« Mon appareil photo est en soi un slogan »

L’écrivain et journaliste algérien Mustapha Benfodil a rencontré le photographe algérien Abdo Shanan, auteur d’un travail sur le « Hirak » et ses conséquences et salué par un prix des rencontres Camus de Minorque.

Pour leur troisième édition, les rencontres Albert Camus de Minorque (Trobades et Premis Mediterranis Albert Camus qui se sont déroulé le week-end dernier), ont honoré l’œuvre du philosophe, anthropologue et sociologue français Edgar Morin (auteur d’un tout récent Leçons d’un siècle de vie, ed. Denoël 2021) saluant « ses travaux en tant que penseur transdisciplinaire, sa réflexion libre et constante sur la condition humaine ».

Cette année innovait avec la création d’un autre prix, le Premi Mediterrani Albert Camus Incipiens, souhaitant mettre en lumière des trajectoires émergentes dans le journalisme qui entrent en résonance avec l’éthique du journaliste qu’était aussi Albert Camus.

Parmi les 16 dossiers finalistes proposant tout aussi bien du texte, de la photographie que de l’illustration et émanant de neuf pays – Syrie, Espagne, France, Argentine, Liban, Grèce, Italie, Egypte et Algérie – la proposition du photographe algérien Abdo Shanan, A Little louder, a convaincu le jury (voir le portfolio de son travail sur Mediapart). Dans ce projet, dont la force du regard rencontre l’universalité des révoltes contre les injustices, Abdo Shanan questionne et documente à sa manière le « Hirak », le mouvement de protestation pacifique qui secoue l’Algérie depuis le 22 février 2019, et qui se poursuit vigoureusement malgré la pandémie.

A gauche, une manifestation à Alger en 2021. A droite, portrait d'Amirouche Bakouri, avocat et militant des droits de l'homme. © Abdo Shanan A gauche, une manifestation à Alger en 2021. A droite, portrait d'Amirouche Bakouri, avocat et militant des droits de l'homme. © Abdo Shanan

Le jury était composé de l’écrivain algérien et journaliste à El Watan, Mustapha Benfodil ; du photographe espagnol et fondateur de l’agence Nophoto, Juan Valbuena ; de moi-même pour Mediapart. Mustapha Benfodil a pu interviewer le lauréat le 4 mars dernier à Alger. Voici cet entretien : 

MUSTAPHA BENFODIL : Votre projet A Little Louder, résonne avec le « Hirak », cette insurrection citoyenne qui depuis le 22 février 2019, secoue l’Algérie. Dans votre proposition artistique, vous vous attachez à dresser le portrait de citoyens qui ne sont pas des figures de premier plan du mouvement ; ce sont plutôt des acteurs qui travaillent dans la discrétion, qui ne font pas beaucoup de bruit et qui, néanmoins, essaient d’agir sur le réel et de changer les choses à leur échelle. Au moment où nous parlons, est-ce que votre «casting » est arrêté ? Où en est A Little Louder aujourd’hui ?

ABDO SHANAN : Non, mon casting n’est pas totalement fixé. D’ailleurs, je ne sais pas comment cela va évoluer ni quand sera-t-il bouclé. En fait, je travaille au feeling. Une rencontre en provoque une autre. Je travaille avec un groupe de personnes, ils me disent untel est intéressant, alors, je vais le voir. Voilà un peu comment ma galerie de portraits se dessine. 

La démarche, c’est toujours un portrait et une interview?

Tout à fait: un portrait et une interview. Il y a aussi les éléments de contexte. J’essaie de rencontrer des personnes de différents profils. Je ne cherche pas spécialement à me focaliser sur les jeunes, ou sur telle ou telle catégorie sociale. C’est vraiment au feeling. Si je rencontre 50 personnes qui sont tous de gauche par exemple, eh bien, ça sera comme ça parce que c’est comme ça que ça s’est fait. Je ne construis pas ma décision de façon trop réfléchie en me disant : il faut à tout prix intégrer tel ou tel profil. 

Ce ne sont pas des « public figures », des icônes du Hirak…

Effectivement, il ne s’agit pas de mettre en lumière les figures déjà connues du mouvement. S’il y a 100 000 personnes qui participent à une manif’, pour moi, il y a 100 000 manifs. Chacune d’entre elles a sa propre manif’ dans son esprit. Chaque manifestant a ses raisons pour lesquelles il est sorti. Avant de sortir, il a été victime d’une injustice, il s’est retrouvé sans travail, il a traversé des épreuves…Et même s’il est sorti pour une raison anodine, cela reste une raison de contester. Cela reste une contestation mue par une pulsion personnelle. 

A quel moment avez-vous commencé à réfléchir à ce projet ? Quel en était l’élément déclencheur ? 

