On nous dit souvent que l’argent nous aliène ; que l’argent est la grande force de corruption de l’âme humain qui nous pousse au pire de nous-même ; que le pouvoir de l’argent est responsable de la décrépitude du lien social et de la solidarité, et qu’il est même parfois une force anti-démocratique. Et tout cela nous paraît bien évident à regarder la face du monde, un monde où en effet il semble bien que les maux du monde – précarité, aliénation, l’oppression et l’exploitation des faibles, racisme, xénophobie, extinction massive des espèces animales...ont presque toujours pour origines les puissances de l’argent ; un monde où quelques puissants argentés nous gouvernant ne savent plus que profiter de leur position et de leur possessions, sans se préoccuper de la mission pour laquelle ils avaient été choisis.
Les maux sont réels. Mais l’argent n’est-il pas le coupable idéal et facile, et surtout bien utile à dissimuler le vrai coupable ? Mettre tout le lot de maux du monde sur le dos de l’argent consiste à dire que les maux du monde sont à la fin inévitables, inhérents à la société, puisque l’argent (quel que soit sa forme) est nécessaire à toute société et ne pourrait être aboli. Certes, la question de l’abolition de la monnaie reste un débat au sein de la gauche, entre tradition marxiste et proudhonienne ; toutefois, la majeure partie de la gauche – y compris de tradition marxiste - s’accorde à dire aujourd’hui que le marché et l’échange (par le bien de monnaie) en tant que tels ne sont pas nécessairement un obstacle au socialisme, et qu’il s’agit plutôt de savoir composer avec le réel. Je reviendrai sur ce point plus bas, car je crois que c’est en cela que les pratiques de monnaies locales et le débat qui les entoure constituent une bonne image de la stratégie à adopter par une gauche qui se préoccupe effectivement de changer les structures socio-économiques et d’élargir la démocratie.
Revenons d’abord sur le premier point que je voudrais apporter ici, n’en déplaise aux marxistes orthodoxes : celui que l’argent/la monnaie n’est pas intrinsèquement néfaste et aliénant, et que nous aurions tout à gagner d’émanciper l’argent de l’emprise capitalisme. L’idée n’est pas nouvelle puisqu’elle est déjà formulée par Proudhon qui défendait alors l’idée de laver l’argent de ses privilèges. En d’autres termes, c’est considérer que l’argent n’est pas force d’aliénation en lui-même, mais que la convention capitaliste dans laquelle il est pris à aliéné l’argent lui-même. Michael Neary et Graham Taylor, dans un chapitre dédié aux LETS[1] (Local Exchange and Trading Schemes - groupe de monnaies locales au Royaume-Uni), résument le problème ainsi :
Le problème de l’argent, selon cette vision, est que dans le monde moderne, l’argent est devenu une marchandise en soi et que les activités spéculatives des banques et des institutions financières, ainsi que les politiques monétaires de l’État et des institutions supranationales, sapent la fonction de l’argent en tant que mesure du travail ; qui devient au contraire le moyen par lequel l’État et les sociétés transnationales dominent la société.[2]
Le terme même de monnaie (currency en anglais) semble bien nous indiquer que l’argent (money) ne prend son sens (et éventuellement son pouvoir d’aliénation et de corruption) qu’à travers son application et son usage concret au sein d’une société. Une monnaie est en effet « un instrument de mesure et de conservation de la valeur, admise et utilisée dans un pays ou un ensemble de pays ». Remarquons que l’échelle communautaire utilisée dans cette définition a précisément le tort de laisser penser que la monnaie ne s’articule qu’à un pays, ou bien à une échelle supérieure, à l’instar de la zone euro. Un enjeu est aussi de pouvoir émanciper la monnaie de ces échelles nationales et internationales, et de l’envisager dans ses usages locaux – c’est-à-dire à l’échelle de villes, communes, territoires. En ce sens, les usages locaux de la monnaie sont aussi autant d’invitations à reconsidérer nos territoires, j’entends notre ancrage, identification, citoyenneté et vivre-ensemble au sein d’espaces qui ne sont plus ceux des états-nations. En d’autres mots, les monnaies locales ont le mérite de nous confronter d’autres échelles de la communauté et d’autres façon de vivre et agencer les espaces, que celles, par exemple, du régionalisme ou du communalisme… C’est en cela que la pratique des monnaies locales contient aussi un potentiel de redynamisation démocratique des individus, qui, en trouvant de nouveaux espaces de vivre ensemble plus proches de leurs espaces effectivement vécus, trouvent aussi un nouvel intérêt à s’investir dans la vie démocratique de leur communauté. Neary et Taylor résument :
