Qui êtes-vous Manuel Carsen ?

Pour sa première mise en scène, Stéphanie Cléau adapte au 104 Le moral des ménages d’Eric Reinhardt, avec Mathieu Amalric en chanteur raté.

Pour sa première mise en scène, Stéphanie Cléau adapte au 104 Le moral des ménages d’Eric Reinhardt, avec Mathieu Amalric en chanteur raté.

Manuel Carsen est devenu chanteur pour échapper à la classe moyenne. Un chanteur obscur et intello qui dénigre l’épargne, les points retraite, les épouses qui plombent le fameux moral des ménages et freinent la consommation à force de rogner sur les plaisirs. Manuel Carsen fait des chansons comme d’autres font des livres. Pour exorciser, conjurer. Pour mettre à distance la vie grisâtre de ses parents : sa mère et son éternel gratin de courgettes, son père qui a fini cloîtré dans une penderie après des années de brimades au travail. Mais voilà, il ne vend pas de disques, il n’est personne. Alors il ratiocine, s’enferme dans son studio d’enregistrement et trompe sa femme qui croit en lui et le fait vivre. Manuel Carsen est un sale type : misogyne, lâche, auto satisfait. Mais capable de saillies d’autant plus drôles qu’on a un peu honte d’en rire.

En adaptant Le moral des ménages, monologue d’Eric Reinhardt (Cendrillon, Le système Victoria) publié en 2002, Stéphanie Cléau dompte plusieurs difficultés : transposer un texte romanesque et faire exister l’univers mental du narrateur qui, dans le livre, se raconte à ses multiples maîtresses. L’adaptation délaisse la litanie de femmes interchangeables pour se concentrer sur trois caractères : la mère de Manuel, sa fille, et Marie Mercier, un amour de jeunesse. Les tourments intérieurs de Carsen ont été dessinés par Blutch, filmés et projetés sur grand écran. Les crayonnés sombres de l’auteur de La volupté et Vitesse moderne fonctionnent comme des plongées fantasmatiques et dépressives dans un spectacle aux couleurs pop avec fauteuils 70 en fausse fourrure et bande son très soignée.

Le moral des ménages est seulement le troisième rôle au théâtre de Mathieu Amalric, omniprésent au cinéma. Micro en main, vêtu d’un costume en velours bleu clair et chaussé de mocassins blancs, il scande le début du texte comme le refrain d’une chanson. Puis, la voix un peu fragile et voilée par les cigarettes qu’il fume sur scène comme à l’écran, il relève le défi du monologue et fait cavaler les mots d’Eric Reinhardt, entre malaise et ironie noire. C’est à Anne-Laure Tondu, comédienne vue chez Jean-François Peyret et Stéphane Braunschweig, qu’incombe la tâche ardue de styliser plus que de jouer les figures féminines. Silhouette nue et muette dans les bras de son partenaire, elle réapparaît en ménagère affublée d’un chapeau à hélices, puis en tentatrice animale pour se réincarner enfin en adolescente véhémente qui gagne la partie haut la main alors que l’on craignait que le regard peu amène du personnage masculin sur les femmes n’ait contaminé la mise en scène. Un beau retournement qui témoigne d’une lecture libre et subtile du texte associée à une direction d’acteurs précise. À suivre.

Le moral des ménages, d'après le roman d'Eric Reinhardt, mise en scène de Stéphanie Cléau, au 104 (Paris) jusqu'au 9 février.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.