Cela a commencé par une simple question : Est-ce que je suis citoyen ou est-ce que je suis photographe ? Quelle est au juste ma place, quel est mon statut, dans ce mouvement ? Dans les marches, je ne scande pas de slogans. Mais je pense que mon appareil photo est en soi un slogan. Les photos sont des slogans. Et je me vois comme un photographe citoyen.

J’ai entamé le projet quelques mois après le début du Hirak. Il y avait donc cette question qui me taraudait: citoyen ou photographe ? A un moment donné, je me suis rendu compte que mes photos n’avaient aucun rapport avec ce que je ressentais, avec ce que j’observais. Cela m’a poussé à mieux regarder les gens qui manifestaient. 

Le mouvement populaire a marqué une longue pause en raison de la pandémie de Coronavirus, observant 11 mois de « trêve sanitaire », et le 22 février 2021, le Hirak a réinvesti de nouveau la rue pour ne plus s’arrêter. Entre le moment où vous avez écrit votre projet et le moment présent, comment a évolué A Little Louder ? Qu’est-ce qui a changé dans votre approche ?

Aujourd’hui, il y a un élément nouveau : les manifs se déroulent en pleine pandémie. Visuellement, le visage des marches a changé avec l’apparition des masques. C’est un élément visuel qui n’était pas présent avant. Il y a aussi la contrainte imposée par la distanciation physique. Lors d’une manifestation populaire, j’ai eu la sensation que je ne devais pas être trop proche des gens. J’ai envie de me rapprocher d’eux mais en même temps j’appréhende, parce qu’il y a toujours la pandémie qui est là. Je surveille tout le temps qui porte un masque et qui ne le met pas. 

Je dois souligner aussi que même lorsque le Hirak avait suspendu ses marches, j’ai continué à travailler. En septembre 2020, j’ai fait le tour de plusieurs villes : Annaba, Constantine, Béjaïa, Sétif… J’ai noté durant cette période que malgré la suspension des actions de rue, nombre de citoyens ont continué à agir, à essayer d’accomplir des choses. J’ai compris que les gens peuvent continuer leur propre Hirak dans le domaine qu’ils maîtrisent le mieux. Par exemple, un étudiant qui sortait tous les mardis (jour de manifs des étudiants), m’a dit : « Je ne veux plus sortir parce que je ne veux pas aller en prison, et je ne veux pas créer des problèmes à ma mère ». Il m’a dit aussi : « Je veux finir mes études, je suis biologiste. Et comme on a beaucoup de problèmes d’environnement en Algérie, j’aspire à lancer un mouvement pour défendre l’environnement en m’inspirant de ce que m’a appris le Hirak ». Pour moi, ça c’est un Hirak. 

Vous pensez que ce mouvement n’est pas nécessairement lié à l’espace public, à l’occupation de l’espace public ?

Exactement ! Ce n’est pas nécessairement lié à l’espace public. Nous devons nous persuader qu’avec de petits gestes, on peut réaliser des avancées assez significatives. Dans un conflit asymétrique, la partie la plus faible évite la confrontation sur le champ de bataille. Elle va faire de la guérilla. C’est un peu pareil : j’ai l’impression que certaines personnes sont en train de faire de la guérilla. De la guérilla pacifique, bien entendu. Elles entreprennent de petites actions qui sont néanmoins importantes. Je comprends l’attachement des gens à la manif’, à l’action dans l’espace public. Mais j’estime et j’espère aussi que cette « guérilla pacifique » va s’amplifier, et que ces petites actions finiront par triompher.  
En analysant le Hirak, je me suis fait cette réflexion : les manifs, ce n’est que le vendredi, alors qu’il y a le samedi, le dimanche, le lundi, etc…Et ces jours où il n’y a pas de manifestations m’intéressent davantage, en vérité. Prenez le cas des médecins résidents : leur mouvement, c’était pendant la semaine, ce n’était pas un vendredi. Même après l’interruption de leurs actions publiques, ils n’ont pas lâché l’affaire. D’ailleurs, il y a un médecin résident que je dois rencontrer. 

Concrètement, comment travaillez-vous ? Ces portraits et ces entretiens, vous les faites in situ ? Y a-t-il un décor particulier, une scénographie, une mise en scène ? 

Chaque fois que je vais travailler dans une ville, je loue un espace en Airbnb et j’y invite la personne dont je dois tirer le portrait. Je veille à créer un environnement « safe », de façon à ce que la personne soit à l’aise, se sente en sécurité. 

Toutes les photos sont faites en intérieur ?

