Bertrand Zibi Abeghe, encore prisonnier, et torturé

La famille de Bertrand Zibi Abeghe, ex-député gabonais, prisonnier politique depuis le 1er septembre 2016, privé de ses droits, torturé, en danger de mort, tente désespérément d’alerter l’opinion française et internationale. Histoire d’un homme valeureux qui croyait au progrès...

1m95, c’est trop grand. Et sa stature, Bertrand Zibi Abeghe en paie le prix. Dans sa cellule de la prison centrale de Libreville, il ne tient ni assis, ni debout, ni couché. Mais ce n’est que l’une des petites attentions cruelles de ses geôliers. Apparemment, malgré ses dix-sept mois de captivité, Bertrand Zibi Abeghe, ancien député de Minvoul (Woleu-Ntem), au Nord du Gabon, ne s’habitue pas à son traitement de défaveur. Ses avocats le disent affaibli et désorienté. Et c’est bien ce que redoute sa famille, qu’à force, il soit brisé et se laisse mourir, qu’à force, il soit abandonné, lui et son courage, dans les oubliettes où l’a jeté le Père Ubu-Bongo après l’élection présidentielle problématique de l’été 2016. Car, le seul tort de ce citoyen américano-gabonais est d’avoir officiellement désavoué Ali Bongo, et d’avoir cru à la démocratie dans son pays.

En pleine campagne présidentielle, le 23 juillet 2016, Bertrand Zibi Abeghe reçoit dans sa circonscription du Haut Ntem le candidat-président, lequel compte sur son soutien pour gagner les provinces du Nord. Mais il lui réserve une mauvaise surprise : après avoir prononcé un discours virulent contre sa politique - qu’il estime « délétère » -, il ôte son écharpe de député et la lui remet, symbolisant ainsi sa démission. Par ce geste fort et médiatisé, il croit engager un combat juste et franc, mais il vient en réalité de signer sa mise aux fers.

Avec le père, Omar Bongo, il a pris la mauvaise habitude d’exprimer son désaccord. Depuis son entrée, en 1989/1990, au Parti Démocratique Gabonais, Bertrand Zibi Abeghe est en effet connu pour appartenir à la mouvance des réformateurs. Et pour être loyal. À la dissidence avec le mouvement Bongo Doit Partir - qu’il rencontre aux Etats-Unis au début des années 2000 -, il préfère le dialogue sincère avec le Président. Son seul objectif : l’encourager à rénover la société gabonaise. À la mort d’Omar Bongo en 2009, après 42 ans au pouvoir, il opte encore pour la conciliation et la paix, et favorise l’accès au « trône » dans le calme de l’héritier Ali. Mais peu de temps après, tombe la pomme de discorde, d’un hévéa…Un groupe singapourien, Olam, est autorisé par l’Exécutif à exploiter 28 000 hectares dans le département du Haut Ntem, au centre de la forêt équatoriale, non loin du parc national de Minkébé. Pour Olam, la plantation d’hévéas représente 100 milliards d’investissement et une bonne perspective de rentabilité : 62 000 tonnes de caoutchouc pourraient être produites chaque année. Pour la population locale, malgré les belles paroles des émissaires du Président qui promettent du travail et une manne, l’avenir s’annonce moins riant. D’après Bertrand Zibi Abeghe, les répercussions malheureuses de ce projet seront à son échelle : pharaoniques. Sur les plateaux télé, il dénonce alors une catastrophe économique et écologique et détaille les conséquences terribles qu’aura la plantation d’hévéas sur la forêt et ses habitants : « Sur une superficie de près de 30 000ha, Olam va certainement utiliser des pesticides à haute teneur. La nappe phréatique va être contaminée, cela voudra dire que nos rivières n’auront plus de poissons. Mieux encore, la centaine d’engins de Caterpillar en exploitation dans nos forêts pourra faire fuir les animaux. » Mais le député prêche dans le désert de l’arbitraire d’un pouvoir dont les intérêts sont clairement financiers. La voix des adversaires au projet Olam est peu à peu ensevelie sous les sommes astronomiques en jeu. Pire, ceux-ci sont l’objet d’une répression violente et apprennent à vivre dans la peur. Une nuit, des hommes tentent de mettre le feu à la maison – avec toute sa famille dedans - de Bertrand Zibi Abeghe.

