Vous pensiez que Françoise Dolto était un cas extrême et isolé ? Eh bien non…

Melanie Klein (1882-1960) est aujourd’hui considérée, avec Anna Freud, Donald Winnicott ou encore Françoise Dolto, comme l’une des figures majeures de la psychanalyse de l’enfant. Certains louent son génie clinique auprès des tout petits. Qu’en est-il vraiment ?

Par Sophie Robert et Manuel Quinon

Dans un article récent consacré aux déclarations fracassantes de F. Dolto sur le consentement présumé des jeunes filles violées par leur père (« la petite fille est toujours consentante », déclare sans sourciller Dolto, qui affirme par ailleurs : « il n’y a pas de viol du tout. […] Les enfants ont des désirs pour les adultes, [et] piègent [ces derniers] à cause de ça » ; « bien des filles en arrivent à coucher avec leur père pour faire plaisir à leur mère » ; « dans l’inceste père-fille, la fille adore son père et est très contente de pouvoir narguer sa mère ! », etc.), Catherine Vincent, journaliste au Monde, souligne la filiation intellectuelle et l’importance cruciale de M. Klein dans la réflexion psychanalytique sur l’enfant : « Comment, la célèbre psychanalyste d’enfants [F. Dolto], celle qui, dans le sillage de Melanie Klein et d’Anna Freud, a si bien su mettre son génie de l’écoute au service des enfants en souffrance, a-t-elle pu défendre les châtiments corporels et nier la réalité des viols incestueux ? »[1]

Au cours des années 1930-1940, soit à une époque charnière du mouvement analytique, Melanie Klein a représenté un espoir d’évolution porté par « l’école anglaise » de la psychanalyse et son leader, Ernst Jones. Les partisans de l’école anglaise tentent alors de s’opposer au dogmatisme phallocentré de Freud. M. Klein revendiquait l’importance de la mère dans le développement de l’enfant. Cette tentative fut toutefois un échec : si elle finit par intégrer le maternel dans la vie psychique, c’est sous un angle négatif, voire tragique, et phallique par déplacement. Melanie Klein est en effet l’auteure du concept de « mère phallique », par lequel elle affirme que tous les enfants se représentent le corps de leur mère… affublé du pénis paternel[2].

À la mort de Freud, sa fille Anna et Melanie Klein vont se combattre férocement pour le leadership de la psychanalyse d’enfants. Anna Freud restera dans la droite ligne de son père, gérant son héritage théorique dans le strict champ des névroses. M. Klein va, quant à elle, se forger une réputation à travers l’exploration des stades les plus précoces de la psyché infantile, stades dits préœdipiens, qu’elle suppose précurseurs des troubles psychiatriques les plus graves. Afin d’explorer ces troubles, M. Klein va développer une « technique » d’analyse des enfants, basée notamment sur l’interprétation des jeux et des dessins de ces derniers. Le psychanalyste Robert D. Hinshelwood publiera ainsi, en 1994, un ouvrage tout entier consacré à cette technique et au « génie clinique de Mélanie Klein » — pour reprendre le titre de la traduction française de son livre (éditions Désir/Payot, 2001).

Examinons donc le « génie clinique » de Melanie Klein — qui est, par ailleurs, considérée par certains de ses pairs comme « la plus grande figure de la psychanalyse après Freud »[3] —, tel que ce « génie » s’illustre à travers les comptes rendus cliniques de l’auteure. Dans cet extrait de ses Essais de Psychanalyse, M. Klein relate son analyse du petit Peter, alors âgé de 3 ans :

