ESPERANCE BANLIEUES : LES NOUVEAUX MISSIONNAIRES

"Il ne faut jamais faire confiance à des personnes que l'on ne connait pas", "ne prends pas les bonbons des inconnus". Ces expressions sont des phrases que l'on dit et répète souvent à nos enfants. Aujourd'hui, à quarante et un ans, je m'aperçois que ces expressions renferment encore pour nous, adultes, une intangible vérité.

 

ESPERANCE BANLIEUES, UNE FONDATION EN MISSION

Créée en 2012, par Eric Mestrallet, la Fondation Espérance banlieues se donne pour objectif de favoriser le développement d'écoles libres, en plein cœur des quartiers sensibles de France. Au delà des campagnes médiatiques et du soutien de personnalités connues et reconnues, telles que PPDA , Harry Roselmak, Djamel Debouzze et Melissa Theuriau, en vue de sauver les enfants des quartiers populaires au décrochage scolaire, les déclarations obscures d'Eric Mestrallet, cet entrepreneur (comme il aime à se présenter), auraient dû interpeller ma conscience républicaine et laïque.

En déclarant, lors d'un discours intitulé « La défense de l'éducation » : "Nous avons aussi une ambition, que l'on doit avoir en tant que chrétien, d'aller enseigner à toutes les nations. Et puis, on doit aussi, me semble-t-il dans cette continuité, avoir le souci de réconcilier la foi et la raison, d'apporter ce qui est nécessaire à nos enfants pour contribuer à ce à quoi nous appelés le Saint-Père". Et d'ajouter dans un élan d'enthousiasme : "Venez vous former,venez nous rejoindre pour pouvoir, après, aider d'autres écoles qui sont à côté de chez vous et ainsi on pourra, comme le rappelle l'Eglise, participer à cette tradition pédagogique catholique, celle qui rappelle avec force que le caractère central de la personne est important et qui promeut la formation intégrale que vous essayez de dispenser, notamment à Saint Dominique."Mestrallet, semble lever le voile sur ses intentions profondes. Remettre l'Eglise au milieu des cités sinistrées. Des déclarations d'une consternante limpidité : reconquérir par la parole du Christ, les territoires perdus de la République.

Outre le caractère prosélyte de ces assertions, il me paraît clair que la Fondation veut absolument construire de bons petits soldats de culture chrétienne où la scolarité n'est qu'un prétexte, une opportunité d'amplifier la parole des Saintes Ecritures. Une douloureuse espérance pour nombre de ces familles prises en tenaille entre une école publique en déliquescence, laissée à l'abandon par l'Etat et des missionnaires illuminés et galvanisés par la défaillance du système scolaire dans nos banlieues françaises.

 

MARSEILLE ET SON ECOLE PAS COMME LES AUTRES, L'ECOLE DU COURS FREDERIC OZANAM

Une école pas comme les autres où le corps pédagogique et les bénévoles ont deux points en communs : tous sont blancs et tous sont catholiques pratiquants. A Marseille, le directeur est un jeune papa, d'une trentaine d'année, diplômé de l'école de management de Lyon. Cette formation dans une prestigieuse école de commerce le prédestinait au business ou à la gestion entrepreneuriat mais ne le dirigeait pas vers le monde de l'éducation, la psychologie de l'enfant ou l'encadrement d'une école. Un directeur d'un autre genre, prospecteur des finances scolaires avec comme préoccupation première la recherche de fonds privés et publics. Quant aux professeurs, aucune certification de l'Education Nationale. Ils arborent seulement des profils religieusement concordants. Une mère au foyer dont le seul diplôme requis fut la bonne éducation de ses cinq enfants. Une responsable RH, sans expérience pédagogique préalable, jetée dans une classe de douze élèves et qui perdra pieds très rapidement. Un maître nageur dont le souhait était de se diriger vers les ordres ecclésiastiques, chargé des élèves de CM2, pour sa première expérience. Expérience qui fût difficile pour lui mais surtout pour ses élèves, obligés de composer à un moment charnière de leur scolarité avec le manque d'expérience de ce professeur en herbe. Des écoles où l'expérimentation scolaire est le maître mot, la pierre angulaire d'un système qui joue avec le désespoir des parents et les lacunes scolaires des élèves. Des écoles tenues par des apprentis sorciers de l'éducation.

Des écoles où la banlieue est un vulgaire produit marketing et qui appelle les belles consciences et les gros portefeuilles à investir un territoire. La banlieue devient alors un non lieu, une zone doublement interdite. Interdite à l'excellence scolaire et interdite à la mixité sociale. Des petits entrepreneurs de la misère sociale et scolaire qui prennent la banlieue comme un nouveau fond d'investissement.

Lever un drapeau ou chanter la Marseillaise ne suffiront pas à former des consciences, à développer le sentiment d'appartenance nationale, à lutter contre les prétendus phénomènes de radicalisation juvénile, à construire des esprits, à remplacer des professeurs certifiés, à réaliser pour ces enfants-là la promesse d'Egalité, de Fraternité et de Liberté.

