Les universitaires et opposants politiques dans le collimateur de LREM

Alors que la menace terroriste revient sur les devants de l'actualité, dans les coulisses La République En Marche semble être occupée à frapper d'autres ennemis.

Quelle semaine !

Nous voilà à nouveau confiné.es. A nouveau, la politique se déroule loin de nous, sans nous, contre nous. Les derniers jours ont été éprouvants pour toutes les personnes qui militent contre les discriminations et pour les libertés. La pandémie se poursuit, et c’est à présent dans un contexte tragique d’attentats que se déroule ce nouveau confinement.

Comme on s’y attendait, de même que le COVID avait déclenché une vague de racisme anti-asiatique, le meurtre de Samuel Paty et l’attentat de Nice ont à leur tour déclenché un torrent islamophobe. En plein essor du concept très vendeur de séparatisme, le gouvernement semble avoir trouvé l’ultime carotte pour s’attirer la sympathie des droites, séduites par ces excès de xénophobie et d’autoritarisme. Sûr de son coup, LREM s’attaque à présent, dans l’ombre, à l’Université. Et pour cela tous les moyens, même les plus déshonorants pour notre pays, sont bons.

Le 22 octobre, Jean Michel Blanquer affirmait au micro d’Europe 1 : « Je pense à la complicité intellectuelle du terrorisme. Notre société a été trop perméable (...) à l'islamo-gauchisme qui fait des ravages à l'université, dans les rangs de la France Insoumise… ». Deux jours plus tard, le ministre de l’éducation nationale récidivait dans le JDD : « il y a un combat à mener contre une matrice intellectuelle venue des universités américaines et des thèses intersectionnelles, qui veulent essentialiser les communautés et les identités, aux antipodes de notre modèle républicain ». Ses déclarations paraissent fantasmagoriques, mais surtout très inquiétantes de la part d’un ministre de l’éducation. Par un retournement grossier, Blanquer accuse de complicité les seules personnes qui soient en réalité capable de comprendre et de désamorcer les dispositifs d’embrigadement radicalistes. Nous sommes nombreux.ses à nous sentir directement visé.es. Soudain, tout le monde se retrouve sur le banc des accusés : enseignant.es chercheur.euse.s, étudiant.es, militant.es féministes, anti-racistes ou tout simplement de gauche, journalistes… Pour être la cible des droites réactionnaires il suffit désormais de rentrer dans la catégorie fourre-tout prévue à cet effet : l’islamo-gauchisme. Tout le monde a ce mot à la bouche, non plus seulement l’extrême droite dont il est originaire, mais également un gouvernement et des médias supposément centristes. Un mot bien étrange et bien peu référentiel puisque, jusqu’à preuve du contraire, personne en France (ni ailleurs) ne s’est jamais réclamé d’une telle mouvance. On imagine difficilement comment pourrait se construire une connivence aussi incongrue. Et pourtant un certain nombre de personnalités médiatiques et politiques s’en donne à cœur joie, trop heureux de pouvoir s’attaquer à la fois aux minorités racisées et à la gauche intellectuelle.

Du côté du gouvernement, aux déclarations indécentes et indignes de Jean Michel Blanquer s’ajoute un amendement voté en procédure accélérée au Sénat ce 28 octobre en toute fin de soirée, et qui stipule que « Les libertés académiques s’exercent dans le respect des valeurs de la République. ». Parallèlement, un certain nombre de prérogatives semblent s'articuler dans le but de restreindre et de contrôler la recherche universitaire, déjà pénalisée par les restrictions budgétaires et l'accroissement de la concurrence entre universités. Il y a de quoi avoir très peur. Les valeurs de la république forment un concept à peu près aussi élusif et interchangeable que ceux de « séparatisme » ou d’« islamo-gauchisme ». Et derrière cette courte phrase, c’est tout un roman de Georges Orwell qui se déroule : jusqu’à quand les valeurs de la république seront-elles républicaines ? Pourra-t-on encore garantir cela en 2022, si l’extrême droite ou ses affiliés parvenaient à s’emparer du pouvoir ? Il ne sera peut-être même pas nécessaire d'attendre jusque là pour avoir un avant goût de l'autoritarisme réactionnaire. De plus, le propre de la République n’est il pas de permettre que l’on s’interroge sur ces valeurs et le sens qu'on leur attribue, qu’on ne fixe rien dans le marbre qui pourrait un jour nuire au peuple ?

Dans cette situation où les instances politiques insultent et salissent l’université française - qui si longtemps a garanti le rayonnement intellectuel de la France et servit d’avant-garde aux avancées des libertés individuelles, il y a quelque chose de tout particulièrement inquiétant. Les terroristes sont, pour la grande majorité, des personnes incultes ayant eu un accès limité à l'éducation, et c’est précisément ce qui les rends vulnérables. Ce n’est pas une quelconque théorie enseignée dans les facultés qui est le terreau des radicalismes, mais bien l’ignorance. C’est parce que l’on s’entête à ignorer les conséquences effectives de nos diverses ingérences à l’étranger que les terroristes islamistes sont capables de remplir ces vides par leurs discours de haine. C’est parce qu’on est incapable de se saisir franchement des questions de différences, de discrimination et de vivre ensemble qu’ils sont capables de schématiser nos rapports sociaux comme étant fondamentalement binaires et irréconciliables.  L’école et a fortiori l’Université sont garantes du sentiment d’appartenance, de la pensée critique  et de l’élévation intellectuelle des citoyens. C’est pourtant la leçon que l’on devrait tirer de la mort de Samuel Paty ! Comme le dit si justement Eric Fassin : « un professeur est mort, et on en fait porter la responsabilité à d’autres professeurs… ». C’est un tour de force particulièrement cynique qu’opère ici LREM.

Finalement, en plus de pénaliser injustement des personnes qui n’ont rien à voir de près ni de loin avec les attentats terroristes, ce type de politique vers laquelle tend le gouvernement rend la France d’autant plus vulnérable aux radicalismes. Pendant que l’on accuse les militants et les universitaires, on évite aussi habilement d’évoquer les sujets qui fâchent et qui pourraient véritablement interroger notre société.  Il vaudrait mieux s'attacher à constater, par exemple, le fait que l’antisémitisme du Rassemblement National lui a fait côtoyer depuis longtemps les milieux islamistes radicales, comme le rappelle une récente enquête du JDD. Ou encore le fait que le parquet national antiterroriste ait refusé de prendre en charge l’enquête sur l’attentat raté d’Avignon, où un homme se réclamant sans ambiguïté de Génération identitaire (groupuscule néofasciste affilié au RN) a menacé un commerçant maghrébin et attaqué des policiers.

Chers adelphes, les nouvelles ne sont pas bonnes. LREM a désormais dans le collimateur tout ce que nous représentons et tout ce pour quoi nous nous battons. J’entends dire à ces tartuffes de la République que leurs tentatives de délégitimer notre lutte ne nous arrêtent en rien. Bien au contraire, leur islamophobie décomplexée, leurs discours sur des séparatismes chimériques, la récupération politique immonde qu’ils orchestrent autour des tragédies que constituent les attentats, leur haine des intellectuels et de la recherche universitaire, tout cela nous conforte dans nos positions. Plus que jamais, nous devons libérer la France otage de ces idéologies racistes, ethnocentristes et autoritaires qui la gangrènent actuellement et qui lui ont par le passé fait commettre des actes irréparables dont on ne connait que trop bien les conséquences. Et plus que jamais nous espérons que l'Université française pourra et saura, comme elle l'a fait auparavant, se placer à l'avant-garde de cette lutte. 

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