« Dès le début de sa première séance, Peter prit les voitures et les autos, les mit les unes derrière les autres, puis côte à côte, faisant alterner à plusieurs reprises ces deux façons de les disposer. Il saisit ensuite une voiture à cheval, qu’il fit entrer en collision avec une autre, de sorte que les chevaux se heurtèrent les pattes, et il dit : “J’ai un nouveau petit frère qui s’appelle Fritz”. Je lui demandai ce que faisaient les voitures. “Ce n’est pas beau”, répondit-il, et il cessa son manège pour le reprendre aussitôt. Il cogna alors, de manière semblable, deux chevaux l’un contre l’autre. Je lui dis : “Écoute, les chevaux sont deux personnes qui se rentrent dedans”. Il commença par déclarer que ce n’était pas beau, puis acquiesça : “Oui, ce sont deux personnes qui se rentrent dedans”, et ajouta : “Les chevaux eux aussi se sont rentrés dedans, et maintenant ils vont dormir”. Après les avoir recouverts de cubes, il conclut : “Maintenant ils sont bien morts ; je les ai enterrés”. À la deuxième séance, il disposa tout de suite, comme la fois précédente, autos et charrettes à la file indienne et de front ; en même temps, il heurtait à nouveau l’une contre l’autre deux charrettes, puis deux locomotives. Il mit alors deux balançoires l’une à côté de l’autre et m’en montra le siège, en disant : “Regardez, ça pendille, et ça se rentre dedans”. À ce moment, j’intervins, et, désignant les balançoires qui “pendillaient”, les locomotives, les voitures et les chevaux, je les lui interprétai comme deux personnes, son papa et sa maman, dont les “machins” (les organes génitaux, dans son langage) se rentraient dedans […]. Il me rétorqua : “Non, ce n’est pas beau”, mais continua à cogner entre les charrettes, et déclara : “Voilà comment leurs machins se rentraient dedans”. Il se remit aussitôt à parler de son frère. On se souvient que, pendant la première séance, il avait mentionné l’existence d’un nouveau petit frère après la collision des deux attelages. Je continuai mon interprétation : “Tu as pensé que ton papa et ta maman se sont rentré leurs machins dedans et que c’est ça qui a fait naître ton petit frère Fritz”. Il ajouta une petite charrette et fit entrer les trois en collision. “Là c’est ton machin, lui dis-je. Tu voulais le faire rentrer dans les machins de papa et de maman”. Il prit une autre petite charrette et dit : “C’est Fritz”. Il choisit ensuite deux des plus petites voitures et les rattacha chacune à une locomotive. Désignant un attelage : “C’est papa”, dit-il, puis un autre : “C’est maman.” Désignant successivement les deux attelages, il dit, pour chacun d’eux : “C’est moi” ; il illustrait ainsi son identification tant au père qu’à la mère au cours de leurs rapports sexuels. Il heurta ensuite à plusieurs reprises les deux petites voitures l’une contre l’autre et me raconta qu’ils avaient, lui et son petit frère, laissé entrer dans leur chambre deux poussins pour les faire tenir tranquilles, mais les poussins s’étaient battus et cognés et avaient craché par terre. Fritz et lui, ajouta-t-il, n’étaient pas de vilains petits voyous et de crachaient pas. Je lui expliquai que les poussins n’étaient autres que son machin et celui de Fritz qui se rentraient dedans et qui crachaient, c’est-à-dire se masturbaient. Après quelque résistance, il accepta mon interprétation […]. À la lumière des interprétations précédentes, nous allons dégager brièvement la signification générale des premières séances de Peter. En mettant les autos en file au cours de la première séance, il faisait allusion au puissant pénis de son père ; et en les plaçant de côte à côte, à la fréquence des coïts, symboles de la puissance du père que représentait l’auto en mouvement continuel. La colère éprouvée en assistant au coït des parents s’exprimait déjà, lors de la première séance, par le souhait de voir “morts et enterrés” les deux chevaux sur le point de dormir, et par l’affect qui accompagnait ce désir. »[4]

Outre le fait d’être profondément malhonnête, car très largement suggérée, pour ne pas dire imposée par la psychanalyste elle-même à l’enfant de trois ans qu’elle analyse (cf. les passages en italique gras ci-dessus), l’interprétation étiologique que fait ici M. Klein apparaît surtout, pour tout esprit sceptique en ce qui concerne les révélations freudiennes sur le complexe d’Œdipe (« complexe » jamais démontré, voire même réfuté, par la psychologie scientifique[5]), comme proprement… délirante. Délirante au sens étroit, épistémologique, où l’interprétation en question se déploie en roue libre, dispose d’une liberté quasi totale, conditionnée par ses seuls a priori théoriques (et non par les faits, qui eux sont taillables et corvéables à merci en vertu de la posture herméneutique surplombante de l’analyste). Au cours des interrogatoires de « la plus grande figure de la psychanalyse après Freud », les jeux des enfants sont systématiquement surinterprétés, sous un angle, bien entendu, sexuel[6]. En fait de matériel et de « génie » clinique, Mélanie Klein projette sur les enfants qu’elle interroge — ou plutôt, qu’elle cuisine — ses propres obsessions théoriques.

