Payer pour écrire

Aujourd’hui, le seul motif justifiant à mes yeux le fait de payer pour écrire, c’est de contribuer à dire l’histoire des invisibles et œuvrer à la transmission de leur mémoire.

Il y a plus d’un an, j’écrivais un unique post sur ce blog. À l’époque, je gagnais encore ma vie comme journaliste et, invitée à la visite de presse de l’exposition Café in au Mucem, j’en étais sortie énervée. Comment un musée « de société » tel que le Mucem peut-il proposer une exposition sur le café sans évoquer l’esclavage ni les véritables conditions de travail des « petits producteurs », pour reprendre les mots de Malongo, son mécène ? J’ai commencé par envoyer le papier à un rédacteur en chef de Télérama avec qui j’avais travaillé. La réponse a été négative. En off, ce dernier m’a glissé que Télérama avait un partenariat avec le Mucem… Cela ne m’a pas plus étonnée que cela et m’a confortée dans l’idée que je ne souhaitais décidément plus collaborer avec ce média. Lors de la fermeture du site « Sortir Marseille » en 2014, probablement due à la disparition des budgets publicitaires boostés par l’opération « Marseille-Provence 2013 », on m’avait fait savoir que je pouvais continuer proposer des sujets pour le site national, mais « pas trop marseillais »…

En poursuivant ma réflexion, le deuxième titre qui m’est venu à l’esprit était Médiapart. La réponse a été différente. On me proposait de m’offrir un abonnement d’un mois, pour me permettre d’ouvrir un blog et d’y publier mon article. Mon interlocutrice a ajouté qu’il serait mis en valeur à la une. Payer pour écrire quand on est journaliste, c’est un peu gênant. Puis, je me suis dit qu’il fallait être pragmatique et profiter de la tribune qu’on m’offrait. J’ai donc ouvert ce blog, pu constater que l’article avait été mis en valeur et commenté. Quand l’abonnement a expiré, je n’ai pas eu envie de payer pour continuer à écrire.

Aujourd’hui journaliste sans support, comme bon nombre de mes collègues de la presse écrite, je me pose toujours la question de savoir si je suis prête à payer pour écrire. Je penche pour le oui, mais à mes conditions. Je pourrais transformer ce blog en « observatoire » du Mucem, il y aurait beaucoup à dire. Depuis l’expo Café in, le musée a touché le fond avec Nous sommes foot et un nouvel accrochage permanent particulièrement abscons… Mais je n’ai pas à ce point de temps à perdre.

En ouvrant ce blog, j’ai eu envie de l’intituler « Blackboulé(e)s », en hommage à ces esclaves oublié(e)s par l’institution française. En guise d’illustration, je me suis permis de mettre des mains de Louise Bourgeois ‒ pas noires, mais carmin et vermillon. Aujourd’hui, le seul motif justifiant à mes yeux le fait de payer pour écrire, c’est de contribuer à dire l’histoire des invisibles et œuvrer à la transmission de leur mémoire. D’où je parle ? De ma situation de descendante d’esclave, dont la famille désireuse de s’intégrer a cherché à se blanchir et s’est tue. Mais aussi de mon aversion pour les discours communautaristes et clivants. Et donc, plutôt, de mon admiration pour des penseurs comme Élisée Reclus, Édouard Glissant, Patrick Chamoizeau…

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.