hostile et étrange que la surface de la Lune. Surface lunaire, qui a été foulée par le pied humain plus souvent que les fonds de l’océan.

Pourtant, contrairement à notre astre nocturne, les abysses ne sont pas aussi vides de vie qu’on pourrait le croire. Bien au contraire, les abysses sont le plus vaste écosystème au monde. Longtemps considérées comme des milieux vides et morts, celles-ci n’ont commencé à être explorées que relativement récemment. 

Cependant, les abysses sont aujourd’hui menacées. Avec la raréfaction des ressources minières sur terre, les entreprises minières se tournent désormais vers les fonds marins pour extraire les métaux rares nécessaires à la fabrication de nos téléphones, ordinateurs ou batteries, tels que le cuivre, l’or, le zinc, l’argent, le cobalt et bien d’autres encore. Et ces métaux y sont présents en très grandes quantités : on parle de centaines de millions de tonnes, qui pourraient alimenter l’industrie pendant des dizaines d’années. De quoi éveiller la cupidité de nombreuses entreprises ...

Les êtres humains ayant extrait des sols ce qu’ils pouvaient, décident de se tourner vers les rares milieux encore quasi intouchés par l'homme : les grands fonds marins.

Impacts directs de l’exploitation des fonds marins 

A mesure que les explorations scientifiques se multiplient, les humains se rendent compte que les abysses sont des milieux très riches en termes de biodiversité et d'écosystèmes. En 2017, seulement 240 000 espèces marines ont été décrites par les scientifiques alors que le nombre d’espèces estimées présentes dans l’océan est compris entre 500 000 et plus de 10 millions (sans compter le monde microbien). Il reste ainsi aux humains un grand nombre d'espèces marines à découvrir avant de pouvoir prétendre connaître tout l’océan.

Des espèces marines sont régulièrement découvertes, toujours plus surprenantes les unes que les autres et sont les témoins de l’incroyable richesse des fonds marins : nous vous recommandons l'article illustré du Guardian The otherworldly species threatened by deep-sea mining – in pictures pour plonger dans les Abysses et leur incroyable biodiversité.

Des exemples d'espèces des profondeurs, menacées par l'exploitation minière de l'océan profond. © NOAA, Okeanos Explorer/NOAA

Or, miner les fonds marins présenterait au moins trois risques majeurs pour la biodiversité selon les scientifiques : 

  • La destruction des écosystèmes, où les espèces qui s'y développent seraient rayées de la carte ;
  • La libération de panaches de sédiments en suspension, impactant toute la colonne d’eau jusqu’à la surface et perturberait ainsi de nombreuses espèces, risquant de bouleverser toute la chaîne alimentaire sous-marine ;
  • Les pollutions lumineuses et sonores ainsi que la présence de vibrations perturberaient le fonctionnement des écosystèmes (communication entre les êtres-vivants, nourriture, etc.). 

Les écosystèmes profonds auraient du mal à s’adapter à des changements drastiques et rapides dûs à l’exploitation des fonds marins, car ces écosystèmes ont évolué dans des conditions physiques très stables pendant des millions d’années. On peut ainsi supposer que la biodiversité sous-marine soit peu résiliente face à des perturbations humaines d’une telle ampleur.

Les dégâts que causerait l’exploitation minière des abysses sur la biodiversité marine seraient donc colossaux. Mais malheureusement, ce n’est pas la seule conséquence néfaste qu’aurait cette nouvelle industrie.

Impacts indirects : une bombe climatique

Un danger majeur, que les scientifiques redoutent et qu’ils cherchent à quantifier, est l’impact qu’aurait l’exploitation minière sous-marine sur la fonction capitale de puits de carbone que présente l’océan.

En quelques mots : l’océan, vous le savez sans doute, est le principal poumon et puits de carbone de notre planète. Il est responsable d’environ la moitié de l’oxygène produit dans l’atmosphère, et est donc notre premier allié dans la lutte contre le dérèglement climatique. 

Deux processus différents sont impliqués dans ce phénomène : l’un est physique, l’autre est biologique. Le premier, physique, consiste simplement en la dissolution des molécules de CO₂ dans l’eau à la surface des océans. Le second est biologique, c’est celui qui nous intéresse ici, et il repose sur la photosynthèse. 