Au fil des décennies, la psychanalyste austro-britannique va dépeindre la psyché enfantine comme un monde de cauchemars scato-sexuels, où domine le sadisme le plus absolu. M. Klein, tout aux fulgurances que lui octroie son « génie » interprétatif, affirme ainsi avec un aplomb fascinant, dans les premiers paragraphes de son article de 1930 sur « L’importance de la formation du symbole dans le développement du moi », qu’il existe:

« un stade précoce du développement psychique où le sadisme agit sur toutes les sources du plaisir libidinal […]. Le sadisme atteint son point culminant au cours de la phase qui débute avec le désir sadique-oral de dévorer le sein de la mère (ou la mère elle-même) et qui s’achève à l’avènement du premier stade anal […]. À l’intérieur du corps de la mère, l’enfant s’attend à trouver : (a) le pénis du père, (b) des excréments, et (c) des enfants, tous ces éléments étant assimilés à des substances comestibles. Selon les plus anciens fantasmes […] de l’enfant concernant le coït des parents, le pénis du père (ou son corps tout entier) est incorporé par la mère au cours de l’acte sexuel. Les attaques sadiques de l’enfant ont ainsi pour objet le père autant que la mère ; dans ses fantasmes, il mord ses parents, les déchire, les broie ou les découpe en morceaux»[7]

D’un enfant à l’autre, l’exploratrice intrépide de l’inconscient infantile finit toujours par exhumer un matériel fantasmatique ultraviolent et sadique… qu’elle a toujours-déjà présupposé, dans la grande tradition de la « méthode idéologique » (voir le visuel ci-dessous). Plus l’interprétation est énorme et contre-intuitive, plus elle semble, paradoxalement, « profonde ».

Au fil de ses écrits, et en mobilisant l’impressionnisme dogmatique vu plus haut, Melanie Klein s’emploie à « analyser » des patients de plus en plus jeunes, au point de prétendre que sa technique (mais peut-être devrait-on plutôt plutôt parler de prescience télépathique, dans la mesure où ses « patients » ne parlent pas ?) lui permet de sonder et d’exhumer le matériel psychique présumé… de nourrissons âgés de quelques mois !

« C’est une idée effrayante, pour ne pas dire effroyable, que celle qu’offre à notre esprit l’image d’un bébé de six à douze mois essayant de détruire sa mère avec ses dents, ses ongles, ses excréments et tout son corps, c’est-à-dire se servant de tous les moyens que ses tendances sadiques mettent à sa disposition et que son imagination transforme en armes dangereuses. Je sais par expérience combien il est difficile de faire admettre que ces idées révoltantes correspondent à la réalité, mais les analyses des tout jeunes enfants ne permettent pas d’en douter, car elles nous offrent avec précision et évidence le spectacle des cruautés imaginaires qui accompagnent ces désirs dans toute leur abondance, leur force et leur multiplicité. »[8]

Pour justifier son approche de la psyché infantile, la psychanalyste-télépathe va emballer ses interprétations « cliniques » cauchemardesques d’une théorie, tout aussi délirante, selon laquelle tous les nouveau-nés passeraient par deux stades successifs de développement : la position schizoparanoïde, puis la position dépressive, précurseurs des psychoses s’ils restent coincés au premier stade, ou des dépressions s’ils restent bloqués au second. La célèbre psychanalyste des enfants qu’est Melanie Klein, soit dit en passant, souffrira elle-même toute sa vie d’une dépression chronique sévère qui la contraindra à rester périodiquement alitée, en retrait du monde — mais immergé dans le sien[9] : quoi de mieux pour élaborer les théories les plus incongrues ?

