Au Théâtre de la Bastille, une libre et brillante adaptation d’un roman flamand par la compagnie de KOE. Les retrouvailles impossibles d’un couple, dix ans après sa séparation, entre comédie et tragédie.
L’homme au crâne rasé est un spectacle qui prend par surprise et captive, à mesure qu’il pénètre dans la psyché d’un couple bancal, scrute au microscope ses comportements et gratte les couches de langage pour aller au plus près de la vérité. Les deux acteurs flamands Peter Van den Eede et Natali Broods, que les spectateurs assidus du Théâtre de la Bastille ont vus dans les pièces du collectif TG Stan, ont librement adapté le roman éponyme de Johan Daisne, emblématique du réalisme magique, porté à l’écran par André Delvaux en 1965. L'oeuvre originale est la confession d’un professeur qui fut éperdument amoureux d’une de ses élèves. Après avoir quitté la jeune femme pour vivre dans une autre ville avec son épouse et son enfant, il est contraint d’assister dix ans plus tard à une autopsie qui le bouleverse. Le même jour, il revoit son ancienne élève devenue comédienne, ce qui provoque chez lui une grande confusion mentale.
Moins tragique que le roman, la version de la compagnie de KOE commence par une conversation sur la Chapelle Sixtine scellant les retrouvailles du couple, dix ans après sa séparation. Dans un décor de restaurant vide surmonté d’un sommier transpercé de néons qui évoque une œuvre d’art contemporain, cette longue chamaillerie sur le Baroque et la Renaissance est comme le brouillard masquant un paysage, les couches de peau et de chair empêchant d’atteindre l’os. Pendant une vingtaine de minutes, le spectateur amusé par des digressions chic et ultra référencées sur l’art, la littérature et les voyages se demande quel est vraiment le sujet de la pièce. Puis, comme une flèche décochée, la femme dit à l’homme qu’elle aimerait le prendre dans ses bras. Lui répond qu’il faut le faire, pas le dire, et continue de soliloquer. On se dit qu’on touche là le cœur du malentendu, leur incompréhension fondamentale. Le personnage masculin de L’Homme au crâne rasé est à la fois enfermé dans un processus d’auto-analyse infernal qui le pousse à décortiquer méthodiquement le moindre détail et mu par une volonté de distanciation qui l’empêche de vivre les choses et l’attire dans des gouffres. Face à lui, la jeune femme cherche un point de contact qui se dérobe sans cesse, noyé sous le discours.
Comme leurs compatriotes de TG Stan, Peter Van den Eede et Natali Broods entretiennent volontairement la confusion entre la vie et le théâtre en s’appelant par leurs véritables prénoms, en demandant au public un mouchoir en papier, une pastille pour la gorge ou un peu de monnaie. Ils entrent et sortent de leurs personnages, chuchotent derrière un rideau noir, passent du texte à des réflexions sur leur art, à tel point qu’on se demande parfois s’ils ne jouent pas leur véritable et impossible histoire d’amour. Face à Peter Van den Eede dont le flot de paroles rappelle son rôle dans My dinner with André (avec TG Stan, adapté du film de Louis Malle), Natali Broods est charnelle, fascinante de justesse et de naturel.
L’enjeu de cette joute, de cette attraction répulsion tragi-comique est-il de savoir si l’histoire peut reprendre entre les deux amants ? Rien n’est moins sûr. Ce qui compte est l’instant présent, le plaisir du jeu et de la bagarre, le bonheur d’être ensemble, ici et maintenant. Tout peut alors toujours recommencer, comme au théâtre.
L’homme au crâne rasé, d’après les pensées de Johan Daisne. Un spectacle de et avec Natali Broods et Peter Van den Eede de la compagnie de KOE. Au théâtre de la Bastille jusqu’au 17 juin.