— Aujourd’hui les zamis, on écrit un récit fantastique. On commence par faire un brouillon, on se corrige, on recopie au propre…
Une vague de murmures effarouchés accueille mon annonce. Les foules sont en état de choc.
— Et ça va être noté ?
Question piège. A chaque fois, ils me font le coup. J’ai l’impression désagréable de devoir les monnayer. Si je réponds que ce n’est pas noté, ils ne travailleront pas sérieusement, alors…
_Oui, assuré-je, fermement, ça va être noté et ça comptera dans votre prochain relevé de notes !
C’est l’argument ultime, je triomphe, mais pas pour longtemps. L’ennemi n’a pas perdu contenance et reprend déjà l’assaut avec effronterie.
_ Sur dix ou sur vingt ?
_Comme d’habitude, tout compte, tout est sur vingt, TOUT EST NOTÉ !
Je lève des yeux exaspérés vers le plafond et soulève les bras avec impuissance.
_Et on doit faire combien de lignes ? insiste une petite voix perfide. Dix lignes, ça suffira ?
_ Non, au moins vingt.
_ Allez, quinze, Madame…
_ Ah vous n’allez pas commencer à chipoter ! On écrit une rédaction, pas un paragraphe, pas un résumé, une vraie histoire avec tous les détails, quelque chose de personnel, de fantaisiste… Débrouillez-vous, il faut qu’on vous lise avec plaisir ! De l’imagination ! Du suspense ! Au boulot.
Je frappe énergiquement des mains, c’est le signal : le débat est clos.
Ou presque.
Un demi-silence s’est à peine installé que commence le défilé des écrivains en panne sèche. Ils avancent l’un après l’autre vers mon bureau. Ça s’appelle « aide personnalisée », à l’IUFM. Je lis les premières ébauches :
« Une jeune fille mourut. Et le lendemain, les cheveux de toutes ses sœurs étaient tout blancs… »
_Madame, je sais plus quoi écrire...
_ Normal, on dirait pas un début, mais une fin. Qui est cette jeune fille ? Et ses sœurs ? Pourquoi meurt –elle ? Il faut préciser l’ensemble.
Au suivant.
« Un jour que je marchais dans la rue, j’ai vu un mendiant assis par terre. Il m’a regardé longuement. Je resta immobile comme endormi face à lui. Lorsque j’ouvra les yeux, j’étais assis à ses côtés. Il m’avait transformé en canne. »
_ Madame, j’arrive pas à trouver une suite. Je suis bloqué.
_ Ben, la "canne", c'est vraiment celle avec deux "n" ? C’est la femelle du canard ou la béquille ? Qu’est-ce qui lui arrive après ? Elle se balade avec le mendiant ? Il la mange ou il fait du feu avec ?
_ Ah oui, oui, il va faire du feu, c’est génial ça, madame !
Hussein retourne à sa place, affichant un enthousiasme trop grand pour être définitif. Pour le moment, plus personne n’est au bureau. Je m’accorde deux minutes de répit et feuillette une brochure sur des séjours en Sicile.
Hélas, Hussein est de retour, comme surgi du néant.
_Madame, j’ai terminé. Une fois que la canne a brûlé, il reste plus rien, l’histoire est finie …
Nous sommes interrompus par des gloussements. Agitation au premier rang. Je fais patienter Hussein d’un geste de la main.
_ Marion, mets-toi au travail au lieu de bavarder. Pourquoi tu n’écris rien ?
_Madame, je peux faire la rédaction chez moi ? En classe, je n’y arrive pas.
_ Essaie d’écrire quand même.
Je reprends le fil, mais Hussein a déjà tourné les talons en marmonnant qu’il allait changer d’histoire.
Suivant.
Nadia me tend un cahier en lambeaux. J’entreprends un déchiffrage laborieux. Soudain, je sursaute.
_ « Connerie » ?! Ah non, on n’emploie pas des mots comme ça dans une rédaction, enfin !
_Ben, pourquoi ? C’est un mot bien « connerie » !
Nadia prononce le mot avec une telle délicatesse, en articulant soigneusement : « con-ne-rie ». J’en suis confondue. Tout est sans doute relatif.
_Mais non, tu sais bien que c’est un gros mot tout de même…
_ Non, je vous jure Madame, je croyais que c’était un mot bien. Qu’est-ce qu’on dit à la place ?
_ Mets « bêtise », par exemple.
_ Madame, c’est de votre faute. C’est vous qui nous avez conseillé de lire Zazie dans le métro et La vie devant soi. Y a plein de gros mots là-dedans ! intervient Marion fort à propos.
_ Toi, arrête de bavarder inutilement. C’est pas le moment, le temps presse, il faut écrire quelque chose avant la sonnerie, sinon…
Pas de chance, ça sonne justement.
_ Terminez tout pour le prochain cours, je ramasserai les brouillons, je comparerai, et…
Ils se sont tous envolés comme des mouches. L’appel des vacances est le plus fort. Avant de partir, Marion a laissé un feuillet sur le coin du bureau :
_ « Enfin la sortie des cours. Cette journée m’a paru interminable. Mais à ce qu’il paraît, l’école est une opportunité exceptionnelle à saisir. C’est ce que s’entêtent à dire tous les adultes… »
Je l’interpelle en vain.
_ Marion, on avait dit un texte fantastique, pas réaliste !...
Billet de blog 26 octobre 2008
Tribulations d'une petite prof de banlieue (III). Rédactions fantastiques.
— Aujourd’hui les zamis, on écrit un récit fantastique. On commence par faire un brouillon, on se corrige, on recopie au propre…Une vague de murmures effarouchés accueille mon annonce. Les foules sont en état de choc.— Et ça va être noté ?Question piège. A chaque fois, ils me font le coup.
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