Dès qu’elle se remet debout, Melanie Klein retourne à sa « clinique » et à ses cauchemars sexuels infantiles, dans un univers digne de Freddy Krueger :

« Pendant les tout premiers mois de son existence, le nourrisson dirige ses tendances sadiques non seulement contre le sein de sa mère, mais aussi contre l’intérieur de son corps : il désire l’évider, en dévorer le contenu, le détruire par tous les moyens que le sadisme propose […]. Il s’ensuit que de très petits enfants traversent des situations d’angoisse (et y réagissent par des mécanismes de défense), dont le contenu est comparable à celui des psychoses de l’adulte. »[10]

Mélanie Klein-Freddy Krueger © Composite Mélanie Klein-Freddy Krueger © Composite

Sur la base de cette dernière et bancale comparaison entre sadisme infantile présumé et psychose adulte, Melanie Klein n’hésitera pas à faire un lien entre l’univers cauchemardesque qu’elle prête aux tout petits, et le comportement des criminels adultes, s’appuyant donc sur son analyse d’enfants pour s’autoproclamer spécialiste es criminalité[11] :

« Dans un article lu devant cette Section en 1927, je tentais de montrer que certaines tendances criminelles étaient également à l’œuvre chez les enfants normaux [sic !], et je formulais quelques idées sur les facteurs sous-jacents à un développement asocial ou criminel. J’avais constaté que les enfants manifestaient des tendances asociales et criminelles et qu’ils les exprimaient sans cesse dans leurs actes (d’une manière enfantine, bien entendu), qu’ils les exprimaient d’autant plus qu’ils craignaient les représailles cruelles de leurs parents, le châtiment que ceux-ci, attaqués dans leurs fantasmes, devaient leur infliger. Les enfants qui, inconsciemment, s’attendaient à être coupés en morceaux, décapités, dévorés et ainsi de suite, se sentaient contraints à être méchants et à se faire punir, parce que la punition réelle, si sévère fût-elle, était rassurante en comparaison des attaques meurtrières qu’ils attendaient continuellement de la part de leurs cruels parents […]. Pendant la première phase sadique que tout individu traverse normalement [sic !], l’enfant se protège contre la peur que lui inspirent ses cruels objets, intériorisés ou extérieurs, en multipliant contre eux ses attaques imaginaires ; son but, en se débarrassant ainsi de ses objets, est en partie de faire taire les intolérables menaces de son surmoi. Un cercle vicieux s’établit : l’angoisse de l’enfant le presse de détruire ses objets, ce qui provoque un accroissement de l’angoisse, et celle-ci le pousse à nouveau contre ses objets. Le cercle vicieux constitue le mécanisme psychologique qui semble être à la base des tendances asociales et criminelles chez l’individu. »[12]

Melanie Klein, dans son étiologie des « tendances asociales et criminelles chez l’individu », ne s’autorise comme on le voit que de ses intuitions fulgurantes sur ce qui se tramerait de plus sordide dans l’esprit des enfants. Pas la moindre notion, par contre, de psycho-traumatisme (lié, par exemple, à une violence sexuelle). Aucune enquête empirique reproductible, aucune donnée statistique ne viennent étayer ses assertions péremptoires sur le rapport entre « sadisme » infantile (présumé, comme le complexe d’Œdipe, normal et universel), et le comportement criminel adulte. Ces assertions fracassantes ne reposent en fait que sur un traitement biaisé des informations, un très classique « cherry picking », qui consiste à ne prendre en considération que les faits qui vont dans le sens de nos préjugés, et à fermer le yeux sur ce qui pourrait les contredire — « cherry picking » (ou « biais de confirmation ») qui constitue une caractéristique argumentative majeure des pseudosciences (l’astrologue ou l’homéopathe, eux aussi, vont toujours trouver une foule de confirmations à leurs théories respectives, et vont par contre négliger les données infirmatives, pourtant bien plus nombreuses et robustes).

