Manque de main-d’œuvre dans l'agriculture : contre l’exploitation des migrant.e.s

Fin mars, face à l’absence de main-d’œuvre saisonnière étrangère dans le secteur agricole, la préfecture de Seine-et-Marne appelait « Les réfugiés en renfort ! ».

Fin mars, face à l’absence de main-d’œuvre saisonnière étrangère dans le secteur agricole, la préfecture de Seine-et-Marne appelait « Les réfugiés en renfort ! ». Une initiative qui en a inspiré d’autres, notamment en Nouvelle-Aquitaine. En effet c’est en pleine épidémie que les autorités se rappellent que la présence de migrant.e.s, aux statuts parfois plus que précaires, représente une « ressource ». Face à cette vision utilitariste au mépris de la dignité et de la santé des personnes concernées, la régularisation s’impose comme la seule voie assurant pour chacun.e non seulement le droit à la santé ou au travail, mais encore la garantie d’un choix un peu plus librement consenti pour les « volontaires » de s'exposer ou non au virus mortel.

 

Et soudain les immigré.e.s nous manquent… pour les récoltes.

Le 24 mars le ministre de l'Agriculture, dans les pas de la FNSEA1, annonçait que le secteur était en manque de main-d’œuvre. Pour sauver l'agriculture française il lançait un grand appel à « l'armée de l'ombre » afin de trouver 200 000 personnes prêtes à aller cueillir les fraises, les tomates ou les asperges, sans quoi nous n'aurions pas de quoi nous nourrir dans les prochains mois2. Soudain tout le monde semble découvrir que si nous mangeons fruits et légumes à volonté c'est grâce aux travailleurs et travailleuses saisonnier.e.s détaché.e.s, ouvrier.e.s agricoles étranger.e.s, qui viennent chaque année en France s'épuiser dans les champs, pour gagner de quoi survivre3 avant d'être gentiment invité.e.s à repartir chez elles et eux4. En effet selon l'OFII5, en 2016, 80 % de la main-d’œuvre salariée en agriculture était d'origine étrangère6.

Trop souvent ces travailleurs et travailleuses sont exploité.e.s, logé.e.s dans des conditions indignes, le droit du travail est oublié, les heures supplémentaires non rémunérées. Régulièrement la presse se fait l'écho de conditions de travail proches de l'esclavage7. Aujourd'hui, alors que l'Europe ferme totalement ses frontières – si tant est qu'elles aient été « ouvertes » avant la crise - cette main-d'œuvre corvéable à merci vient à manquer et il faut de toute urgence la remplacer.

Remplacer les précaires, par plus précaires encore.

Tandis que, dès l'appel lancé, des milliers8 de volontaires se sont précipité.e.s pour s'inscrire sur la plate-forme créée par le ministère de l'Agriculture, délicieusement nommée « des bras pour ton assiette », et alors que plus le temps passe et plus cette campagne semble se résumer à une simple opération de communication9, certain.e.s semblent affiner leurs critères de recrutement.

En effet, c'est dans ce contexte de pénurie de main-d’œuvre que l'on se rappelle enfin que survivent sur notre territoire des hommes et des femmes étranger.e.s, sans-papiers, demandeurs et demandeuses d'asile, réfugié.e.s statutaires etc. et que l'on pourrait désormais les « utiliser ». Puisque ces migrant.e.s sont incontestablement démuni.e.s, il faudrait penser qu'ils et elles seraient bien trop heureux.ses d'être enfin autorisé.e.s à travailler, au péril de leur vie. Au moment où les Français.es sont contraint.e.s de rester chez eux pour limiter les risques de propagation du virus et où nous revendiquons l'arrêt du travail dans les secteurs dit non-essentiels afin de protéger les travailleur.ses, certain.e.s croient bon d'encourager les réfugié.e.s à aller dans les champs pour nourrir la France. Mais ne doutons pas qu'ils et elles sauront les remercier, une fois la crise passée, pour services rendus à la nation ! S'il s'agissait bien d'une guerre, comme se plaît à nous le répéter Emmanuel Macron, on appellerait cela de la chair à canon.