Le constat de son impuissance et sa soif de justice l’auront probablement décidé à sortir du rang cet été 2016. Au mois d’août, il rejoint naturellement le candidat-challenger Jean Ping, lui aussi ancien allié des Bongo, et dont la cote croît à mesure que la situation économique et sociale du Gabon, autrefois prospère, sombre. Entre 2015 et 2016, la dette a doublé et le FMI a dû accorder un prêt de 642 millions USD à Libreville. Ce marasme, le pays le doit, entre autres, à la chute en 2014 des prix du pétrole, l’une des deux richesses nationales avec la forêt qui couvre 80% du territoire. Le taux de chômage s’aggrave, les salaires baissent et/ou ne sont pas toujours versés, les grèves se multiplient, le mécontentement populaire s’aiguise. C’est dans cette atmosphère électrique que se prépare l’élection présidentielle du 27 août. Mais, ce jour-là, c’est sereinement que 300 000 Gabonais (sur plus de 600 000 inscrits) se déplacent pour voter.

L’espoir, peut-être. Trahi quatre jours plus tard, à l’annonce des résultats du scrutin, qui donnent Ali Bongo vainqueur avec 50,66% des voix, grâce à des fraudes supposées dans son fief du Haut-Ogooué (au Sud-Est), lequel affiche 99% de participation et 95% de soutien au Président sortant. Les Gabonais se scindent en deux clans et s’affrontent dans les rues de Libreville. Des manifestations anti-Bongo sont sévèrement réprimées et une vaste purge commence avec des centaines d’interpellations des partisans de Jean Ping. Le QG de l’opposant est attaqué dans la nuit du 31 août par voies aérienne et terrestre et finalement pris par les forces de sécurité. Bertrand Zibi Abeghe, qui s’y est réfugié, est fait prisonnier et emmené discrètement par des hommes cagoulés dans les cachots du Palais Présidentiel. Durant quelques jours, sa famille reste sans nouvelles de lui. En septembre 2016, son petit frère lui rend visite et, choqué par son état, le filme : il paraît hagard et très amaigri. En fait, il a été longuement torturé et affamé.

C’est dans la prison centrale de Libreville, où il est transféré fin septembre 2016, qu’il se trouve encore aujourd’hui, au motif de « troubles à l’ordre public ». Il est passé deux fois, en novembre 2016 et en septembre 2017, devant un juge d’instruction, mais le cours de la Justice gabonaise semble suivre un lit tortueux. À la première charge de 2016, probablement trop légère, se sont ajoutées en février 2017 celles de « voie de fait », « possession d’armes » et « tentative d’assassinat » sur une personne qui a fini par avouer en décembre de la même année qu’elle avait été « manipulée ». Malgré l’invalidité des preuves qui étayent les accusations, Bertrand Zibi Abeghe demeure à la prison centrale de Libreville, et supporte des conditions, abominables, de détention. Il doit survivre dans un établissement pénitentiaire de 3000 individus (pour une capacité de 300), où certains jours, il n’y a rien à manger, où tous les jours, il faut trouver de l’eau. Le 2 novembre de l’année dernière, son sort se détériore un peu plus : il est placé à l’isolement, pour avoir soi-disant utilisé un téléphone portable et gardé sur lui des documents d’opposition. Sorti du trou, le 28 décembre, il reçoit la visite d’un activiste anti-Bongo, auquel il confie une long message politique qui sera diffusé sur les réseaux sociaux et provoquera l’ire du pouvoir. Début janvier 2018, évidemment, il est puni : remis à l'isolement et torturé.

Vendredi dernier, le 26 janvier, ses avocats ont enfin obtenu la permission d’une visite et ont pu témoigner de l’état de santé déplorable de leur client : il a contracté la gale, souffre d’abcès sur tout le corps et d’un pied enflé, causés par des séances de torture répétées. Il n’a, à ce jour, toujours pas eu la chance de voir un médecin. La famille de Bertrand Zibi Abeghe a souhaité porter plainte pour traitements inhumains contre la prison, et redouble d’efforts afin que sa situation soit connue de tous, afin qu’il ne s’effondre pas, anéanti par son supplice et par l’injustice. Le travail acharné des avocats, les nombreuses interventions des autorités françaises, le soutien américain et les campagnes populaires dont des manifestations à Paris, tous les samedis, du Trocadéro à l’Ambassade du Gabon, ainsi qu’une pétition, n’ont pour l’instant pas réussi à ébranler la Présidence.

 Jeanne Farge 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.