En d’autres termes, les LETS sont une tentative de récupérer la rationalité de l’argent qui a été déformée par la nature de plus en plus incontrôlable du système monétaire mondial. (…) En ce sens, les LETS constitueraient un « espace symbolique » dans lequel retrouver un sens d’« identité » et de « communauté » et remoraliser les espaces vidés par la dynamique abstraite de la modernité (…) En d’autres termes, les SEL émergent en réponse à l’impact de plus en plus totalisant de l’argent en tant qu’idéologie ou discours.[3]
Les exemples de monnaies locales montrent concrètement comment le concept d’argent n’est pas incompatible avec la démocratie, contrairement à l’idée d’Habermas et de certains tenant de la théorie de la démocratie délibérative selon laquelle argent et démocratie sont incompatibles, et doivent être tenus à l’écart, dans deux sphères les plus séparées possible. Nous observons à l’inverse que les monnaies locales sont parfois à même de renforcer le lien et la pratique démocratique en créant diverses communautés et associations, et plus abstraitement, en créant des relations, des collaborations et une « appropriation ». À cet égard, l’argent peut être un outil – parmi d’autres – pour lutter contre l’aliénation (la « relation sans relation ») particulièrement répandue dans le monde économique.
Un enjeu politique pour la démocratie pourrait alors devenir : comment la logique des monnaies locales peut-elle être étendue au concept plus large de monnaie lui-même. En d’autres termes, peut-on penser à une relation médiatisée par l’argent qui ne soit pas une relation d’aliénation ? C’est là que la question du salaire peut intervenir comme un moyen d’envelopper ce qui est en jeu. Cela n’est sûrement pas par hasard que l’association Réseaux Salariat – travaillant autour du travail de Bernard Friot – s’intéresse conjointement au salaire et à la monnaie, comme en témoigne le texte « Une monnaie communiste ? » par Xavier Morin[4]. L’article se résume ainsi :
La monnaie communiste que nous proposons est une monnaie exclusivement salariale au moment de sa création, et exclusivement distributive au moment de sa destruction. Son institution repose sur le déjà-là du droit politique au salaire, plus connu sous l’expression salaire à vie. Il s’agit d’une monnaie démocratique, simple instrument de distribution de la production dans une économie intégralement gérée par les producteur.trice.s.
Il faudrait rappeler rapidement ici les bases de la façon dont Friot et l’association Réseau Salariat comprend l’idée de « salaire à vie ». Dans le contexte d’un.e producteur.trice. produisant des biens ou des services dans de bonnes conditions de travail, l’acte d’acheter le bien ou le service de qualité crée les conditions pour que le.a producteur.trice reste émancipé.e dans un travail épanouissant et gratifiant. Dans ce cas, l’argent n’est pas un moyen d’aliénation, mais une condition de l’activité d’appropriation qu’est, ou du moins devrait être, le travail. Et c’est précisément dans ce « devrait être » que réside le problème. Si l’argent est devenu affilié à une relation aliénée/aliénante de non-relation, c’est aussi parce que la convention capitaliste actuelle du travail a déplacé l’argent de son rôle de condition de possibilité du travail à un rôle de « récompense du travail effectué ». Dans ce mouvement, l’argent a perdu son potentiel émancipateur pour le.a producteur.trice, et est devenu à la place un outil pour maintenir les producteur.trice.s aliéné.e.s, et par conséquent rend le processus d’achat de biens et de services vide de tout sens autre qu’une transaction purement dénuée de relation, voire un outil de piégeage ou même de domination : si le.a producteur.trice ne travaille pas dans le cadre un emploi reconnu comme productif par la convention capitaliste, alors ielle n’a pas droit au salaire. En revanche, ouvrir un droit au salaire préalable à la production, c’est-à-dire un salaire à la qualification et non à la tâche effectuée, émancipe le.a producteur.trice et la production.