Le 30 mars la préfecture de Seine-et-Marne lançait donc sa campagne « Main-d’œuvre saisonnière, les réfugiés en renfort ! »10, allant jusqu'à demander aux personnels des structures d'hébergement des demandeurs et demandeuses d'asile de « faciliter la mise en relation entre les réfugiés et les professionnels agricoles » ! Les témoignages outrés et réactions indignées ne se sont, à juste titre, pas faits attendre11.

Bien sûr on nous dit de ne pas nous inquiéter, que le droit du travail sera respecté, que ces « volontaires » seront rémunéré.es « comme tous les ouvriers agricoles avec un titre de travail »12 et que leurs conditions d'hébergement seront vérifiées. Bien sûr on nous dit, pas d'inquiétude, les gestes barrières seront respectés, et ces travailleurs et travailleuses seront équipé.e.s. Mais déjà en temps dit normal les inspecteurs et inspectrices du travail manquent de moyens pour aller contrôler les exploitations. Comment penser sérieusement qu'aujourd'hui, alors que les déplacements sont rendus très difficiles, alors que tout le monde est appelé à participer à « l'effort de guerre » en oubliant libertés et droits fondamentaux, un quelconque contrôle s'effectuera sur les employeurs et employeuses qui feraient appel à cette main-d'œuvre ?

Et comment, alors que partout le matériel de protection manque, que même les soignants et soignantes peinent à être suffisamment équipé.e.s, les préfectures qui jusqu'ici ne se souciaient des immigré.e.s que pour les chasser, les enfermer et les expulser, s’inquiéteraient désormais de la santé de ceux et celles qu'elles enverraient dans les champs et qu'elles mettraient tout en œuvre pour leur permettre de travailler sans risque de contagion ?13

De l'aide aux migrant.e.s au recrutement de main-d’œuvre, une limite à ne pas franchir.

Si le cynisme des préfectures n'a rien d'inédit, il apparaît extrêmement dangereux que des associations censées aider les précaires sollicitent les migrant.e.s pour compléter cette armée de réserve. C'est ainsi qu'en Nouvelle-Aquitaine la mise en place d'une opération similaire a été annoncée le 7 avril, avec « l'aval de la préfecture » de la Gironde14.

Il est indéniable que les migrant.e.s, quel que soit leur statut, expriment le besoin de travailler, ne serait-ce que pour survivre, et connaissent d'énormes difficultés à trouver un emploi, précaire ou pas, même quand ils et elles en ont le droit. Il est évident qu'ils et elles n'ont rarement d'autre choix que de saisir toute opportunité leur permettant d'assurer quelques temps un moyen de subvenir à leurs besoins. Là n'est pas la question.

Au prétexte du contexte de crise sanitaire - et malgré lui - peut-on honnêtement les encourager à prendre des risques, en nourrissant l'espoir d'une régularisation ou d'une amélioration de leur statut ? N'est-il pas ahurissant de se positionner en intermédiaire entre les employeur.ses potentiel.le.s et les migrant.e.s volontaires, sans porter au préalable aucune revendication auprès des autorités ? Ne faudrait-il pas veiller à ne pas faire passer l'incontournable aide individuelle d'urgence pour une véritable solution politique ? Et tenter de légitimer cette politique de recrutement en faisant croire qu'il y aurait là l'occasion pour ces étranger.es « volontaires » de prouver leur envie de travailler ne serait-il pas considérer, scandaleusement, qu'il leur faudrait encore prouver quelque chose15 ?

Ces pratiques entretiennent la confusion dans les esprits. Il s’agit en fait d’un moyen détourné permettant de faire passer une opération de mise à disposition de main-d’œuvre pour une œuvre philanthropique d’où tout le monde sortirait gagnant. En réalité, les principaux bénéficiaires seront les employeurs du secteur en mal de main-d’œuvre du fait de la fermeture des frontières en temps de pandémie. Des personnes en situation de faiblesse, les travailleur.ses étranger.es vivant en France, iront faire un travail pénible, mal payé, et dans des conditions sanitaires extrêmes, avant d’être finalement renvoyées à leur situation administrative de départ.