Les eaux de faible profondeur sont riches en phytoplancton, des algues microscopiques qui, en respirant, absorbent du CO₂ et produisent de l’O₂. De nombreuses espèces de phytoplancton, mais également ses prédateurs, stockent ce carbone dans leur squelette qui vient ensuite se déposer sur les fonds marins à leur mort. Le carbone s’accumule ainsi dans les sédiments marins et n’intervient plus dans l’effet de serre. 

Mais comme expliqué un peu plus haut, envoyer d’immenses machines labourer les abysses soulèverait d’énormes quantités de sédiments. Les scientifiques suspectent que le carbone déplacé pourrait se transformer à nouveau en CO₂ au contact de l’O₂ présent dans l’eau. Ce surplus de CO₂ participerait de l’acidification de l’océan, mais surtout risquerait ensuite de remonter au gré des courants marins à la surface, où il serait de retour dans l’atmosphère pour y rejouer son rôle de gaz à effet de serre.

La fonction de séquestration de carbone de l’océan serait alors affectée, pouvant avoir des impacts conséquents sur le climat.

Infographie des impacts de l'exploitation minière en eaux profondes. © Sustainable Ocean Alliance

L’AIFM, entité opaque qui régule les activités minières en eaux profondes

A ce stade, vous vous demandez probablement : mais qui régule tout ça ?

A ce jour, une seule entité est habilitée à délivrer les permis d’exploration et d’exploitation minière : l’Autorité Internationale des Fonds Marins (AIFM) ou International Seabed Authority (ISA) en anglais. Or, cette agence est également investie d'un mandat contradictoire : assurer la "protection efficace" de l'environnement marin et garantir que toute activité minière dans la zone est menée dans l'intérêt de l'humanité" (site de l’AIFM).

En d’autres termes, nous demandons aux entreprises minières et aux Etats qui les sponsorisent de s’auto-réguler et de s’assurer que leurs pratiques ne détruisent pas les écosystèmes marins, tout ça... à des milliers de mètres de profondeur, là où personne ne pourra effectivement vérifier leurs pratiques. 

Pouvons-nous laisser aux mains d’une seule entité, gérée par les industriels eux-mêmes, le sort de l’océan profond, notre plus grand allié face à la crise climatique ? Pour Sandor Mulsow, géologue marin et responsable environnement du conseil de l’AIFM pendant cinq ans jusqu’à sa démission en 2019, “cela revient à demander au loup de surveiller la bergerie"

Pour aller plus loin, nous vous conseillons l'enquête du LA Times qui révèle les pratiques opaques de l’AIFM.

Le calendrier de l’AIFM

L’an dernier, en juin 2021, l'État de Nauru et la compagnie minière canadienne DeepGreen ont activé une loi de l’Autorité Internationale des Fonds Marins : la loi dite “two years trigger rule”. Cette loi donne deux ans aux industriels, à partir du moment où elle est activée, pour définir un code minier et lancer la phase d’exploitation. 

C’est pour cette raison que l’exploitation minière pourrait démarrer en juin 2023. Aujourd’hui l’AIFM a conclu un total de 31 contrats d'exploration avec 22 contractants et s’empresse de définir des codes environnementaux pour ouvrir les premières phases d’exploitation l’an prochain. 

Habituellement, le conseil de l’AIFM (la branche dédiée à l’édification du code minier et de ses limites environnementales) ne se réunit qu’une fois par an. Mais depuis cette année, la cadence est augmentée : il y a 3 réunions du conseil de l’AIFM organisées en 2022, en plus de la réunion de l’Assemblée. La première s’est tenue en mars, la prochaine se tiendra en juillet, et les deux autres en septembre et en novembre. 

On voit donc bien que les industriels s’empressent de définir un semblant de code minier pour accélérer l’ouverture des premières licences d’exploitation ; tout ça entre portes closes. Ils jouent notamment sur le fait que ce sujet soit très peu connu du grand public : c'est là un levier d'action majeur pour préserver notre océan profond. 