L’objet de l’article de Morin est de compléter le modèle de salaire de Friot par une monnaie salariale, autrement dit une monnaie qui se débarrasse de son rôle de financement de la production : « la fonction de financement de l’investissement disparaît, ce qui signifie que cette monnaie ne peut pas se transformer en capital. »[5] Et de compléter :
Un autre aspect très important de cette monnaie est sa circulation restreinte. Elle emprunte un circuit court allant de la caisse de salaires aux comptes bancaires des citoyen.ne.s, puis de ces comptes aux unités de production qui vendent la production à prix, lesquelles la reversent intégralement à la caisse des salaires, en vue de sa destruction.[6]
Ajoutons que cette question du salaire et du travail peut aussi rejoindre ici la question de la démocratie, et en premier lieu de la pratique de la délibération. Nous savons que l’extension de telles pratiques démocratiques (à travers le monde associatif par exemple) implique que les gens puissent donner du temps : du temps pour assister à des réunions, du temps pour réfléchir à leurs opinions et prendre en compte celles des autres, du temps pour effectuer des recherches sur des questions à trancher… Il a été maintes fois démontré que les modèles de démocratie délibérative locale sont incompatibles avec notre modèle du travail qui accorde généralement très peu de temps à la vie démocratique quotidienne.
Nous pouvons alors comprendre comment la question du statut du salaire saisit l’ambivalence de l’argent, pris entre deux alternatives, et comment ces alternatives trouvent une articulation avec la pratique de la démocratie. Si le salaire est donné pour une tâche effectuée, l’argent devient un média sans relation, instrumental et irréfléchi qui à son tour peut aliéner le.a producteur.trice et la communauté, et s’inscrire dans une économie orientée vers la réussite individuelle où les producteur.trice.s sont constamment à la merci du marché du travail. L’argent est aliéné, le travail est aliéné et très peu de temps en dehors du travail est autorisé : la démocratie est alors en danger. D’un autre côté, si le salaire est conçu comme la condition préalable du travail (c’est-à-dire comme salaire à la qualification et non à la tâche effectuée), alors l’argent peut retrouver son rôle émancipateur, en luttant contre l’aliénation et en libérant le travail ; en permettant finalement de consacrer plus de temps aux pratiques démocratiques dans la communauté. Les caisses d’assurances maladie et de retraites sont l’exemple du déjà-la réel et pratiqué du salaire socialisé. Le modèle n’est pas un système hors sol, imaginé hors du réel.
Le régime général de la sécurité sociale, tel qu’il fonctionna entre 1946 et 1967, en est l’expression la plus prometteuse. Il s’agit pour nous d’une démonstration à grande échelle, le budget ainsi géré dépassant alors celui de l’état capitaliste. Notre modèle économique s’en inspire largement et vise à l’étendre à l’ensemble de la production. Nous envisageons ces fonctions collectives dans le cadre d’une démocratie économique.[7]
L’idée d’une « monnaie communiste » articulée au salaire socialisé à le mérite de mettre en lumière le fait que l’argent peut prendre des formes bien diverses, parfois prometteuses d’émancipation. Ainsi, en prenant au sérieux le rôle de l’argent dans les processus démocratiques, on met en lumière les torts de notre système économique actuel et la façon dont il a aliéné l’argent lui-même, de la même manière qu’il a aliéné le concept de travail et de salaire. L’enjeu est l’émancipation de l’argent de son cadre capitaliste, afin qu’il devienne un outil démocratique d’auto-gouvernance des communautés, y compris de leur vie économique, fondamentalement déterminante, car la plus matérielle. Le modèle des monnaies locales ouvre la voie vers cela, mais une extension de la logique qui sous-tend les monnaies locales promet que loin d’être un agent antidémocratique, l’argent peut en fait devenir un outil de démocratisation de l’économie et, par la même occasion, de renforcement de la démocratie.