Absolument. Les portraits, je les réalise sur fond blanc, un mur blanc généralement, et avec la même lumière. On ne voit pas le contexte. Je veux éviter ça. J’essaie d’avoir des portraits simples, sobres, avec une expression. Il y a un autre élément que je suis en train d’étudier. Je ne sais pas si je vais le garder ou non : je photographie aussi des objets utilisés dans les manifs. Par exemple un mégaphone, un drapeau, une pancarte ou un t-shirt qu’un manifestant portait le 22 février à Annaba. 
Mais avant de réaliser les photographies, je commence d’abord par l’interview. Celle-ci est enregistrée en audio, elle n’est pas filmée. L’interview me permet d’installer la personne dans le sujet. Ainsi, quand on passe au shooting, elle est imprégnée du sujet. La personne est face à l’appareil photo. J’essaie par moments de la déstabiliser. Des fois je pose une question pour la faire réagir... 

Comment arrivez-vous à gagner la confiance des personnes que vous photographiez?

Il y avait au début des personnes que je connaissais, et qui se montraient réticentes. Quand je leur ai parlé du projet, elles ont refusé d’emblée d’y participer. Pas parce qu’elles ne me font pas confiance, mais à cause du contexte actuel. Elles avaient peur d’être arrêtées. Certains ont accepté de parler en off, sans qu’il y ait leur photo. 

La répression a laissé des traces ?

Certainement. C’est à cause de ça. D’ailleurs, j’ai pensé à photographier des murs blancs, vierges, pour évoquer ce climat de peur. Peut-être que je vais inclure deux portraits sans visage dans cette galerie.

Ce qu’on peut remarquer dans le Hirak de même que les autres mouvements sociaux, c’est que tout le monde est acteur et témoin. Tout le monde fait des images, filme, documente les marches avec son smartphone. Comment se distinguer face à ce « trop-plein » d’images ?  Cela influe-t-il sur votre travail ?

Il y a trop d’images en tout en réalité. Depuis l’apparition du smartphone, c’est un phénomène inéluctable. Et c’est un challenge pour n’importe quel photographe. Moi je suis plus porté sur les plans serrés, vraiment serrés. Je travaille avec un zoom qui me rapproche encore plus des gens. J’utilise un 80 mm. J’ai envie de faire ressortir l’idée que s’il y a une manifestation de 100 000 personnes, comme je le disais au début, il y a 100 000 manifestations, pas seulement 100 000 manifestants. Je voudrais aussi mettre en relief l’attitude de ces personnes, leur gestuelle, les expressions de leurs visages, leur expression corporelle, comment ils se mélangent, se tiennent la main, font bloc en marchant, donnant l’impression qu’ils forment un même corps. Je cherche des postures comme ça. J’attache beaucoup d’importance à ces détails. 

Vous avez prévu de travailler hors d’Alger et des grands centres urbains. Là aussi, c’est au feeling ? Vous n’avez pas de « cartographie » pré-définie pour mener ce travail?

En effet, c’est au feeling. Par exemple mon ami le photographe Sofiane Bakouri m’a proposé de l’accompagner à Béchar (1100 km au sud-ouest d’Alger), alors, j’ai décidé de le suivre à Béchar. Et je me laisse guider par le chemin, les surprises qui vont affleurer. Je ne sais pas comment ça va se passer mais c’est un peu à l’image de la vie. Elle est pleine d’imprévus. Je ne trace pas un plan clair que je dois suivre scrupuleusement. Je ne suis pas journaliste. Je ne suis pas objectif. Je suis artiste. Tout mon travail est ainsi construit sur le feeling. Sur l’intuition. Et si mon intuition me dicte d’aller à Béchar, eh bien, je vais à Béchar. 

Comment imaginez-vous le « display » de votre œuvre, sa forme finale? 

A la base, c’est un livre. Mais je pense de plus en plus à une expo, parce que j’ai envie de poursuivre ce projet. Il devrait s’étaler sur deux ans. 

Question incontournable pour finir : qu’avez-vous ressenti en apprenant qu’on vous avait attribué ce prix ?

Je ne m’attendais pas du tout à être lauréat. C’était une surprise pour moi. J’ai pensé que c’était un prix exclusivement journalistique. Mais quand j’ai reçu le mail annonçant le nom du gagnant, j’ai sauté de joie. Les voisins ont dû râler parce que j’ai beaucoup sauté. C’était comme lorsque Antar Yahia a marqué le but victorieux contre l’Égypte (à Oum Dourman, au Soudan, le 18 novembre 2009, lors du match barrage comptant pour les éliminatoires de la Coupe du Monde 2010). J’estime que ce prix est aussi un hommage au combat du peuple algérien. Cela signifie que l’on prend la mesure, un peu partout, de l’importance de ce qui se passe et de ce qui se joue en Algérie. En même temps, c’est une responsabilité. C’est une immense responsabilité pour moi, comme avec tous les projets que j’entreprends, du reste. Mais celui-là un peu plus parce que c’est l’histoire d’un peuple qui est racontée en filigrane, même si je prends le soin de l’aborder à travers des parcours et des histoires personnelles. 

Recueilli par Mustapha Benfodil, mars 2021

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