Une démarche ambigüe

A longueur d'article il est question des « réfugiés statutaires », ceux-là même qui sont les seuls étranger.e.s sur le sol français à bénéficier d'une autorisation de travail avec leur titre de séjour de dix ans. S'il est vain de penser que leur insertion professionnelle est plus aisée que celle d'autres populations françaises stigmatisées ou marginalisées, pourquoi sont-ils la cible principale de cette campagne de recrutement ? Au-delà d'un cynisme indéniable, quelle ambiguïté sinon quelle hypocrisie se cache derrière ces discours officiels ? Ne s'agit-il pas plutôt de masquer le recrutement temporaire des autres étranger.e.s, sans-papiers, demandeur.ses d'asile en cours d'interminables procédures ou migrant.e.s sous le coup d'une OQTF, jusqu'à présent non-autorisés à travailler, soit les plus exploitables des précaires ? Les demandeurs et demandeuses d'asile sont par exemple pieds et poings liés à leurs employeur.ses puisque leur autorisation de travail n'est valable que pour le contrat de travail en cours. Impossible donc de se plaindre ou de démissionner sans perdre leur autorisation de travailler16.

En somme, que doit-on comprendre ? Soit il est question de cibler le recrutement sur des réfugié.e.s statutaires, auquel cas il s'agit d'une forme de discrimination, soit il s'agit de « permettre » à des étranger.e.s, qui n'en n'ont actuellement pas le droit, de travailler régulièrement mais seulement le temps de la crise afin de « nourrir les Français »17. Dès lors, peut-on honnêtement penser qu'ils et elles se verront proposer une régularisation de leur situation une fois la crise passée et alors que nous serons certain.e.s de pouvoir manger tranquillement nos cinq fruits et légumes par jour ?

Une seule solution, régularisation !

Parallèlement, 104 parlementaires français.e.s ont adressé le 11 avril une lettre à Édouard Philippe demandant « la régularisation provisoire de tous les immigrés qui avaient introduit une demande », comme cela s'est fait au Portugal18. Cette demande visant à protéger les migrant.e.s comme les Français.e.s face à l'épidémie s'affiche principalement motivée par des préoccupations de salubrité publique. Elle permettrait en effet aux sans-papiers concerné.e.s d'avoir un meilleur accès au système de santé. Mais toute régularisation temporaire, qu'elle réponde à un problème de santé publique ou vise à compenser le manque de main-d’œuvre apparaît non seulement insuffisante mais surtout tout à fait honteuse. Ainsi une fois la crise passée nous renverrions, sans sourciller, les sans-papiers à la précarité de leur statut. Mais peut-être doit-on feindre de croire que le temporaire pourrait devenir durable ? Ce serait faire peu de cas des précédents historiques où jamais l’État français n'a su remercier les étranger.e.s qu'il avait su exploiter quand il en avait besoin. Ce serait accorder un bien grand crédit à cet État dont la seule politique consiste à fermer toujours plus les frontières, limiter toujours plus l'accès à une situation régulière et jouer toujours plus avec la vie des migrant.e.s, sur notre territoire ou en dehors.

Comme l’ont rappelé justement la tribune du 10 avril parue dans le journal Libération19 et les communiqués de la FASTI20 et des EGM21, il y a une autre voie possible, celle de la régularisation durable de tout.tes les sans-papiers.

Même en temps de crise, dans un contexte inédit et particulièrement violent envers les plus précaires, et malgré les difficultés évidentes à agir et lutter collectivement, ne nous contentons pas des miettes que l’État voudra bien céder. Nous ne pouvons nous limiter à accompagner les camarades migrant.e.s au travail sans exiger avec elles et eux des contreparties à la hauteur des infamies qu’ils et elles ont eu à subir jusqu’à présent. 

Il n'y a aujourd'hui pas d'autre alternative que de s'opposer aux politiques migratoires racistes mises à l’œuvre en Europe et il y a aujourd'hui, comme hier, des revendications à porter.

Nous revendiquons la régularisation immédiate et sans conditions de tou.te.s les sans-papiers présent.e.s sur le territoire - qu'ils aient ou non entamé des démarches - des conditions de travail et de vie dignes et des salaires justes pour chacun.e. La régularisation durable s'impose aujourd'hui plus que jamais comme la seule garantie d'un choix librement consenti. Nous exigeons également la fermeture immédiate de tous les Centres de Rétention Administrative.

