Shahin Hazamy: le nouveau regard sur les banlieusards

À l'origine de maraudes pour venir en aide aux sans-abri depuis 2017, Shahin Hazamy, 25 ans et fondateur de la marque de prêt-à-porter Banlieue Ghetto Cité, ainsi que de l'association Entraide Banlieue, est devenu journaliste indépendant en s'engageant quotidiennement au sein des quartiers populaires.

 

 © Lou Brisot © Lou Brisot

Paris, 20e arrondissement. C'est ici que tout a commencé pour le jeune Shahin Hazamy. Son nom ne vous dit peut-être rien, et pourtant, à deux pas du périphérique entre Porte de Montreuil et Porte de Vincennes, dans la cité HLM Paganini, le petit avait déjà le rêve de rendre ses parents fiers, malgré les vices de la vie banlieusarde. « Mon parcours scolaire n'a pas été brillant. Après la primaire, le collège, le lycée puis l'obtention de mon baccalauréat professionnel technicien de production, j'ai arrêté mes études pour travailler et récolter de l'argent pour ma famille ». Créant par la suite sa société de transport, il en a profité également pour lancer sa marque de vêtements, en rapport avec sa passion de toujours : la photographie. « J'aime beaucoup prendre des clichés. Je me balade dans les quartiers d'Île-de-France et dans les cités pour capturer des moments de vie marquants. Je sélectionne ensuite les meilleurs instants pour les imprimer sur du textile ».

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Croire aux changements entre la police et la société

Discriminations policières ou encore contrôles d'identité, le Parisien a souvent été victime de racisme. « Un jour, je me suis présenté à la banque pour ouvrir un compte professionnel et lancer des projets, mais ce n'était pas possible car les personnes ne te font pas forcément confiance si tu n'as pas les moyens financiers. Et puis à un moment donné, une employée connaissait ma sœur. Grâce à elle, j'ai pu me lancer. En banlieue, sans connaissances, il est compliqué de réussir si l'on n'est pas un minimum accompagné et informé », constate Shahin. Des problématiques rencontrées également avec les forces de l'ordre, ont permis au jeune homme de 25 ans de se forger un caractère et de mieux appréhender la vie et ses aléas. « Les policiers me contrôlent depuis 10 ans et connaissent mon identité par cœur. On a pratiquement grandi ensemble », raconte le journaliste indépendant. Suivi de l'actualité au sein des quartiers populaires, lutte pour plus de justice sociale, le jeune homme met en lumière les faits du quotidien, de la photographie en passant par la vidéo sur le réseau social Instagram, entre autres. Au cœur de l'action et sur le terrain lors d'agressions, de révoltes ou encore de manifestations, 20 000 internautes restent attentifs à ses dernières publications. « J'aime le contact humain et les rencontres. Il est intéressant d'observer comment d'autres banlieusards se comportent, réagissent ou échangent. La mentalité est différente, ce qui permet de prendre un certain recul et d'avoir un nouveau regard. Avant de faire mon travail, je n'avais jamais parlé avec un policier. Pour moi, ils étaient tous les mêmes. Et depuis, beaucoup ont pris contact avec moi. Certains pour me menacer, car ils n'aiment pas vraiment le travail que je fais, et d'autres m'ont remercié. Cela montre que certains policiers ne se sentent pas bien dans leur métier, se sentent méprisés et victimes. Il y a beaucoup de suicides à cause de la pression psychologique de certains collègues. Le travail doit se faire de l'intérieur pour permettre de changer les choses ».

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Garder le sourire et se contenter de peu

Né d'une mère algérienne et d'un père iranien, Shahin Hazamy a vécu une quinzaine d'années en banlieue. Ce dernier vit désormais à Cergy-le-Haut et a toujours de très bons rapports avec les jeunes. « Tout le monde se connaît au sein de la cité. J'ai la chance d'avoir grandi dans un quartier où l'entraide est primordiale ». Seulement, très peu d'activités sont mises en place pour permettre aux jeunes de s'investir et de s'épanouir. Bon nombre sont livrés à eux-mêmes. « À Cergy-le-Haut, dans la cité du square du closeau, il manque un city stade pour les jeunes et ils ne peuvent pas accéder au local du quartier. L'idée serait d'apprendre à faire un CV ou des démarches pour créer une société. Mais pour cela, il faudrait avoir un budget conséquent, des moyens et des équipements. Pourtant, les jeunes seraient prêts à s'occuper de ce local pour que d'autres évitent de rester en bas des immeubles ou sur les parkings, évitant ainsi la délinquance ». Expérimenté, le militant organise régulièrement des maraudes pour venir en aide aux sans-abri, il est accompagné de jeunes du quartier volontaires et dynamiques. « La vie en banlieue m'apporte simplement du bonheur et me rend heureux. Je garde le sourire et je me contente de peu. On n'est pas condamné à l'échec, ni résigné. J'ai eu un simple bac et j'ai été expulsé dans plusieurs établissements. Même si certains professeurs dénotaient des compétences et des capacités, malgré mon manque de concentration et d'intérêt. Certes, c'était difficile, mais aujourd'hui j'interviens dans de nombreux quartiers ». Roubaix, Aubervilliers ou encore Clichy-sous-bois, Shahin Hazamy, initie les jeunes à l'entrepreneuriat ou encore au métier de journaliste. D'autant plus qu'il ne cache pas qu'en tant que fils d'immigrés, il doit prouver deux fois plus que les autres. « J'aidais mes parents à remplir leurs papiers administratifs. Étant l'aîné d'une fratrie, je n'avais pas forcément le temps de suivre les cours car je devais également surveiller les devoirs des cadets ».

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Ateliers d'éducation aux médias et aux images

Un nouveau statut lui permettant de transmettre ce qu'il a appris. Être maître de soi-même, croire en soi, et surtout travailler pour atteindre ses objectifs, le médiateur essaye sans cesse d'apporter une touche d'authenticité. « Les jeunes sont très ouverts, ils communiquent, échangent et c'est d'autant plus enrichissant pour moi que pour eux. Je les mets en situation et nous abordons les thèmes des violences policières, du racisme, de l'éducation aux médias ou encore de l'islamophobie ». Comment réagir face à une agression ? Faut-elle la filmer et la diffuser ? Où chercher l'information ? Quel comportement adopter, pour quelles conséquences ? « L'objectif est de ne plus se faire justice soi-même ». De ce fait, l'argent récolté par Shahin lors de ses interventions servira à financer la création de la marque de vêtements de jeunes élèves de la cité. « J'ai donné l'envie aux jeunes d'entreprendre et je leur fais confiance. Aujourd'hui, je ne regrette rien. Je suis fier du chemin parcouru et je ne veux pas m'arrêter là. Il faut que je fasse toujours mieux que la veille pour ne pas m'attarder sur mes acquis ». Le petit a en tout cas tout réussi, ou presque. À présent, il espère pouvoir vivre de son métier de journaliste indépendant, celui qui lui permet d'affronter les injustices et de sortir des sentiers battus.

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