Trois exemples de lutte pour l'indépendance en France

Le rachat des Cahiers du cinéma par des producteurs et financiers entraîne le départ de toute l'équipe ; la fin d'un cinéma municipal de Quimper illustre comment les circuits avalent les cinémas indépendants ; la presse quotidienne régionale lutte pour son indépendance alors qu'un candidat aux élections fait pression sur le journal. Trois signaux d'une érosion en cours de l'indépendance en France.

Toute la rédaction des Cahiers du cinéma, dans un élan collectif dont l'intelligence et la cohérence sont saluées de tous côtés,  a décidé de "se casser" refusant de cautionner la ligne "chic et conviviale" souhaitée par les nouveaux acquéreurs de la revue et probablement un assujettissement aux orientations de producteurs français. Jean-Philippe Tessé sur France Inter (le NRV de Laurent Goumarre du 04/03/20) a tenu des propos forts rappelant le principe d'indépendance, l'ADN de la revue. Eux, critiques et rédacteurs, y sont attachés, viscéralement. Son courroux légitime face à Philippe Rouyer, président du Syndicat de la Critique qui signe un édito complaisant envers le consortium des nouveaux propriétaires de la revue et peu enclin à jouer un héraut de la liberté de la presse, cette ténacité était émouvante à écouter, tant elle faisait appel à l'intelligence et à la lucidité de l'auditoire, qu'il fût cinéphile ou pas. Philippe Rouyer eut beau louvoyer en brodant (de mémoire) sur le thème "mais c'est bien que les Cahiers soient rachetés, un nouveau souffle" visiblement partial et mettant en doute une santé économique certes fragile mais exemplaire d'une revue tout à fait vivace, Laurent Goumarre nous servir l'argument facile du "mais vous pourrez résister de l'intérieur", non, non et non, l'indépendance ne se négocie ni ne se quémande. C'est un droit d'expression, celui d'une Zone A Défendre (en dehors de toute polémique, ça et là, de fond, à propos de partis pris de la rédaction, des débats qui sont le quotidien de toute grande revue).

Ce qui est perdu, c'est une revue indépendante, un endroit protégé du pouvoir, un lieu de pensée réellement critique et de caractères non soumis à une hiérarchie puissante et proche du pouvoir politique et des lobbys.


A Quimper, "The End" était aussi le choix que j'avais fait en plein mois d'août 2019 pour annoncer la dissolution du cinéma votée par le conseil municipal : afficher à partir du 20 août pour sa dernière semaine, sur les deux panneaux dédiés à la programmation du QUAI DUPLEIX sur la façade du cinéma, grâce à l'aide de complices (graphiste et imprimeur), en lettres blanches sur fond noir, THE END (du cinéma Quai Dupleix).


Pendant des mois, les arguments avaient été les mêmes, depuis les grandes institutions (CNC en tête) jusqu'au cinéphage le plus fidèle : en quoi le rachat par un grand groupe (Cinéville) était-il vraiment une menace ? Qu'est-ce qui était réellement perdu ? Une indépendance ? Pas bien grave, en fait, Cinéville n'est pas le pire des groupes en matière d'art et essai, et tant que les films seront programmés, où est le problème ? Il faut avancer dans le nouveau monde.
Tant pis pour les petits (spécial clin d'œil au maire de Quimper qui, dans son langage subtil, m'expliqua que "les gros mangeaient les petits" et que "cela avait toujours été ainsi"), les espaces où des paroles libres s'expriment avec conviction.

Que ces lieux soient vivaces les rend d'autant plus savoureux à croquer.

Ce qui a été sacrifié, c'est un cinéma refuge d'une programmation libre, sans soumission aux exigences et aux formes de la grande exploitation. Un cinéma indépendant de la petite exploitation rayé du parc français. Disparu en une semaine. Une grosse vague, la vague scélérate comme les marins l'appellent.

Ce n'est pas un hasard que ce soit les Cahiers qui aient évoqué le cas du Quai Dupleix à plusieurs reprises. Le Quai Dupleix n'avait pas la notoriété parisienne de La Clef, mais n'en était pas moins essentiel dans l'exploitation cinéphile, depuis des décennies ayant vaillamment pris la relève du Chapeau rouge (inauguré par Jack Lang en 1986 et délaissé par la municipalité socialiste sous Bernard Poignant en 2010 au profit d'un centre des congrès destiné à faire fructifier le tourisme d'affaires, dont on attend toujours les résultats).

Ludovic Jolivet, maire de Quimper (depuis 2014) Ludovic Jolivet, maire de Quimper (depuis 2014)


Ce même mercredi 4 mars, les journalistes du Télégramme et de Tébéo ont exprimé aux côtés du Syndicat National des Journalistes leur soutien au rédacteur en chef de Quimper, Thierry Charpentier, écarté du débat électoral télévisé sur demande du candidat, le maire sortant, Ludovic Jolivet. La direction du Télégramme a obtempéré afin d'éviter des tensions lors de ce débat. Le maire a joué son va-tout, il a gagné.
Le journaliste semble avoir été désavoué par sa direction, pour avoir cru en son métier et à son indépendance.

Les candidates (toutes des femmes) adversaires du maire sortant ne s'y sont pas trompées et leur droiture collective, dans un bel ensemble, pour signaler cette grave entorse à la démocratie mérite un coup de chapeau. (Comme quoi, être femme en politique, c'est parfois une façon différente d'envisager le jeu politique).

Ce qui est écrabouillé, c'est le cœur même de l'exercice démocratique, des journalistes qui travaillent avec exigence et révèlent des informations nécessaires aux citoyens à la compréhension de ce que des élus tentent d'étouffer ou maquiller.

 

 

Trois exemples de personnes dont les convictions les poussent à partir, parce qu'il n'y a plus rien d'autre à faire et sacrifient beaucoup pour que la disparition de l'indépendance soit CONNUE.
Car leur perte est le plus souvent irréversible.

 

Merci aux Cahiers du cinéma (Thierry Méranger et Stéphane Delorme), au Télégramme (toute l'équipe), à Télérama (Guillemette Odicino et Samuel Douhaire), à mes potes graphiste et imprimeur, aux presque 6000 signataires de notre pétition, à Cinéphare et à l'Acor Cinémas, Sylvain Clochard et le SCARE, ainsi qu'à tous les camarades qui m'ont toujours soutenue.

Salut et Fraternité comme disait René Vautier.

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