Les désenchantés de la démocratie indonésienne (1) : le blasphémateur

En Indonésie, comme chez le voisin Malaisien, ou plus loin et plus près en France, la question religieuse est largement manipulée et la montée des extrêmes en est la conséquence. Ainsi, les controverses religieuses se font plus fréquentes--et n’apportent aucune solution au marasme économique.

Le blasphème est une insulte à la religion, définie par les textes sacrés et parfois par la loi religieuse et civile. Il est à la parole ce que le sacrilège est au geste. Le blasphème est souvent associé à l’Islam, cependant il semble juste de rappeler qu’il figure dans plusieurs législations européennes[1]; et que parmi les blasphémateurs les plus célèbres figurent Jésus.

Si le blasphème est normé, il est donc relatif. Le blasphème est avant tout une question de contexte social, il est une parole inacceptable par la majorité d’une communauté de croyants : le blasphémateur percute la norme en insultant sa divinité. Ainsi, le blasphème ne concerne pas Dieu, --nous ne saurions d’ailleurs ici mettre Dieu en cause au risque de devenir l’objet d’étude de cet article--. Mais c’est le croyant qui se sent offensé par l’insulte faite à sa religion. Ni divin, ni religieux : le blasphème n’est-il pas alors un objet politique ?

Le 21 avril nous apprenions que l’ancien gouverneur de Jakarta, en Indonésie, Basuki «Ahok» Tjahaja Purnama, ne ferait pas appel de sa condamnation[2]. Ahok entame donc deux années de prison fermes. Cette décision est l’aboutissement d’une longue période d’incertitudes et de violences, qui a suivi le discours dans lequel Ahok faisait références à  des erreurs d’interprétation de versets du Coran .

L’Indonésie est le plus grand pays musulman du monde soient près de 209 millions d’individus sur les 255 millions d’habitants que comptent la république[3]. Si plus de 88% de la population pratique l’islam, 5 autres religions sont officiellement reconnues par l’Etat. La religion est l’un des piliers de la nation indonésienne inscrits dans le pancak silat, la base du contrat social, dont les 5 principes sont : la République monothéiste semi-séculière, le nationalisme, l’humanisme, la démocratie consensuelle et la justice sociale[4]. Ce pacte national de tolérance habite les consciences d’une mosaïque d’hommes et de femmes dont les Javanais constituent le groupe ethnique majoritaire (40%). Ahok, politicien accompli, de double identité chinoise et chrétienne, incarnait cette tolérance jusqu’à son procès.

Le procès d’Ahok constitue le signe d’une recomposition du champ politique sur des lignes identitaires. Musulmans d’un côté, et les « autres ». Le simulacre de justice fut une cynique mise en scène au service d’intérêts politiciens qui a enflammé la capitale en obscurcissant les véritables problèmes. La fracture sociale dessinée par la controverse religieuse peine à faire oublier une crise encore plus profonde : celle de l’accroissement des inégalités économiques[5]

Le populisme se nourrit d’anxiété économique, mais aussi et surtout des tensions culturelles, sociales et religieuses. Les controverses morales attisent ces tensions et tendent à faire oublier, même pour un moment, un contexte économique difficile. L’existence de la communauté chinoise en Indonésie, fruit d’une immigration très bien décrite par Victor Purcell[6], est antérieure à l’arrivée des Hollandais au 16ème siècle. En 1965, en réponse à une tentative de coup d’état, les chinois furent les premières victimes des violences visant les membres et soutiens du parti communiste ; un massacre motivé par une assimilation simpliste entre ethnicité et engagement politique[7]. Les chinois sont en Asie du Sud Est ce que les juifs furent à l’Europe des années 1920 : la source fantasmée de tous déboires économiques et de la sclérose du système de redistribution des ressources de toute une nation.

