Au Jardin de la Vierge, "les oreilles n'ont pas de paupières".

Au Festival d’Avignon, Il paraît que les oreilles n’ont pas de paupières et Buffet à vif : deux programmes courts très réussis dans le cadre des Sujets à vif de la SACD.

Au Festival d’Avignon, Il paraît que les oreilles n’ont pas de paupières et Buffet à vif : deux programmes courts très réussis dans le cadre des Sujets à vif de la SACD.

Il paraît que les oreilles n'ont pas de paupières (prélude) © Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon Il paraît que les oreilles n'ont pas de paupières (prélude) © Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans le jardin de la vierge du lycée Saint-Joseph, les portes des armoires craquent, les maisons anciennes chantent et les buffets sont démolis à coup de hache dans une joyeuse anarchie. Le premier est aussi précis que le second est déconstruit : les deux volets du Sujet à vif programme C se répondent parfaitement pour un merveilleux spectacle matinal d’un peu plus d’une heure. Coproduits par le festival d’Avignon qui accueille quatre programmes par édition, les Sujets à vif sont des commandes de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD), des impromptus qui provoquent des rapprochements entre des interprètes (comédiens, danseurs ou musiciens) et des auteurs.

L’acoustique très particulière du Jardin de la vierge, le silence à peine troublé par le roucoulement d’un pigeon, se prête idéalement au propos de La Haine de la musique de Pascal Quignard qu’interprète le comédien Pierre Baux, en dialogue avec l’altiste Garth Knox, sur une partition contemporaine de Benjamin Dupé. Il se trouve que les oreilles n’ont pas de paupières (prélude) est une forme hybride entre théâtre musical et conférence, dans la lignée des spectacles de Pierre Beaux sur Ponge ou Garcia Lorca. « Le silence est devenu le vertige moderne » écrit Quignard, « depuis la seconde guerre mondiale, la musique est devenue un son non désiré, une noise », une souffrance sonore. L’écrivain n’oppose par l’art à la barbarie, il montre au contraire que la musique est associée au pouvoir et « viole le corps humain » car l’oreille ne peut se fermer, contrairement à l’œil qui possède une paupière. De l’histoire d’un empereur chinois à celle de Jean de l’Ours qui trouve le silence au fond d’une grotte puis brise les stalactites et libère le plus beau chant du monde, Pierre Baux cisèle les mots de Quignard comme un chef d’orchestre, démontre au public claquement de mains à l’appui son « mal fou à parvenir à l’arythmie », s’appuie sur trois métronomes pour reproduire le tic-tac des horloges mécaniques de Bergson. La partition de Benjamin Dupé, loin d’être illustrative, prend l’exact contrepied du texte et répond à la provocation du titre par un acte fort : seule la musique peut guérir de la haine de la musique. Plus qu’un interprète virtuose, Garth Knox est un véritable partenaire de jeu, un alter ego qui sait aussi habiter les silences.

 

Buffet à vif © Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon Buffet à vif © Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Détruire, font-ils. Dans Buffet à vif, Pierre Meunier et Raphaël Cottin ne pipent mot. Seule une radio branchée sur la FM crache des publicités au kilomètre. Chemise blanche et cravate, ces deux déménageurs trop chics pour être honnêtes apportent sur le plateau, enveloppé dans un plastique à bulles, un énorme buffet ancien avec miroir, comme ceux qu’on peut trouver dans les brocantes ou les greniers de grand-mères. Ils n’auront de cesse de le malmener tant qu’il ne sera pas réduit en charpie, broyé, débité en petit bois. Comédien et metteur en scène, Pierre Meunier est aussi raide et maladroit que Raphaël Cottin, danseur et chorégraphe, est élastique. Ces hurluberlus héritiers de Chaplin et Keaton tournent autour de l’encombrant objet, l’enfument, s’y cachent, se contorsionnent, pour finalement sortir l’artillerie lourde devant un public ravi et muni de lunettes de protection. Qui a vu les spectacles que fait Pierre Meunier avec des tas de pierres et des ressorts sait que les objets ont une âme et qu’il aime les accumuler. Peut-être avait-il besoin de laisser derrière-lui les souvenirs encombrants et de faire table rase, dans un grand geste libérateur et jubilatoire.

 Il paraît que les oreilles n’ont pas de paupières (Prélude) et Buffet à vif. Sujet à vif programme C, jusqu’au 24 juillet à 11H, Jardin de la Vierge du Lycée Saint Joseph. Festival d’Avignon In/SACD. 

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