La Kippa rend fou

Oui, Rony Brauman a fait une bourde. Il a téléscopé une idée un peu complexe et son expression maladroite a produit un raccourci fautif. Mais rebondissons sur l'essentiel, au lieu de nous complaire dans les dénonciations faciles.

Très surprise de lire le compte-rendu sur la revue Le Monde Juif de ce qu’aurait déclaré Rony Brauman, je suis allée vérifier sur le site d’Europe1. Oui, il y a un problème. Il est exact qu'il prononce les phrases citées, mais le raisonnement pris dans son ensemble n'est pas aussi ridiculement fautif que le seul extrait mis en exergue par le Monde juif et complaisamment partagé ce week-end dans les réseaux sociaux pourrait le faire croire. Certes, il a eu une formulation maladroite qui trahit sa pensée, et qui induit une interprétation « à scandale » de ses propos, surtout si l’on est d’emblée persuadé que Brauman est, au choix, dans la fameuse « haine de soi », « traitre au peuple juif », « islamo-gauchiste », « crétin » et « salaud » : on a l’habitude de ces disqualifications. 

On conviendra avec ceux qui n’ont pas ces apriori que Rony Brauman est loin d'être un imbécile et il est suffisamment ancré dans le monde juif pour connaître son immense variété, y compris des modalités et degrés, et signification des pratiques religieuses. Il aime à citer depuis longtemps Yeshayahou Leibovitz, le vieux savant qui met et enlève sa kippa, suivant qu'il parle du Talmud ou de politique, de chimie ou de la Thora. Bref, il y a un souci, comme on dit…

Je pense donc qu'il a dit par téléscopage quelque chose qui, pris à la lettre et mis en exergue comme s'il parlait des juifs portant kippa réellement existants, est idiot, faux, dangereux.  D’accord. Des fois, ça peut lui arriver d'aller trop vite par raccourci, et cela peut arriver, cela arrive forcément un jour ou l’autre à quiconque accepte de s’exprimer dans les medias sur des sujets brûlants. Ce que je pense, et j'aurais tendance à croire qu'il pense la même chose, parce que nous avons une longue amitié et complicité sur tous ces sujets, ce serait quelque chose comme ça : entre la paresse de nombreux journalistes, notamment ceux qui bénéficient  des plus grandes audiences en flattant les attentes les plus conformistes du public, et la propagande communautariste, il y a eu construction, dans l'imaginaire public, d'un personnage stéréotypé (et c'est loin de toute l'affaire singulière qui s'est déroulée à Marseille et de leurs protagonistes réels, dont on ne sait pas encore grand chose), il y a donc eu construction d’un personnage dans l'imaginaire public, du Juif archétypique, portant kippa, qui est supposé représenté par le Grand Rabbin ou le CRIF, qui est l'héritier et le porteur de la mémoire de la Shoah, qui est supposé avoir son coeur en Israël et soutenir systématiquement les politiques de Netanyahu et consorts. C'est ce Juif et Israélien imaginaire qui est recherché par les journalistes et que les gens étrangers à ce monde croient être tout d'une pièce. Or ce personnage construit médiatiquement par l’impudence et l’imprudence communautaristes des gens du Crif, des Meyer Habib et autres amis revendiqués des pires politiciens israéliens, cristallise des rancoeurs du fait de l’inégalité de traitement entre porteurs de signes religieux valorisés par les autorités politiques ( la kippa) et signes religieux détestés et dénoncés par les mêmes autorités étatiques (le voile islamique). 

En faisant tout ce foin sur "porter ou non la kippa", "la kippa essence du judaïsme", avec des personnages plus que douteux pour soutenir la cause, on n'arrange pas les affaires des juifs, bien réels ceux-là, en général. 

Je crois que c'est ça que Brauman avait dans le collimateur, ce deux poids deux mesures très vérifiable depuis si longtemps, cette construction d’imaginaire à laquelle participent aussi bien les pires ennemis des Juifs que bon nombre de leurs soi-disant « représentants » ainsi institués par un fonctionnement médiatique sot et paresseux. Cette construction de stéréotype, qui se fait à plusieurs,  a pour effet de rendre « Le Juif »  haïssable aux yeux des musulmans, à proportion du favoritisme dont il est apparemment l’objet de la part d’un philosémitisme politicien fort peu respectable. 

Sauf qu’en réalité, ce sont les juifs réels, porteurs ou non de couvre-chef typique ou pas, solidaires ou pas avec la droite israélienne, qui trinquent, parce que cette haine entretenue de tous les côtés, se donne un prétexte soi-disant politique, révolutionnaire, héroïque, pour tuer. Cette folie meurtrière est suffisamment dangereuse sans qu’on lui fournisse une cible construite pour attiser le ressentiment et la certitude d’avoir affaire au Mal incarné. Alors, certes, si Rony Brauman avait vraiment voulu dire que le porteur de kippa veut exprimer par ce signe religieux son soutien à la pire des politiques israéliennes, il serait fortement à blâmer. 

Mais cette solidarité inconditionnelle des « Juifs de France » aux politiques les plus ouvertement droitières en Israël, n’est-ce pas pourtant, ce qu’attribuent à longueur de temps les prétendues voix autorisées qui passent dans les médias pour « représenter la communauté » ? 

Cette attribution d’opinion politique au porteur de kippa, ce qu’on blâme Rony Brauman d’avoir fait, et certes, il devait rendre des comptes pour cette bourde malencontreuse, qui disait le contraire de ce qu’il souhaitait exprimer, n’est-ce pas ce que proclament constamment les prétendus « représentants » d’une communauté pourtant si diverse, et caractérisée par des opinions souvent opposées ? 

Oui, Rony Brauman a fait une bourde, et il n’échappe pas à une exigence légitime : on lui demande de s’expliquer, et de mettre au point ce qu’il a vraiment voulu dire. Certes, cette bourde est porteuse d’un danger potentiel, si elle est récupérée comme « preuve » d’une légitimité de tuer : on peut du coup se demander pourquoi, si cette attribution d’idéologie politique à la kippa contribue à faire de nos porteurs de kippa des cibles auprès des terroristes, pourquoi la revue en ligne qui s'appelle Le Monde juif a cru bon de titrer sur cette kippa si fortement sollicitée, et pourquoi c’est cette version qui a été autant diffusée, au risque de lui donner une audience publique très élargie ? Quelle cohérence dans ces accusations ? 

Il faut distinguer entre les juifs réels, et leurs diverses pratiques, opinions politiques, solidarités... et le stéréotype du Juif haï par l'antisémitisme. Celui-ci n'est plus le "Judeo-bolchevique" de l'antisémitisme au XXème siècle, il est devenu autre chose, avec quelques traits caricaturaux auxquels on réduit l'ensemble d'une population. Mais ce stéréotype, qu'a semblé cautionner Brauman au moment où il entendait au contraire le dénoncer, en décrivant les logiques de son renforcement dans l'opinion, il faut regarder en face quelles sont les pratiques qui le produisent et le renforcent.  

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