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Dans l’objectif d’un ouvrage à paraître, nous recueillons depuis plusieurs années les témoignages d’étudiants en psychologie, et de futurs éducateurs spécialisés. Si l’enseignement de la psychanalyse décroît, de manière générale, dans les cursus universitaires français (avec l’Argentine, notre pays faisait jusque peu figure d’exception notable : la communauté scientifique internationale ne considère en effet plus, depuis moult décennies, la psychanalyse comme un système pertinent, pour des raisons non pas idéologiques, mais prosaïquement scientifiques et thérapeutiques), on trouve toujours, en France, en 2020, des cursus de « psychologie clinique » dans lesquels les théories kleiniennes sont enseignées. Depuis les élucubrations kleiniennes, de nombreux psychanalystes passés et présents voient dans l’enfant un psychotique et/ou « criminel » en puissance. Des étudiants en psychologie et de futurs éducateurs spécialisés attestent aujourd’hui encore, supports et notes de cours magistraux à l’appui, de l’enseignement des concepts kleiniens, considérés comme pertinents pour ceux qui travaillent auprès des criminels et de l’enfance inadaptée.
Ces conceptions, ineptes sur le plan scientifique, et anxiogènes sur le plan psychologique, peuvent être ainsi assénées à des enfants, comme le faisait avec une grande finesse Melanie Klein en son temps (« Je lui expliquai que les poussins n’étaient autres que son machin et celui de Fritz qui se rentraient dedans et qui crachaient, c’est-à-dire se masturbaient [et éjaculaient]. Après quelque résistance, il accepta mon interprétation »), enfants qui sont déjà en grande difficulté, soit parce qu’issus de familles déstructurées, où ils ont parfois été victimes de violences, soit parce que porteurs d’un trouble du spectre de l’autisme, d’une hyperactivité non diagnostiquée, ou d’une autre pathologie d’ordre psychiatrique. Pour des raisons variables, ces enfants ont besoin de repères, d’un cadre structurant et bienveillant. Au lieu de cela, ils sont confiés à des adultes qui leur prêtent des intentions et représentations sadiques et sexuelles aussi déconnectées du réel qu’outrageantes.

Les fantasmagories théoriques de Klein, Dolto et consorts ne sont donc pas simplement des aberrations intellectuelles : ce sont aussi des aberrations morales, au sens où elles font du mal aux gens. Elles peuvent engendrer des préjudices moraux. Lorsque Dolto fait mine d’expliquer les difficultés de lecture (« LIRE ») des enfants par le « LIT » des parents, on nage certes en plein délire interprétatif, mais ce délire interprétatif a des conséquences bien concrètes : celles d’enfoncer l’enfant dyslexique dans ses difficultés[13]. De même, lorsque M. Klein explique doctement que certains enfants se sentent « contraints à être méchants et à se faire punir » parce que, de manière bien entendu « inconsciente », ils « s’attendent à être coupés en morceaux, décapités, dévorés et ainsi de suite [par leurs parents] », on peut s’interroger sur les bénéfices thérapeutiques, sur le plan tant individuel que familial, que ces fantasmagories psychanalytiques « sadiques-anales » sont censées octroyer. Et ne parlons pas de l’usage des élucubrations de Klein devant les tribunaux : le droit et le bon sens risquent d’en prendre un sérieux coup.

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Le bullshit théorique, c’est-à-dire le fait de tirer de son chapeau interprétatif des explications plus ou moins séduisantes, piquantes, contre-intuitives, en manifestant en même temps une indifférence souveraine pour la question de la véracité de ces interprétations suffisantes[14], reste la plupart du temps inoffensif. Les jeux de mots et autres extrapolations pseudo mathématiques de Lacan ne font après tout de mal à personne : elles font aujourd’hui, plus de vingt ans après l’affaire Sokal[15], surtout rire.

