Un musée au coeur de la prison

Jusqu’au 17 novembre, le Centre pénitentiaire Sud Francilien présente une exposition entièrement conçue par des détenus. Une initiative de la Réunion des musées nationaux-Grand Palais en partenariat avec la direction de la prison.

C’est un voyage immobile. Une évasion loin des barbelés et des miradors à travers une centaine d’œuvres d’art exposées dans une salle dédiée du centre pénitentiaire Sud Francilien. « C’est notre bébé » explique Djamal, l’un des onze détenus (deux ont été libérés depuis) qui ont assuré le commissariat de l’exposition temporaire Le voyage. Un parcours thématique qui rassemble sur 150 m2 peintures, photographies et objets prêtés par des musées. Le projet a pu voir le jour grâce à des séances de travail hebdomadaires menées pendant près d’un an par Vincent Gille, chargé d’études documentaires à la Maison de Victor Hugo. Son ambition : réduire les barrières, physiques et mentales, le « mur invisible » dont parle Yacine, l’un des commissaires, qui avoue avoir « reçu une vague en pleine tête ». « Certains d’entre nous nous n’étaient jamais entrés dans des musées » ajoute Hadrien. Tous purgent de longues peines. Plutôt « tranquilles » et « investis dans leur futur » selon leurs propres mots, ils ont été sélectionnés sur la base du volontariat. « Nous avons passé quarante ou cinquante après-midi ensemble : ça ne marche que sur la durée.  La finalité du projet est la dignité retrouvée » dit Vincent Gille dont c’est la première expérience en milieu carcéral. « On a appris ce qu’était l’art » racontent les détenus, « on nous a parlé du surréalisme, du cubisme, de Michel-Ange…puis le choix des œuvres s’est fait naturellement ». Sur photographies uniquement car en prison, Internet et les clefs USB sont prohibés. Mais les œuvres présentées sont bel et bien des originaux.

Au  moment de dévoiler le fruit de leur travail, Hadrien, Djamal et Abdelmalek ont le trac. Très vite, les citations sur le rôle de l’art laissent la place à des commentaires enthousiastes sur les œuvres. Dès l’entrée, le plancher rappelle le pont d'un bateau, des valises sont posées à terre et dans des vitrines, des instruments de navigation ont pris place : l'appel du large est immédiat.  Le thème du voyage est décliné en quatre sections : le Moyen-Orient et l’Asie, l’Océanie et les îles du Paradis, l’Amérique latine et le voyage d’exploration,  et enfin l’Afrique et le croisement des cultures. Peu de pièces spectaculaires, pas d’art contemporain : «  on montre des scènes de vie, des moments : ce qui fait sens » dit Marc, féru d’art africain. Un bazar du Caire vu par le peintre orientaliste Louis-Claude Mouchot, une très belle série d’autochromes, prêtée par le Musée Albert Kahn, montrant le Moyen-Orient dans les années dix et vingt, des œuvres d’art africain appartenant à la collection de Guillaume Apollinaire.  Le motif colonial émerge avec notamment des images des Expositions Universelles des années 1870-1900, sans que cela ait fait l’objet d’une « réflexion préalable » précise Vincent Gille. Le regard sur les œuvres est aiguisé et certains cartels sont écrits par les détenus, ajouts poétiques et personnels aux informations scientifiques.

Quel est l’enjeu d’une telle expérience, la première de cette ampleur menée en France ? « Le travail en groupe n’est pas neutre » explique Nadine Picquet, actuelle directrice de la prison, qui a assuré le suivi du projet lancé par son prédécesseur, Pascal Vion. « Ils ont réussi à s’écouter, à se comprendre, ils se sont pacifiés eux-mêmes avant de pacifier les autres ». La plupart des membres du groupe sont « permissionnables » et pourront sortir pour aller au musée, certains ont déjà pu visiter l’exposition Dynamo du Grand Palais.  Aujourd’hui, les commissaires ont envie de transmettre : « on saura si ça a marché en fonction du nombre de détenus qui vont s’inscrire » précise Marc « ils sont morts de rire mais sont curieux : ici tout est surmultiplié». Pendant un mois et demi, ils feront aussi visiter l’exposition à leurs familles et aux surveillants qui prendront sur leurs jours de congé : « on les verra en civil et ils nous verront en civil » dit Hadrien, optimiste : «  pour changer le regard sur le détenu et faire changer le regard du détenu sur le monde, mais ce sera peut-être plus dur…». 

A lire : Hors les murs, journal d'un voyage immobile, texte et illustrations de Cendrine Borzycki, éditions de la Réunion des musées nationaux-Grand Palais, Paris 2013

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