Les visages de la radicalisation

De Khaled Kelkal aux frères Kouachi et plus récemment Khalid Masood, les terroristes amateurs ou jihadistes aguerris, ont pour la majorité d’entre eux un passif criminel. En dépit des différences générationnelles, opérationnelles et de la variété des allégeances (Al Quaeda ou Daech) ils sont des petits et grands délinquants qui se sont convertis à, ou ont redécouvert, l’Islam.

Concentrons-nous sur les protagonistes responsables des attentats les plus récents à Nice, Orly, Berlin ou Londres : Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, Zyed Ben Belgacem, Anis Amri ou Khalid Masood ont en commun un itinéraire social chaotique et un parcours connu de délinquant. Chez les losers, les paumés ou les déracinés d’Olivier Roy, le constat est clair : la marginalité et le crime ont précédé la radicalisation, pas l’inverse. La question est pourquoi ?

Le loser est avant tout un marginalisé. Le sentiment de marginalité reflète une exclusion réelle, « palpable », d’une classe économique, d’une minorité religieuse ou ethnique ou politique. La marginalité non « palpable » est celle qui ne transparaît pas de manière claire, il s’agit d’une exclusion auto-induite d’individus, à la « psyché perturbée » comme le décrit Farhad Khosrokhavar, qui ne parviennent ou ne souhaitent pas intégrer la norme. Paradoxalement, ces individus sont à la fois au cœur et aux franges de la société. Dans tous les cas, les marginaux sont définis par la société, en ce sens qu’ils sont les expressions de ces paradoxes et dysfonctionnements. Le marginal embrasse la société par ses extrêmes religieux ou politiques et devient « radical ».

La radicalisation est une langue de la colère. La douloureuse prise de conscience de la marginalité peut prendre la forme d’un rejet, d’une exclusion totale ou au contraire d’une intrusion violente dans la société : les actions violentes et criminelles qui en découlent sont autant de défis qui lui sont lancés. La conversion offre un cadre idéologique idéal et un canal à l’expression aux symptômes d’une marginalisation complexe. Les maux du loser prennent corps et vie (jusqu’à la mort) dans une idéologie choisie qui donne légitimité et motive de surcroit les actes violents qui l’accompagnent. Ainsi, la conversion de l’individu est aussi la conversion de ces actions à une cause, et particulièrement commode lorsque celles-ci en sont dépourvues. Cette « cause », dépasse l’individu et concerne la communauté, le Monde, ou Dieu. Il faut entendre ici la cause comme une idéologie : que celle-ci prenne une forme religieuse ou politique. Nous comprenons alors que nous ne sommes pas face à des violent radicaux mais des criminels idéologisés. La radicalisation est d’abord et toujours observée sous son angle religieux. Pourtant, la religion, et ici l’Islam, est bien l’apparat du crime.  Répétons-le, c’est l’action criminelle qui a précédé le renouveau religieux, et non pas l’inverse. Il s’agit là d’une idéologisation du crime. Mais alors pourquoi le Jihad ?

L’idéologie simpliste de Daech fait recette : c’est un « kit facile de prêt-à-penser ». Le communisme est anachronique, l’anarchisme n’est plus révolutionnaire, l’exclusivité ethnique des réseaux d’extrême droite rend leur adhésion problématique. Au contraire, Daech est partout : des tabloids aux discours électoraux. La globalisation du répertoire idéologique a fait du jihadisme l’expression de la violence le plus accessible de manière virtuelle et intellectuelle. Cette « idéologie facile » permet à des criminels de trouver une fin à leurs moyens, d’inscrire leurs actes dans un projet qui les dépasse. Cet opportunisme idéologique peut satisfaire la recherche de légitimité mais aussi offrir l’accès à de nouveaux réseaux économiques pour des individus ou des organisations déjà existentes. Cette idée trouve écho dans l’histoire du fabricant de bombe de la Camorra italienne, Diego Oddati Menna, arrêté en Septembre 2016 pour apologie du terrorisme. Certains membres du crime organisé napolitain ont fait allégeance à Daech et adopté les codes vestimentaires de ces militants, sans pour autant se convertir à l’Islam d’ailleurs, comme pour un substitut certain au traditionnel code d’honneur et de la famille érodés par un capitalisme pragmatique et décomplexé. Les liens entre la criminalité organisée italienne et Daech, à travers la procuration d’armes, sont régulièrement évoqués. La connivence entre les groupes terroristes dits islamistes et le banditisme n’est pas un phénomène nouveau, le Groupe Islamique Armé (GIA) algérien recrutait déjà parmi les mauvais garçons ou les « bandits d’honneurs ». Finalement, l’idéologie jihadiste de Daech est la chance du criminel ; l’opportunité de donner un sens au crime.

Revenons à nos individus Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, Zyed Ben Belgacem, Anis Amri ou Khalid Masood. En quelques clics, chats rooms et boom : le petit marginal, devenu petit criminel, devient grand martyr. Dans ce contexte, le passage à la mosquée n’est pas un pas vers la conversion, au contraire : ces faux croyants pourraient le détourner du « vrai message »...à moins que ce ne soit l’inverse. La conversion idéologique n’est donc pas le fruit d’une socialisation dans les milieux salafistes mais avant tout d’une socialisation problématique tout court. Des individus dont la marginalité les a menés au crime auquel ils ont souhaité donné Foi ou Raison. Regarder autrement les visages de la radicalisation c’est aussi comprendre que le processus de deradicalisation ne peut pas passer par le religieux. On ne peut déradicaliser un criminel comme on déradicalise, ou pas d’ailleurs, un adolescent qui souhaite partir en Syrie. Quand l’itinéraire de la radicalisation est entendu comme une ideologisation du criminel alors la radicalisation violente perd son habit religieux. Ainsi, il devient évident que les politiques sécuritaires ou sociales ayant pour but de contrer le religieux ne sont en rien des remparts au terrorisme mais autant d’échos au sentiment d’ostracisme des nomades de la norme ou plus simplement des « losers d’Allah».

Sophie Lemière, anthropologue du politique, spécialiste des phénomènes liant criminalité, politique et religion à l’Institut de l’Université Européenne.

 

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