Parallèlement nous lutterons, comme toujours, aux côtés des camarades migrant.e.s, qui choisiraient de répondre au besoin actuel de main-d’œuvre, afin de revendiquer et de défendre leurs droits.

Avec celles et ceux qui feraient ce choix, nous exigerons auprès de la préfecture l'obtention d’une régularisation immédiate, sous la forme d'un titre de séjour de 10 ans assorti d’une autorisation de travailler équivalente qui leur permettraient de se trouver dans la même situation que les travailleurs et travailleuses français.es.

Nous exigeons enfin que celles et ceux, français.es et immigré.es, qui seraient amené.e.s à travailler durant cette période à risques, puissent le faire dans des conditions garantissant leur santé et leur sécurité, rigoureusement contrôlées.

Des militant.e.s bordelais.e.s solidaires des luttes des personnes migrantes

1Fédération Nationale des Syndicats d'Exploitants Agricoles

2Coronavirus : le gouvernement appelle ceux "qui n'ont plus d'activité" à aider les agriculteurs, FranceInfo, 24/03/2020 et Le "grand appel à l'armée de l'ombre" pour "rejoindre l'Agriculture française" de Didier Guillaume, RMC, 24/03/2020

3 Salariés agricoles : les plus pauvres d'entre les pauvres, Organisation Internationale du Travail

4 Office des Migrations Internationales (OMI) permet leur venue sur le territoire français pour des CDD de 4 à 6 mois maximum

5Office Français de l'Immigration et de l'Intégration

6 Le Covid-19 révèle la dépendance de l'agriculture à la main-d'œuvre étrangère, France Culture, 30/03/2020

7Médoc : quand les vignobles externalisent, les saisonniers trinquent, La Tribune Bordeaux, 07/10/2019

824h après l'appel national l'application comptait déjà 40 000 inscrit.e.s (voir ici). Le 30 mars il y en avait 150 000 (voir ici), et 240 000 le 10 avril (voir ici).

9 Un article de Médiapart du 18 avril (voir ici) nous apprenait que pour les 240 000 inscrit.e.s sur la plateforme cette dernière n’affichait que 840 offres d'emplois… bien loin des 200 000 donc !

10 Voir le communiqué de la préfecture de Seine-et-Marne, 30/03/2020

11Voir note 13 et Des réfugiés dans les champs : les précaires remplacent les précaires, Guiti News, 02/04/2020

12Des réfugiés mobilisés pour les récoltes en Seine-et-Marne : 3 questions sur ce renfort, L'obs, 31/03/2020

13« Contactée par Les Inrocks, Sonia Laboureau, directrice du centre provisoire d’hébergement de Massy (Essonne) pour la Cimade fait part de son désarroi. “Les réfugiés sont dans des situations ultra-précaires, les conditions d’accueil sont déplorables. Nous avons aucun soutien de l’État, on nous fournit ni gel hydroalcoolique ni masque mais en plus ils devraient aller travailler dans les champs ?” » “Cynisme”, “déconnexion” : L’opération “les réfugiés en renfort” de la préfecture de Seine-et-Marne indigne, Les Inrockuptibles, 31/03/2020

14Coronavirus : Ovale citoyen propose aux agriculteurs en manque de main d'oeuvre de recruter des réfugiés, France 3 Nouvelle Aquitaine, 08/04/2020 et Ovale Citoyen lance l'opération « Drop dans les champs », L'équipe, 08/04/2020

15 Coronavirus : Ovale Citoyen au cœur du combat contre la crise, Le Parisien, 07/04/2020

16Demander l’asile en France 7. Le droit au travail, GISTI

17« Il faut produire pour nourrir les Français » a déclaré Didier Guillaume, ministre de l'Agriculture le 24 mars (voir note 2)

18 Coronavirus : 104 parlementaires demandent à Edouard Philippe la régularisation des sans-papiers, le JDD, 12/04/2020

19Pour une régularisation des migrants sur le sol français et européen, Libération, 10/04/2020

20 Communiqué de la FASTI (Fédaration des Associations de Solidarité avec Tou-te-s les Immigré-e-s ) du 14 avril

21 Communiqué des Etats Généraux des Migrations du 20 avril

 

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