J’aimerai terminer cette intervention en reconnaissant qu’il existe de nombreuses critiques qu’il serait possible d’adresser au modèle de monnaies locales. L’une de plus véhémentes est sûrement celle nous venant de l’orthodoxie marxiste, consistant à dire qu’il n’y a rien à sauver de la monnaie puisque celle-ci est essentiellement et nécessairement force d’aliénation. Les tentatives de monnaies locales sont alors perçues non pas comme des tentatives de résistance au fétichisme de la marchandise et à l’éclatement démocratique, mais comme sa perpétuation et adaptation dans le monde néolibéral, constitué d’individus désœuvrés en quête de sens et de communauté, mais restant viscéralement conduits par leurs intérêt personnels matériels. Pour les tenants de cette critique, les monnaies locales ne seront jamais assez radicales en ce qu’elles sont jugées inaptes à réellement remettre en cause les structures d’une économie fondée sur le fétichisme de la marchandise. Neary et Taylor, dans le même chapitre cité plus haut, portent cette critique :
L’argent est le déni de l’affectivité. L’affectivité implique une relation chargée de « sentiment », « d’émotion » et de « désir ». Dans toute société régulée par la valeur d’échange, les individus n’ont de relations qu’avec les choses : une affectivité pervertie et fétichisée. L'amour de la chose nie l'amour mutuel et réciproque des autres. La négation de la communauté réelle est inhérente à la forme monétaire. Les problèmes de l'argent ne peuvent être surmontés par la réforme et la remoralisation des relations monétaires car l'argent nie la préexistence d'une communauté morale ou affective en dehors de la communauté de l'argent.[8]
C’est ici cependant qu’il me semble que les monnaies locales constituent, de façon plus abstraite, une bonne image de la stratégie à adopter par une gauche réellement soucieuse de faire progresser le socialisme hors de son état de paradis. Une telle stratégie implique de prendre au sérieux toutes les tentatives, toujours imparfaites, d’ouvrir des brèches dans le capitalisme, et de situer des nœuds de socialisme déjà présents au sein même de la grande machine capitaliste, puis les agrandir. En ce sens, la démarche de Friot consistant à partir du « déjà-là communiste » du salaire socialisé – gagné à la force de luttes ouvrières des XIXème et XXème siècle – rejoint la démarche des « utopies réelles » d’Erik Olin Wright : partir des petites brèches existantes dans le capitalisme – brêches souvent limitées, imparfaites, inabouties ; association et initiatives locales portant des germes d’une sortie hors du capitalisme – et de les étirer ; déchirer le capitalisme de l’intérieur depuis ce qu’il contient déjà d’émancipateur. Il s’agit de ne plus ignorer que le capitalisme n’est pas un bloc idéologique clos et total, abstrait et hors de l’histoire, mais une pratique hétérogène, parcourue de luttes qui ont parfois remporté des victoires et laissé leurs traces.
Un pas vers la majorité économique (ou démocratisation de l’économie) serait peut-être celui de reconnaître les monnaies locales - existantes et en pratiques depuis de nombreuses années déjà - comme le déjà-là d’une monnaie socialisée. Plutôt que de s’en tenir à la théorie marxiste pure comme si le monde n’avait pas changé depuis le manifeste de 1848, et d’exclure d’emblée, depuis les hauteurs des trois livres du Capital, les tentatives d’organisation issues de la base des travailleur.euse.s et citoyen.ne.s, il faudrait savoir observer les différentes initiatives de monnaies locales à travers le monde et juger de leurs réussites et de leurs échecs, puis de savoir étendre les forces d’émancipation qu’elles contiennent.
La pluralité monétaire a révélé que l’argent est un médium plus complexe qu’on ne l’imaginait auparavant, et, de ce point de vue, nous avons vu que l’argent non seulement façonne les relations sociales, mais peut aussi être façonné par elles. En ce sens, nous pouvons dire que l’argent n’est pas intrinsèquement un médium antidémocratique, mais qu’un système économique dans lequel l’argent joue un rôle de média sans relation, purement instrumental et irréfléchi a en fait aliéné l’argent lui-même de son potentiel émancipateur. Les monnaies locales ont fait leur preuve dans bien des pays, par une revitalisation démocratique des communautés, et d’une reprise en main, certes souvent limitées, de l’économie. De la même façon que la question du salaire socialisé est celui de pouvoir étendre le déjà-là réel de ce modèle (les caisses d’assurances maladie et de retraite…) à toute la production, il faudrait savoir étendre le localisme économique des monnaies locales à d’autres sphères de la production. Une piste d’exploration serait justement de préciser comment monnaies locales et monnaie salariale s’articulent et se complètent ; en quoi ne pas conditionner la production au crédit accordé pas de banques privées irait de pair avec le fait ne pas laisser la monnaie devenir un capital-propriété lucrative ; en quoi cela peut nous aider à reprendre en main le financement de la production et nous mener vers la démocratisation de l’économie.
[1] Neary, M., Taylor, G. (1998). LETS Abolish Money? Is there a Community Outside the Community of Money?. In: Money and the Human Condition. Palgrave Macmillan, London. https://doi.org/10.1007/978-0-333-99543-3_5
[2] Idem, 99
[3] Idem, 93
[4] https://www.reseau-salariat.info/images/article_une_monnaie_communiste_.pdf
[5] Xavier Morin, « Une monnaie communiste ? »
[6] Ibid
[7] Xavier Morin
[8] Neary, M., Taylor, G. (1998), 101-102
Cet article a été écrit grâce au soutient de la fondation Johan och Jakob Söderbergs stiftelse