 

UNE ÉCOLE "ACONFESSIONNELLE" OÙ TOUTES LES RELIGIONS ONT LEUR PLACE ; PLAISANT MAIS FAUX !

A chaque fête religieuse chrétienne, les élèves avaient droit, par le biais du directeur ou d’un professeur, à la catéchèse de la fête. Ils connaissent donc l'Épiphanie, la Chandeleur, le Mardi-Gras, le Carême, Pâques, l'Ascension, la Toussaint et bien évidemment Noël. Démarche intéressante pour la culture de l'enfant, à condition de présenter les fêtes religieuses d’autres confessions. Malheureusement, cela ne s'est jamais fait !

Il y eut aussi un étrange rituel pratiqué en fin d'année sur des élèves de CM2, sous la direction des encadrants, sans l'accord ni la présence des parents. En cours de récréation, les enfants ont été alignés. Drap blanc sur la tête, de l'eau leur a été versée dessus, puis le corps enseignant a signé de la croix et leur a souhaité un bel avenir. Une drôle de façon de souhaiter bonne chance.

Et que dire de la réaction épidermique du directeur, face à un parent d'élève venant chercher son fils en qamis. Lui signifiant que cette tenue n'était pas tolérée au sein de l'établissement car cela pouvait créer de la "crispation" et "choquer les enfants". Il organisa néanmoins la venue d'un prêtre vêtu d'une soutane, arborant une grosse croix ostentatoire autour du cou et portant des sandales franciscaines. Celui-ci avait le droit, sans l'accord des parents, de faire une intervention dans les classes et de partager sa foi et son amour de Dieu, à des élèves de 6 à 10 ans. La soutane pour les uns et le qamis contre tous !

Sans oublier les cours de parentalité où le directeur expliquait aux parents que la femme est "le symbole de l'utérus géant" et que l'homme est "le symbole de la coupure du cordon". Des cours où le directeur nous expliquait que la mère a pour action et vocation de "nourrir, donner le bain, consoler, câliner..." et le père doit, pour lui, "poser les limites, se lever le matin, aider à faire du vélo, nommer les choses...". Des cours de parentalité où l'on apprend qu'un foyer sans papa à la maison mène l'enfant à "la transgression, l'inadaptation sociale, la peur du risque et de l'inconnu, ...". Des cours qui mènent une maman célibataire à la culpabilité et à la tristesse. Des cours qui avaient tous un point commun : une certaine vision conservatrice de la société et des opinions rétrogrades vis à vis des femmes.

Une consanguinité éducative et confessionnelle qui règne encore sans partage, malgré les demandes répétées de certains parents d'élèves qui constatent dans ce recrutement ciblé et ces comportements dirigés la volonté d'imposer une ligne de démarcation entre le corps enseignant et les enseignés. Un entre soi que l'on retrouve encore partout en France dans ces écoles, synonyme d'un repli identitaire et confessionnel inquiétant. Un prosélytisme déguisé pour mieux propager une certaine vision du monde.

 

UNE SEULE SOLUTION, SURVEILLER OU QUITTER CES ÉCOLES

Une école de blancs chrétiens pour des enfants noirs et arabes majoritairement de confession musulmane, comme le souligne Albéric de Serrant, directeur de la première école Espérance Banlieues, à Montfermeil « le Cours Alexandre Dumas » : "Pour ces enfants des quartiers, la conscience judéo-chrétienne, souvent si mal comprise, apparaît comme une bouffée d'air frais". Le prosélytisme acharné et déguisé est l'une des raisons qui m'a décidé à retirer mon fils de cette école.

Je reviens à ce que je disais à mon fils et je me dis, pourquoi ne l'ai-je pas appliqué pour moi ? Pourquoi ai-je eu confiance en des inconnus ? Je me suis faite avoir par l'air sympathique de ces gens.

J'appelle donc les parents à être plus vigilants face à ces écoles, à s'informer et à enquêter avant d'y mettre leurs enfants. Je ne l'ai pas fait et aujourd'hui je le regrette amèrement. Un sourire et de belles paroles ne sont pas forcément signe de bienveillance, de sécurité, de compétence et de qualité.

Aujourd'hui, à Reims, à Compiègne, à Argenteuil, à Angers et dans d’autres villes, des collectifs se mobilisent contre ces écoles et dénoncent les accointances entre les maires LR pour la plupart et le réseau Espérance Banlieues. Cette situation permet aux élus de privilégier ces écoles au dépens des écoles publiques en place.

C'est pour ces raisons que je demande à Monsieur le Ministre de l'Education Nationale, Jean-Michel Blanquer, "défenseur de la laïcité" de faire preuve d'une grande vigilance sur ces écoles car l'espoir scolaire de nos enfants ne peut naître du désespoir suscité par l'abandon des écoles publiques de nos quartiers.

Et surtout, j'invite Monsieur Mestrallet à revoir sa copie, son cahier des charges au sujet de ses écoles qui à terme aggraveront la fracture scolaire de cette banlieue sacrifiée .

 

Chahida Soilihi,

ex-parent d'élève du cours Frédéric Ozanam et membre du collectif Maman Citoyenne.

 

 

 

 

 

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