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Billet de blog 24 janv. 2022

Quand Zemmour regarde l'exclusion, l'idiot regarde le handicap

Le 4 janvier 2022, le handicap a fait irruption dans la campagne présidentielle par la grande porte médiatique. Et c'est franchement moche parce que c'est par la bouche de l'extrême-droite que ça se passe.

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Le 4 janvier 2022, le handicap a fait irruption dans la campagne présidentielle par la grande porte médiatique.

C'est M. Zemmour qui a souhaité la bonne année à tout le monde en déclarant penser : "qu’il faut effectivement des établissements spécialisés, sauf pour les gens légèrement handicapés évidemment”.

Depuis, tout le monde donne son avis sur la question, et on voit passer... tout et n'importe quoi. Sortons un peu de la tête de l'eau et voyons ça de plus près. Faudrait déjà commencer par savoir de quoi on parle. Et quels sont les protagonistes dans l'arène. Spoiler alert : il va être question de thunes.

C'est quoi le "handicap" ?

Selon Le Petit Robert (dont je recommande la lecture à un certain nombre de personnes médiatiquement très suivies), il s'agit d'une :

"Limitation d'activité ou restriction de la participation à la vie en société subie par une personne en raison d'une altération d'une fonction ou d'un trouble de santé invalidant".

Cette définition s'appuie sur les concepts suivis dans le monde entier et développés par l'OMS, notamment avec sa Classification Internationale du fonctionnement, du Handicap et de la santé (CIF).

Cette définition ouvre une perspective importante : elle met en relief l'idée que le système dans lequel nous vivons actuellement ne permet pas aux personnes en situation de handicap d'accéder à la société, ce qui représente bien entendu une discrimination.

Deuxième point important : elle permet aussi d'avoir une définition plus large du handicap, et donc de s'intéresser à la question de l'autonomie. En effet, quand on a une limitation, on n'est pas en capacité d'être autonome sur certains aspects de sa vie. Et c'est bien toute la question du coup à la fois de la compensation et de l'adaptation.

Parce que n'oublions pas du coup que la notion de handicap revêt un éventail de formes extrêmement différentes :

  • cela va de la personne à qui on a amputé une jambe et qui peut se déplacer en fauteuil ou avec une prothèse,
  • à la personne souffrant d'un trouble du spectre autistique avec (et sans !) déficience intellectuelle
  • en passant par une personne présentant un trouble sévère du langage oral qui lui met bien la misère pour accéder au langage écrit.

Petit constat quand on se plonge dans les exemples : une personne dite en situation de handicap ne l'est ni par essence, ni dans toutes les situations, ni 24h sur 24h. La personne souffrant de troubles du spectre autistique peut par exemple emprunter les escaliers sans souci, tandis que la personne en fauteuil ne le peut pas.

Et puisqu'on parle d'inclusion scolaire, un enfant souffrant d'une maladie dégénérative attaquant ses muscles ne voit pas ses capacités d'apprentissage directement affectées, mais un autre présentant une infirmité motrice cérébrale avec déficience intellectuelle aura davantage de besoins en matière d'apprentissage.

A partir de là, pourquoi l'inclusion ? pour 2 raisons.

  • Le principe républicain d'apporter une éducation de citoyen.ne à tous les enfants. En effet, dans ses principes, notre République Française se donne pour mission d'éduquer tous les enfants, sans discrimination, et en fonction de leurs besoins. C'est pas moi qui le dit, vous trouverez de très beaux mots à ce sujet dans les textes de loi du 10 juillet 1989 (dite Loi Jospin) et la loi de 2005.
  • Le principe de donner une trajectoire d'autonomie et d'inclusion dans la société : en effet, en principe, l'idée d'éduquer tous les enfants, c'est de leur donner les moyens de vivre dans la société et d'y participer concrètement. Comme les autres enfants, ils vont grandir, travailler, vivre avec les autres, voter.

C'est beau sur le papier, mais le problème, c'est que si les mots ça donne des représentations à des trucs, ça suffit pas pour les faire exister. Parce que dans l'équation, on avait oublié une grosse épine dans notre pied, celle qui en général, vient niquer toutes les belles valeurs qu'on nous inculque précisément à l'école.

Faites entrer le néolibéralisme !

Et oui, le souci il est bien là. On est actuellement dans une logique d'économie maximale des coûts. Parce qu'il faut rembourser la sacrosainte dette, parce que soit disant "y a pas d'argent magique", ce qui est faux (parce que par définition, l'argent est un outil qu'on peut produire maintenant de manière un peu magique, mais des économistes l'expliquent bien mieux que moi).

Du coup, on économise globalement plutôt sur le dos du service public : sur le dos des hôpitaux, et donc des soignants et des patients, sur le dos des élèves, et mieux encore, sur le dos des élèves en situation de handicap.

Parce que bon, clairement, l'inclusion, dans des classes de plus de 30 élèves, ça marche pas bien. Mais franchement, ça marche pas bien pour les élèves dits "ordinaires" non plus en réalité. L'école est exsangue, et on voudrait qu'à moyens en baisse et sans formation (oui oui messieurs dames !), on voudrait qu'elle réussisse le miracle de prendre en charge des élèves à besoin particulier, EN PLUS des élèves qu'elle n'arrive déjà pas à prendre en charge d'habitude.

Mais qui s'étonne que ça merde, au bout d'un moment ????

Pourquoi s'étonner que l'école ne remplisse pas sa mission ? Ni auprès des enfants dits "ordinaires" ni auprès des enfants dits "en situation de handicap" ?

Mais soyons clairs 2 min : ce n'est pas le principe de l'inclusion en soi le problème, c'est la thune ! Comme toujours ! Sortez le carnet de chèque Madame la Ministre !