Les scientifiques appellent à un moratoire sur l’exploitation minière en eaux profondes

Depuis quelques années, les océanographes et biologistes spécialistes des grandes profondeurs tentent d’alerter l’opinion publique sur les impacts dévastateurs de l’exploitation minière en eaux profondes et d’exiger la mise en place d’un moratoire

Les raisons avancées par les scientifiques sont simples :

  1. Nous n’avons pas assez de connaissances sur les espaces abyssaux pour autoriser leur destruction ;
  2. Nous devons mettre en oeuvre le principe de précaution, tant que n’avons pas assez de recul sur l’ampleur des impacts irréversibles que leur exploitation pourrait produire à l’échelle mondiale ;
  3. Nous devons préserver les avantages climatiques de l’océan profond (notre plus grand puits de carbone et stabilisateur du climat) ;
  4. Nous devons assurer un processus transparent, inclusif et représentatif (en particulier des communautés locales qui seraient en première ligne), ce qui n’est pas le cas aujourd’hui ;
  5. Nous devons investir dans l‘économie circulaire plutôt que dans des processus extractivistes et linéaires qui, comme on l’a déjà vu sur terre, ont des effets dévastateurs tant pour les communautés locales que l’environnement.

Pour aller plus loin sur le moratoire demandé par les scientifiques : le site de la Deep Sea Conservation Coalition.

Les Etats qui ont rejoint le moratoire

De nombreux Etats se sont positionnés en faveur du moratoire : soit en interdisant les pratiques minières dans leurs zones économiques exclusives comme la Nouvelle-Zélande, les Fidji, les Palau ou encore l'État de Washington aux Etats-Unis, soit en s’engageant à ne jamais participer aux activités minières au-delà de leurs juridictions nationales.

La Conférence des Nations-Unies pour l'Océan qui vient de s'achever à Lisbonne a été l'occasion de nombreuses avancées pour l'océan profond. Une Alliance des Etats pour un Moratoire sur l'Exploitation minière en eaux profondes a été annoncée dès le premier jour, le 27 juin dernier. Cette Alliance est menée par les Etats de Palau et de la Nouvelle-Zélande, et comprend aujourd'hui une majorité d'Etats insulaires du Pacifique, qui seraient en première ligne des impacts de l'exploitation minière de l'océan profond. 

Le 28 juin dernier, une Alliance des Parlementaires pour le Moratoire s'est également créée à l'échelle européenne. Menée par les parlementaires Marie Toussaint et Caroline Roose, cette Alliance vise à étendre le champ d'action de l'Alliance des Parlementaires du Pacifique, créée quelques mois plus tôt à la Conférence de Palau sur l'Océan. En moins d'une semaine depuis le 28 juin, 43 parlementaires français (députés, sénateurs ou eurodéputés) ont signé la Déclaration pour le moratoire suite aux actions menées par Camille Etienne, la branche française de la Sustainable Ocean Alliance mais également Claire Nouvian, fondatrice de Bloom.

Le dernier jour de la Conférence de Lisbonne enfin, le Président Emmanuel Macron a créé la surprise en déclarant vouloir "créer un cadre légal pour stopper l'exploitation minière en eaux profondes en haute mer". Cette annonce est particulièrement saluée sachant que son gouvernement était plutôt pro-exploitation et que la France possède deux licenses d'exploration à l'Autorité Internationale des Fonds Marins. 

Mais :

- Cette annonce doit être suivie d'actions : la France doit rejoindre l'Alliance des Etats pour le Moratoire sur l'Exploitation minière en eaux profondes, et se positionner officiellement contre cette industrie qui condamnerait l'humanité ;

- La France possédant le deuxième espace maritime au monde, elle a une responsabilité historique d'imposer le moratoire dans ses eaux territoriales, c'est-à-dire là où la legislation française s'applique. 

L'annonce de l'Alliance des Parlementaires pour un Moratoire sur l'Exploitation minière en eaux profondes lors de la Conférence des Nations-Unies pour l'Océan à Lisbonne, le 28 juin 2022 © Raphaël Seguin - @underwaterbaguette

Pour agir à nos côtés

Merci aux personnes ayant contribué à la rédaction de cet article : Camille Etienne, Anne-Sophie Roux, Pierre Sadorge, Léa Persoz, Gaël Tillot.

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