Tribulations d'une petite prof de banlieue

— Vous, Madame, vous êtes toujours de bonne humeur ! C’est Justine L. qui me fait ce compliment à 7h 55, alors que nous traversons la cour de récréation pour nous rendre en classe.
— Vous, Madame, vous êtes toujours de bonne humeur !
C’est Justine L. qui me fait ce compliment à 7h 55, alors que nous traversons la cour de récréation pour nous rendre en classe.
Ca me fait du bien, je suis flattée et rassurée : on ne voit donc pas que je suis encore dans le coltar.
Pendant que nous poursuivons notre chemin, me vient une pensée soudaine, comme un doute : ils doivent faire sacrément la tronche les autres profs, alors ? Pas étonnant, y sont toujours à geindre ! Même moi je les supporte plus trop et je préfère boire un café dans ma salle toute seule plutôt que d’entendre toujours les mêmes chansons ( « Où va-t-on ? Je ne les supporte plus. Qu’est-ce qui sont mal élevés ! Mais d’où sortent-ils ?... »)
Derrière, toute la classe de sixième au grand complet, dans une loooooongue file : 29 zozos et zozottes qu’ils sont cette année. C’est énorme. Ils portent tous de gros sacs et me suivent à des rythmes très variables. Je les houspille pour que ça avance plus vite, me donne des allures de maréchale bâtonnière et savoure les effets de ma petite autorité. J’ai du bol, ils m’écoutent, y sont sympas comme tout. Autour de moi, des gamins que je devine désoeuvrés, et qui aiment bien aller à l'école :
_ Madaaaaaâme, vous avez pas vos lunettes ? Vous nous voyez ?
_ Ah Madaaaaaaâme, vous avez l’air d’une poupée avec vos nouveaux habits.
_ Madaaaaâme, vous êtes toute pâle. Vous vous êtes maquillée ? On dirait un vampire !

C’est comme ça à chaque fois. Je suis à peine arrivée qu’ils m’assaillent de paroles. Ceux-là, ils ne vous abandonnent pas à votre solitude. Ils vous voient, ils vous entourent, ils vous parlent, ils ont toujours quelque chose à ajouter. Y a pas, on se sent exister avec eux. Ils vous accaparent tellement que vous en oubliez vos petites angoisses quotidiennes. Et pour tout avouer, dans un période très triste, c’est même eux qui m’ont redonné goût à la vie. Je ne suis pas prête de l’oublier.
On aurait dit qu’ils vous attendent depuis toujours et qu’ils n’ont personne d’autre, que leur existence est vide ...
_Non, mais, tu ne projetterais pas un peu, toi ?
_Si, si, t’as raison, faut que je me calme.
Quand je suis avec eux, je me revois au même âge. C’était le moment le plus heureux de ma vie familiale, celle avant que mes parents divorcent et que tout aille de travers et que je n’ai plus trop envie de grandir.
J’ai pas à me plaindre, je suis pas la seule, eux aussi, ils "sont déjà divorcés ". Quasiment la moitié de la classe, et un peu plus.

_ Madaaaaaaâme, il est trop mignon !

Je leur ai apporté un gros Toutou en peluche made in China, avec une cravate étoilée. On va l’accrocher quelque part pour que tout le monde le voie. Ca va mettre un peu d’humanité, que je me suis dit hier soir en l’achetant… Et dire qu’on n’a pas le droit d’apporter une cage avec des oiseaux, même pas un poisson rouge !
Dans l’escalier, on se bouscule, à l’arrière.
_ Ali, Dylan, vous êtes « mahboul ?, que je leur balance tout à trac en imitant ma cousine d’Algérie.
Ils me regardent épatés et éclatent de rire. Je leur parle souvent dans plusieurs langues. C’est un de mes effets favoris. J’adore speak english, et deutsch aussi, l’accent italiano m’euphorise et je contrecarre toujours les remarques des parents racistes avec un zest de polonais, pour pas qu’ils se plaignent que la-prof-de-français-elle-parle-en-arabe-en-cours. Ben quoi, être prof de français, c’est être une pro des langages et de la communication, non ?!
On arrive au bout du couloir du deuxième étage. J’ai de la chance. J’ai « ma » salle. Il fait frais, on a plein de courants d’air, mais ici, on a la paix. Les murs sont placardés d'affiches : la Semaine pour l’Éducation à la Paix, Zizou et un jeune handicapé, de belles illustrations de livres, un calendrier asiatique, des couleurs sur les fenêtres, des coquelicots en plastique autour du téléviseur… Parfois, je leur mets un peu d’encens, « pour chasser les mauvais esprits ». Mais pas longtemps, pour pas qu’ils étouffent.
On allait commencer à bosser, quand je vois Anissa qui s’avance vers le bureau, toute gênée :
_ Madame, la prof d’histoire-géo, elle m’a mis une observation hier parce que j’avais pas mes affaires…
_ C’est pas vrai ?!
Seigneur, doux Jésus, c’est ma faute !
J’avais exigé qu’Anissa allège son cartable (qui faisait bien une dizaine de kilos) en laissant ses livres superflus dans la salle. Or elle n’a pas pu les récupérer car j’étais en stage !
_ T’en fais pas, cocotte, je vais parler à Madame J.
Tu parles ! Madame J. est de la vieille école, elle est incorruptible. Comme elle l’a dit au dernier conseil de classe :
« On n’est pas là pour avoir pitié des élèves. »
Le combat est perdu d’avance.
Et ça n’a pas raté :
_ Ah ben, non, qu’elle me crie furibarde, c’est la même justice pour tous, y a pas deux poids deux mesures, un oubli, c’est un oubli…
Quelle c. ! Je m’en vais et tente de retrouver Anissa pour lui présenter mes excuses. Elle m’écoute songeuse et me répond après un silence :
_ C’est pas grave, Madame, Maman m’a dit qu’elle ne comptait pas, cette observation.
Je la regarde. J’écoute sa voix fluette. Et je me dis qu’on n’a pas assez l’amour et le respect des enfants en France.
C’est toujours la même question de rapport de force, la même hiérarchie. Les vrais adultes, les vrais Français, les vrais profs, ceux qui ont toujours raison et en sont certains… Je remonte, je traverse le couloir un peu déprimée.

_ Bonjour Madaaaâme !
, qu’on me lance avec un grand sourire enthousiaste.
_ Bonjour ! que je réponds, avec le même sourire.
Aimer mes élèves pour de vrai, malgré tout, que je me dis, y a que ça pour résister... Et tant pis pour le reste !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.