Une campagne si paisible dans le village de Mussolini

Que se passe-t-il quand la gauche veut s’alléger du poids des luttes passées, s’affranchir des combats historiques pour entrer tranquillement dans une gestion apaisée ? Le documentaire « Grano Amaro », de Cyril Bérard et Samuel Picas, tourné à Predappio en Italie, et que Mediapart diffuse à partir du samedi 12 septembre, agit comme un coup de tonnerre. Il faut dire qu’à Predappio est enterré le Duce.

Bande-annonce de «Grano Amaro»

Ce documentaire de 58 minutes – visible en intégralité dès samedi soir – a reçu l’aide de Tënk (la plateforme du documentaire d’auteur) et de Mediapart pour pouvoir être terminer.

Après Imagine demain on gagne, d'Arthur Thouvenin et François Langlais et Bachar à la ZAD, de Pierre Boulanger (diffusés sur Mediapart respectivement le 27 juin et le 18 juillet 2020), c’est le troisième film que nous soutenons ensemble et qui est maintenant diffusable. Le quatrième et dernier de cette saison 2019-2020, Miss Holocauste le sera d'ici la fin de l'année.

En août 2019, nous avons en effet décidé d’élargir notre collaboration pour aider davantage ces films dits de création qui, souvent, ont du mal à trouver des financements et des canaux de diffusion.

« Ce soutien a été crucial, raconte un des deux réalisateurs, Cyril Bérard, car à l’origine ce film est un pari. Nous sommes partis un mois en Italie sur nos fonds propres, puis nous avons commencé le montage pendant nos vacances. Ce soutien (à la fois financier et technique, ndlr) nous a permis d’assurer dans de bonnes conditions le mixage et l’étalonnage, ultimes étapes de fabrication d’un film, mais étapes indispensables pour qu’il soit visible correctement en salles, en festival, ou sur tout écran. Et puis surtout, l’assurance d’avoir un diffuseur (en l’occurence Tënk et Mediapart, ndlr) a déclenché automatiquement les aides du Centre national du cinéma, de la Procirep… Maintenant, avec la société de production La Clairière Ouest, on travaille la diffusion en festival, notamment en Italie où toute la scène du documentaire est très féconde.»

Extrait de «Grano Amaro» © Cyril Bérard et Samuel Picas Extrait de «Grano Amaro» © Cyril Bérard et Samuel Picas
Si Cyril Bérard parle d’un pari, les deux réalisateurs ne partaient toutefois pas en terre inconnue. En 2012, ils avaient déjà réalisé un web documentaire diffusé par le Monde sur ce village, La Duce Vita. Entretenant les contacts avec les habitants de Predappio, ils comprennent début 2019, que la bataille pour l’élection municipale du mois de mai pourrait réserver des surprises, le maire démocrate Giorgio Frassineti ne pouvant briguer un troisième mandat.

Une fois sur place, « ce qui a été compliqué, mais c’est aussi tout l’intérêt du film, c’est que les deux candidats étaient des amateurs en politique », poursuit Cyril Bérard. Dans ce village écrasé par le symbole de Mussolini, personne ne veut faire de vague, personne n’a de proposition forte. Les slogans des candidats sont pauvres et leurs meetings mous. « Ils sont pris en tenaille entre l’histoire nationale et des citoyens qui, comme dans toutes communes rurales, veulent simplement plus de bus et moins de nids de poules. »

Extrait de «Grano Amaro» © Cyril Bérard et Samuel Picas Extrait de «Grano Amaro» © Cyril Bérard et Samuel Picas
L’enjeu historique affleure pourtant lors des réunions des équipes de campagne. A droite, c’est la « valeur touristique » de la tombe qu’il faut considérer. À gauche, c’est de la figure tutélaire de l’ancien maire dont il faut se détacher pour entrer dans une certaine modernité.

Tout ça ronronne jusqu’au 26 mai 2019. Ce jour-là, la gauche, qui depuis 74 ans gérait la commune, comprend qu'elle a ouvert un boulevard à ceux qui vont tranquillement revenir dans ses rues, n'hésitant pas à faire le salut fasciste devant le mausolée de Mussolini.

***

Grano Amaro, de Cyril Bérard et Samuel Picas, en ligne samedi sur Mediapart.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.