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Le Club de Mediapart dim. 1 mai 2016 1/5/2016 Édition du matin

Tribulations d'une petite prof de Banlieue (II) - Le cas Axel.

_ Les bons sentiments, ça ne vous mène nulle part...
_ Kikidiça ?? Encore une de tes « collègues » grincheuses ? Un parent d'élève exaspéré ? Un intellectuel germanopratin ?
_ Non, c'est moi, qui me suis dit ça…
_ Ah ben, bravo. Tu te fais passer pour la reine des profs cool, et maintenant tu nous la joues réac et cynique ?! Décidément, on peut pas te faire confiance…

Désolée, c'est un petit coup de fatigue.
Hier à neuf heures, à peine débarqué en cours, Jalil s'est lancé avec conviction dans le plaidoyer de la dernière chance, sans reprendre son souffle : « Mâdem, j'ai pas pu apprendre la fable, j'ai cherché mon livre de français partout, comme je vous avais dit, je l'ai perdu, j'avais mis mon réveil à 5h30 pour être tranquille pour apprendre Le Loup Et La Cigogne, je me suis levé tout de suite, j'ai commencé à chercher le livre, mais j'ai pas pu le trouver, y a eu une coupure générale, pu d'eau, pu d'électricité, pu rien, comme ça, à peu près une demi-heure après ! Même que mon grand-frère y m'a dit en partant à son travail que c'était pas normal de faire ça aux gens, parce que vous voyez, Mâdem, j'habite au dix-septième étage, chuis arrivé en retard ce matin à huit heures, parce que l'ascenseur marchait pas, et même j'avais oublié des affaires, mais j'ai pas pu remonter, c'était trop long, c'est pour ça que je suis en retard, j'ai raté le cours de maths… »
J'avais un mal fou à fixer mon attention sur sa tirade au phrasé véloce (il fera du chemin, le petit !).


C'est la faute à Axel, si je n'y comprends rien.
Il me met sur les genoux, celui-là.
Quand Axel est présent, il n'y en a que pour lui. Je ne vois que lui, je ne m'occupe que de lui, je n'entends que lui… et le discours de Jalil, le cours et le reste de la classe sont remisés dans un lointain brumeux que je discerne vaguement.
Pourtant, tout partait d'un bon sentiment : à l'école de la République, il faut accepter tous les élèves, dans leur diversité, avec leurs particularismes… Zarma l'école, elle est pour tous, comme une belle pâtisserie où tu peux rentrer gratuitement et te servir à volonté. C'est pour ça, qu'on a aménagé un ascenseur pour les éclopés du moment et ceux qui seraient en chaise roulante. Enfin, heureusement qu'il n'y en a pas, parce que je ne vois pas où ils pourraient s'asseoir dans cette salle bondée : c'est tout juste si je peux encore me faufiler entre les tables ! Alors, un fauteuil roulant en plus, je vous dis pas l'embarras… Pour les mal-voyants, on propose gracieusement des tiers-temps supplémentaires pour la prise de notes et, si tu négocies bien, le gestionnaire te donne un bonus de photocopies pour que tu leur imprimes les cours en très gros. C'est y pas gentil ?!
Mais, pour Axel, là, je ne vois pas ce qu'on peut faire.
Et y a pas d'autre structure d'accueil.
Je l'avais tout de suite remarqué à la Rentrée, à cause de sa tête étrange. Il n'est pas moche, non. Il a un visage lunaire, avec des yeux marron un peu tristes, et de fins sourcils en accent circonflexe, souvent inquiets. Mais c'est une tête en forme de coing, plus plate, plus allongée, plus ovale que celle des autres. Au premier coup d'œil, je me suis dit : y doit avoir kekkchôz, des problèmes de compréhension, ctissui… Pour finir, le problème est bien autre : pour résumer, y a comme un hic, si je puis dire.
Il a un genre de maladie des nerfs, un genre de stade premier de l'hyperactivité, qui lui fait pousser des micro-hurlements en forme de « HIC », toutes les cinq secondes en moyenne.
Ça lui échappe, comme un hoquet. Il n'a même pas le temps de fermer la bouche et - bam ! -, il pousse son « HIC » suraigu, à fond les décibels. Si vous avez le malheur d'être à côté de lui, vous en avez les tympans crevés. Parfois, il essaye de se contenir, mais c'est plus fort que lui, ça le traverse à la vitesse de la lumière. Tout son corps est secoué d'un tremblement… « HIC
Il peut même plus se concentrer tellement ça l'occupe, cette affaire. Parfois, le « HIC » devient un son plus étiré comme une note : une sorte de « hhiiihoowawa».
On dirait le jappement ultrasonique d'un chiot nauséeux. Il en a des soubresauts qui le font remuer sur sa chaise comme un électrocuté. Sa main ne lui obéit plus et elle est emportée par ce séisme. Le crayon griffe la feuille, la déchire.
Le premier jour, je me suis demandée si c'était pas une blague, les autres aussi. Les ricanements ont démarré au quart de tour. Mais on a vite compris que ça servait à rien. Il a fallu conclure des accords bi et équilatéraux : tout le monde doit faire comme si ça ne dérangeait personne, on ne se tourne pas vers lui, on ne sursaute pas, on ne se bouche pas les oreilles, on fait ab-strac-tion. Je lui photocopie tous les cours pour qu'il ait des feuilles dans son classeur. Je lui prête mon ordinateur pour qu'il essaye d'écrire un peu en pensant à autre chose. Mais en attendant, je ne sais pas quoi faire d'Axel et je ne comprends rien à ce que raconte Jalil... Et toute la classe est en alerte.
Remarquez, l'année dernière, c'était presque pareil avec Léo. Il avait aussi un handicap : il était carrément hors-connexion avec le monde réel. Mais lui, il restait silencieux. Alors ça gênait pas. On restait dans le politiquement correct.
Quoique.
Au dernier trimestre, il a bien fallu admettre qu'il était difficilement orientable et la médecine scolaire nous a même reproché de ne pas l'avoir signalé plus tôt comme inapte !
C'est à y perdre son latin.

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que ce dernier soit plus drôle... ses billets.