« The Fountainhead » : comment entendre Ayn Rand à Avignon ?

Au Festival d'Avignon, le belge Ivo van Hove adapte avec virtuosité le roman d’Ayn Rand, chantre de l’individualisme et de la libre entreprise, l’histoire d’un architecte idéaliste qui refuse toute compromission. En mettant les personnages à égalité, le metteur en scène contourne partiellement le propos politique d’une auteure récupérée par la frange la plus radicale de la droite américaine.

Au Festival d'Avignon, le belge Ivo van Hove adapte avec virtuosité le roman d’Ayn Rand, chantre de l’individualisme et de la libre entreprise, l’histoire d’un architecte idéaliste qui refuse toute compromission. En mettant les personnages à égalité, le metteur en scène contourne partiellement le propos politique d’une auteure récupérée par la frange la plus radicale de la droite américaine.

 © Christophe Reynaud de Lage/Festival d'Avignon © Christophe Reynaud de Lage/Festival d'Avignon

L’édition 2014 du Festival d’Avignon est décidément étrange. En plein mouvement des intermittents du spectacle, le metteur en scène Ivo va Hove interroge la position de l’artiste dans la société avec une adaptation de The Fountainhead (en français La source vive), best seller de la romancière et philosophe américaine d’origine russe Ayn Rand, morte en 1982, devenue l'égérie du mouvement Tea party. Née à Saint-Pétersbourg le 2 février 1905, Alyssa Zinovievna Rosenbaum arrive aux Etats-Unis en 1926. C’est à cette époque que se passe The Fountainhead, écrit en 1943, l’histoire de deux architectes animés par des visions du monde opposées. L’un, Howard Roark, est idéaliste et défend la "vertu d’égoïsme" (c’est le titre d’un essai de Rand) comme une valeur absolue, quitte à vivre dans la pauvreté. L’autre, Peter Keating, suit les règles du marché et accepte les compromissions pour faire carrière, au risque de perdre sa liberté. Autour de ces deux personnages gravitent un grand patron de presse, « pirate du capitalisme » et un journaliste socialiste, l’incarnation du mal selon Ayn Rand, dépeint comme un parfait salaud. Roman d’idées, The Fountainhead est aussi une grande fresque sur la passion, incarnée par Dominique Francon, héroïne tragique déchirée entre plusieurs hommes, dont la vie amoureuse commence par un viol perpétré par Roark dans une carrière de pierres. Chez Rand, les femmes sont violées, bafouées, enfermées, vendues : la sexualité n’existe que dans les rapports de force.

 © Christophe Reynaud de Lage/Festival d'Avignon © Christophe Reynaud de Lage/Festival d'Avignon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le grand plateau de la Cour du lycée saint Joseph est transformé en un immense studio d’architecte chic et dépouillé, bordé de rectangles blancs et de baies vitrées : Ivo van Hove puise dans le roman d’Ayn Rand une matière pour regarder le monde contemporain. Au fond de la scène sont disposés à vue des machines et des percussions qui créent une bande son live. Les plans dessinés en direct par les architectes sont filmés et projetés sur écran, ce qui donne une dimension très physique au travail d’architecte, la vidéo omniprésente peut aussi évoquer la surveillance généralisée et la presse toute puissante. Metteur en scène de théâtre et d’opéra, adaptateur pour la scène de scénarios de films de Cassavetes, Duras, Bergman ou Pasolini, Ivo van Hove a un sen aigu des images et du montage et sait créer de somptueuses profondeurs de champ qui ouvrent sur la ville à perte de vue, des scènes d’amour à la fois froides et torrides. Les acteurs virtuoses habitent créent une intimité grâce à un jeu très minimal proche du cinéma et viennent à bout de longs monologues, parfois très didactiques, avec une avec aisance phénoménale.

En 1949, King Vidor avait adapté The Fountainhead, avec Gary Cooper dans le rôle de Roark, et épousait le point de vue d’Ayn Rand sur l’homme idéal. La position d’Ivo van Hove est beaucoup plus mesurée et complexe. Au delà des idées, il semble d’abord avoir été séduit par l’efficacité romanesque et la formidable machine à produire de la fiction et n’oublie pas qu’avant de devenir la philosophe de l’objectivisme et l’auteure de La grève, roman qui glorifie plus directement le système capitaliste, Rand a été scénariste à Hollywood. Sans s’encombrer des enjeux politiques américains, Ivo van Hove veut parler avec ce texte de sa condition d’artiste sans oublier son rôle de citoyen. Dans le spectacle, l’architecte Howard Roark est un personnage prométhéen plutôt séduisant, mais dont le discours peut se retourner comme un gant et devenir effrayant pour peu qu’on l’écoute bien. L’homme idéal doit-il se mesurer à Dieu et refuser toute chaine ? L’artiste peut-il faire fi de la société, refuser de payer ses impôts et détruire ce qu’il a créé ? Le procès final renvoie les personnages dos à dos dans une « guerre des idées » qui prend le spectateur à témoin et rééquilibre les points de vue par rapport au roman : Ivo van Hove ouvre le débat et ne laisse personne gagner. Une manière de se défausser ?

 The Fountainhead d’après Ayn Rand, mise en scène de Ivo van Hove, Festival d’Avignon In, Cour du lycée Saint Joseph, jusqu’au 19 juillet à 21H.

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