L’instrumentalisation du blasphème ou des déviances morales à des fins de répression ou de déstabilisation des opposants politiques est une pratique connue. Cependant, l’utilisation systématique de la controverse comme forme de diversion, voir même de coercition, est une observation plus originale. En Indonésie, comme chez le voisin Malaisien, ou plus loin et plus près, en France,  la question religieuse est largement manipulée et la montée des extrêmes en est la conséquence. Ainsi, les controverses religieuses se font plus fréquentes--et n’apportent aucune solution au marasme économique.

Les controverses religieuses ou morales, au sujet de pratiques rituelles ou de pratiques sexuelles, sont autant de joutes illusoires organisées par des politiciens pour qui les réformes structurelles viennent en position secondaire sur leurs agendas. L’orchestration des controverses, ici le blasphème d’Ahok, en Malaisie la sodomie d’Anwar Ibrahim[8], et le burkini sur les plages de la Côte d’Azur[9], sont à la fois à la proue et à la source de la radicalisation du discours religieux dans la sphère publique. Cette radicalisation mène au rétrécissement des esprits et des espaces d’expression de la diversité politique, religieuse ou sexuelle. L’illusion de la menace qui émerge de ces controverses sert de justification à des pratiques de pouvoirs autoritaires dans des régimes à « démocratie variable ». Elle ouvre la voie à de nouveaux décrets, à la justification et/ou la pérennisation de lois et de violences d’Etat qui dans un autre contexte seraient jugés illégitimes.

Les menaces et controverses, sont les plus souvent initiées par des groupes qui se réclament de la société civile, soutenus ou financés par des partis politiques : organisations de « défense » de la famille, de la « race », de la religion…etc.  Ces militants de connivence, souvent de collusion avec les partis,  sont un outil majeur de la scène politique plus particulièrement dans des contextes variés et à différents niveaux de démocratisation ou d’autoritarisme. Dans ce contexte, les controverses constituent une alternative à la contestation sociale. Le champ religieux est ainsi devenu le canal d’expression des frustrations de la société causées par le pouvoir politique.

De sa voix sacrilège, le blasphémateur serait-il symbole d’une catharsis sociétale ?  En Indonésie, comme ailleurs, les controverses religieuses et morales loin d’être des crises purgatives, sont autant de signes du glissement de la société vers ces extrêmes. La normalisation des discours jusqu’alors marginalisés, les phobies en tout genre, est le dommage collatéral de ces dangereux calculs politiciens.

 

--A suivre : Les désenchantés de la démocratie indonésienne (2) : les déviants.

 

[1] Article 36 du Defamation Act 2009. Voir l’étude comparative du Sénat http://www.senat.fr/lc/lc262/lc262_mono.html#toc290, accès le 31/05/2017. Certaines de ses législations sont tombées en désuétude.

[2] http://www.aljazeera.com/news/2017/05/jakarta-governor-ahok-drops-blasphemy-appeal-170523053816569.html, accès le 17/06/2017

[3] Chiffres du Pew Center Research et UNDP. http://www.pewresearch.org/fact-tank/2017/01/31/worlds-muslim-population-more-widespread-than-you-might-think/

[4] Voir François Raillon , https://www.asmp.fr/travaux/communications/2012_06_25_raillon.htm, accès le 17/06/2017

[5] Oxfam 2017

[6] Purcell Victor, The Chinese in Southeast Asia, London 1951.

7 En 1967, la politologue Françoise Cayrac analyse la montée du sentiment anti-chinois dans le contexte de l’époque et rappelle que la communauté est très faiblement politisée. « Le Parti communiste indonésien », Françoise Cayrac-Blanchard, Fondation nationale des sciences politiques, A. Colin, 1973. Voir aussi de Joshua Oppenheimer (II) et Christine Cynn, The Act of Killing (2012).

8Sur l’affaire Anwar Ibrahim, et l’ulisation de la sodomie en Malaisie comme outil de repression voir http://www.liberation.fr/planete/2015/02/12/la-sodomie-arme-de-repression-en-malaisie_1201419

[9] Sur l’interdiction du burkini voir http://www.huffingtonpost.fr/2016/08/13/interidction-burkini-plages-cote-d-azur-villeneuve-loubet_n_11492216.html

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.