A quand des moyens pour avoir des classes de taille raisonnable ??? tous les enseignants vous le diront, avec le COVID et les cas contacts, ils redécouvrent avec joie les classes à petits effectifs et estiment, probablement à juste titre (les études scientifiques vont dans leur sens) que les élèves sont plus à l'aise pour faire des apprentissages.

A quand des formations sur le développement de l'enfant, sur ses besoins, sur la gestion de groupe (oui, ça s'apprend), sur la prévention, la détection et la prise en charge des enfants à besoins particuliers ?

Mais le manque de moyens ne s'arrête pas aux portes de l’Éducation Nationale. Si seulement... Mais non.

Une société globalement inaccessible

Parce que regarder la question de l'inclusion à l'école n'a en réalité peu de sens. Ce qu'il faut voir, c'est à quel point les faits sont tétus : les personnes en situation de handicap ne sont pas davantage incluses dans la société.

Ce sont en majorité des associations qui prennent en charge ce que nos services publics devraient proposer : cours de locomotion pour apprendre à se servir d'une canne blanche, formation de chiens aides et chiens guides, conception et mise à disposition de masques transparents, transcriptions en braille, prêts de matériel adapté, etc.

Mais enfin, ouvrons les yeux : notre société n'est pas conçue pour être accessible dès lors que vous avez une limitation qu'elle qu'elle soit.

Vous êtes en fauteuil, à béquilles, en rolator ? Adieu le métro parisien, et bien d'autres.

Vous présentez une déficience visuelle ? Adieu le bulletin en braille. N'espérez pas lire le bulletin de vote à liste imprimé dans une couleur dégueulasse en collant votre œil dessus, même moi j'y arrive pas.

Vous avez une déficience auditive ? Personne ne vous recevra avec un masque transparent.

Vous avez des difficultés en lecture parce que vous avez des difficultés cognitives, un trouble du langage oral, un trouble du langage écrit, un traumatisme crânien, une déficience intellectuelle ? Vous pouvez vous asseoir sur les textes simplifiés ou les pictos, ça demande du temps et de l'argent, non mais oh, vous avez cru quoi, vous aussi.

On est à la ramasse complète en matière d'inclusion dans la société. Et même quand j'écris ça, je suis en dessous de la réalité et du scandale que ça devrait faire.

Les valides n'ont aucune idée du privilège qu'ils vivent et de la domination qu'ils exercent sur les personnes en situation de handicap dans cette configuration. Et il serait grand temps d'en prendre conscience et de donner vraiment corps aux jolis mots écrits dans les lois.

Parce que contrairement à ce que font la plupart des élu.e.s LREM et les ministres, manier les mots c'est choupinet sur le papier, mais les faits sont têtus. Et les faits sont là : actuellement, la plupart des personnes en situation de handicap sont exclues de tout un tas d'activités de la société. Nous n'avons pas de véritable politique du handicap, nous n'en avons jamais eu.

Dans ce domaine, on est systématiquement dans le "Faute de Mieux".

Si nous voulons une politique qui soit à la hauteur du fronton de nos bâtiments publics, il est nécessaire de changer de logique et d'entrer dans celle de l'accessibilité universelle. Il est nécessaire de changer de paradigme et penser la société comme devant être investie par toutes celles et ceux qui vivent en son sein, y compris les personnes en situation de handicap, et qu'elle que soit la situation dans laquelle ils éprouvent une limitation.

A ce titre, et en tant que principe républicain, l'accessibilité universelle, c'est encore plus fort que l'inclusion, et ça doit se penser, se concevoir avec les premières et premiers concernés.

On ne pourra probablement jamais faire 100% d'accessibilité universelle, même si on le veut très fort, pour certaines raisons techniques. Mais il faut sans relâche appliquer nos principes, pour aller vers une société désirable.

Cela implique, et selon le vœu d'associations de personnes en situation de handicap, de limiter l'institutionnalisation. Par définition l'institution peut être protectrice sur des temps courts, mais elle reste une manière de laisser les personnes en situation de handicap à l'écart, dans des environnements où on ne les voit pas et la société peut continuer à faire comme si elles n'existaient pas. Et la société peut même tranquillement limiter les moyens de ces institutions pour qu'elles vivent encore plus mal sans que personne ne songe une seconde à regarder et à penser ce qu'il s'y passe...

Comme d'habitude...

... C'est un sujet "oublié", considéré comme mineur.

Et on sait tous ce que fait l'extrême-droite avec les sujets oubliés. Vous même vous savez. Elle les instrumentalise. Elle se fait mousser avec, comme ça, y a la terre entière pour leur donner raison et même le bon Dieu sans confession.

Là où le gars a raison, c'est qu'il parle de souffrance et d'exclusion. Mais comme d'habitude, il s'en sert pour passer du sel sur les plaies, pas pour exciter l'intelligence. Là où il a tort, c'est de se focaliser uniquement sur la souffrance, là où il faut réfléchir globalement, avec des concepts et une mise en musique concrète. Pas en mettant l'accent sur des termes qui évoquent furieusement un parquage généralisé.

C'est comme tout : il ne faut laisser aucun terrain de jeu à l'extrême-droite, en particulier ceux qui touchent à nos principes fondamentaux. Et je parle pas de l'instrumentalisation de l'Islam ou des questions migratoires, là, on appelle ça s'inventer une vie. Là encore, chiffres et faits sont têtus.

Je parle de tous les autres sujets, les vrais sujets : la liberté, l'accessibilité universelle, l'école, l'hôpital, la solidarité...

Nous sommes en 2022. L'espoir est permis de trouver des candidats de gauche qui puissent tendre vers l'accessibilité universelle. Choisissez bien, ça se passe surtout du côté de celles et ceux qui n'ont pas été aux manettes lors des derniers quinquennats.

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