Bergman par TG Stan : une leçon de théâtre

Frank Vercruyssen, membre fondateur du collectif anversois TG Stan, joue et met en scène avec Ruth Vega Fernandez une magnifique adaptation de Scènes de la vie conjugale de Bergman. Le dernier volet d’un triptyque présenté au Théâtre de la Bastille à Paris.

 © ©Dylan Piaser © ©Dylan Piaser


 Comment être fidèle à une œuvre en prenant son exact contrepied ? C’est le lumineux mystère qui nimbe l’adaptation pour la scène du film d’Ingmar Bergman par Frank Vercruyssen et Ruth Vega Fernandez, comédienne hispano-suédoise rencontrée lors d’un stage. Les six épisodes d’une heure tournés pour la télévision en 1972, ramenés à presque trois heures par le cinéaste pour la sortie en salles en 1973, sont concentrés en deux heures trente de spectacle. Quarante ans après Liv Ulmann et Erland Josephson, Ruth Vega Fernandez et Frank Vercruyssen jouent Marianne et Johan, le couple dont les tourments se racontent sur vingt ans et une évidence s’impose : Bergman est un immense dramaturge, influencé par Tchekhov, Ibsen et Strindberg qu’il a mis en scène tout au long de sa vie. Très vite, le souvenir du film laisse la place à un objet singulier, qui prend des libertés avec l’œuvre originale, met le texte à plat, le déplie, gomme le contexte de l’époque, ose les effets comiques, accélère le rythme, trouve des solutions scéniques pour restituer les effets de réel propres au cinéma, tout en gardant intactes la puissance, la lucidité et la cruauté de l’auteur.

Trahisons et fidélités : c’est aussi le sujet de Scènes de la vie conjugale, six étapes de la vie d’un couple parfait pour l’extérieur dont le bonheur se lézarde, jusqu’au mensonge, à l’adultère, à la séparation. La première brèche s’ouvre sur grand écran : un rideau écru découvre une époustouflante scène de cinéma qui reste malgré tout du théâtre. Un couple d’amis (dont la femme est jouée par Jolente de Keersmaeker, autre fondatrice de TG Stan) étale ses violents ressentiments au milieu d’un dîner à quatre. Le malaise est palpable, lourd, et le spectateur, à travers les yeux de Johan et Marianne, devient voyeur. Jusqu’à ce que la caméra recule et montre la perche dans le champ : mise en abîme, effet de théâtre. C’est la méthode de TG Stan (Stop thinking about names) poussée ici très loin dans ce qu’elle a de plus juste : rendre visible les artifices pour mieux démonter les mécanismes de l’illusion.

Le décor est minimal : une table de régie encombrée de bouteilles, bouilloire, lampes et cafetière, un canapé déplacé par les acteurs, un portant chargé de vêtements. Les nombreux changements de costumes se font à vue, le jeu est naturel sans faire aucune concession au naturalisme. La scène du dîner est mimée à rebours de la chronologie avec des serviettes froissées, des traces de rouge à lèvres sur le bord d’un verre et des mégots dispersés dans un cendrier. En revanche, Frank Vercruyssen et Ruth Vega Fernandez mangent réellement des sandwiches au pâté lors de certains dialogues cruciaux : la scène terrifiante, ver dans le fruit, où Marianne prend la décision d’avorter ou encore l’aveu d’adultère.

Les deux acteurs entrent et sortent de leurs personnages, disent des didascalies imaginaires qui remplacent les mouvements de caméra, sont comme des funambules qui s’écoutent, s’attendent, se rattrapent au vol quand ils trébuchent sur une langue qui n’est pas la leur, commentent parfois leurs actions avec une absolue légèreté. On est captivé par cette « traversée des catastrophes » dont parle le philosophe Pierre Zaoui, cette existence faite de lâchetés, de luttes pour le pouvoir au sein du couple, cette impossibilité de vivre ensemble sans se faire du mal. Et pourtant, ce couple imparfait, qui en vient même aux mains, se retrouve dans une maison au fond des bois comme deux enfants fugueurs unis par un amour impur, terriblement universel, simplement humain. Un spectacle rare, servi par de grands interprètes. 

Scènes de la vie congugale, textes de Ingmar Bergman, spectacle de et avec Ruth Vega Fernandez et Frank Vercruyssen/TG Stan, au Théâtre de la Bastille (Paris) jusqu'au 22 février. 

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