Graphe-Lacan © Che Voi Graphe-Lacan © Che Voi

Les délires de Bettelheim en ce qui concerne les enfants autistes, et la responsabilité présumée de leurs « mères-frigidaires », font, eux, nettement moins sourire les parents et les familles concernées[16]. Et ne parlons pas des autistes eux-mêmes, qui par les grâces des psychanalystes qui prétendent s’occuper d’eux, sont écartés des méthodes thérapeutiques qui, elles, ont fait leurs preuves. « L’obscurantisme mou » issu de certaines « sciences » humaines, comme l’a bien remarqué le philosophe Jon Elster, conduit souvent à un gaspillage d’énergie théorique. Mais aussi, parfois, à de véritables nuisances sur le plan de l’action pratique[17]: les femmes victimes de viol et d’inceste apprécieront les divagations satisfaites de Dolto sur le fait que « les enfants ont des désirs pour les adultes [et] piègent [ces derniers] à cause de ça », et que « bien des filles en arrivent à coucher avec leur père pour faire plaisir à leur mère ».

Les disciples contemporains de Freud, Klein, Lacan, Bettelheim, Dolto, etc., seraient donc bien inspirés de relire Pascal : « Travaillons à bien penser : voilà le principe de la morale ».


[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/01/16/abus-sexuels-francoise-dolto-a-l-epreuve-du-doute_6026032_3232.html. Contrairement à ce qu’affirme la journaliste du Monde, Françoise Dolto ne s’est pas contentée de quelques déclarations ponctuelles et douteuses pour la revue Choisir la cause des femmes, en 1979 (déclarations dont sont tirés les passages reproduits plus haut) : ses écrits sont en effet émaillés par une multitude d’affirmations tout aussi abracadabrantes sur le plan scientifique, et scandaleuses sur le plan éthique et moral. Voir, sur ce point, l’anthologie proposée par le chercheur en neurosciences Franck Ramus : http://www.scilogs.fr/ramus-meninges/psychanalyste-francoise-dolto/.

[2] Cf. M. Klein, Essais de Psychanalyse [1947], trad. M. Derrida, intro. E. Jones, préf. N. Abraham et M. Torok, Paris, Payot, 2005, pp. 233, 236, 256-257, 261, 263, etc.

[3] Pour reprendre les mots de N. Abraham et M. Torok dans leur introduction à l’édition française, rédigée en 1966, à M. Klein, Essais de Psychanalyse [1947], op.cit., p. 7 : « La plus grande figure de la psychanalyse après Freud : tel est le titre que, des adeptes aux adversaires, tous les psychanalystes, ou à peu près, s’accordent pour reconnaître à Mélanie Klein ».

[4] M. Klein, « La technique de l’analyse des jeunes enfants », in La psychanalyse des enfants [1932], trad. J.-B. Boulanger, Paris, PUF, coll. « Bibliothèque de psychanalyse », 1998, pp. 29-30, 32.

[5] Voir sur cette question l’article de synthèse de J. Kupfersmid, « Does the Oedipus complex exist ? », Psychotherapy, vol. 32/4, 1995, pp. 535-547, ainsi que les travaux en psychologie expérimentale de W. Greve et J. Roos, Der Untergang des Ödipuskomplexes. Argumente gegen einen Mythos, Bern, Huber, 1996.

[6] Rappelons que l’étude de S. Kreitler et S. Kreitler (« Children’s concepts of sexuality and birth », Child Development, vol. 37, 1966, pp. 363-378) sur près de 200 enfants âgés entre 4 et 5 ans (soit au pic supposé du complexe d’Œdipe), de même que celle de J. Moore et D. Kendall (« Children’s concepts of reproduction », The Journal of Sex Research, vol. 7, 1971, pp. 42-61), montrent qu’aucun de ces enfants ne manifeste « l’angoisse de la castration » prévue par Freud (et à sa suite par Klein), et que, de manière plus prosaïque encore, l’écrasante majorité des enfants de cette tranche d’âge ignorent la fonction reproductive des organes génitaux. Comment, dans ces conditions, peut-on soutenir l’existence du complexe d’Œdipe décrit par Freud et ses continuateurs, complexe qui présuppose, à l’inverse, une connaissance de la fonction reproductive des organes génitaux ? À moins qu’il ne s’agisse d’une paradoxale connaissance « inconsciente » ?...

[7] M. Klein, « L’importance de la formation du symbole dans le développement du moi » [1930], in Essais de psychanalyse, op.cit., p. 263.

[8] M. Klein, « Les premiers stades du conflit œdipien et la formation du surmoi », in La psychanalyse des enfants, op.cit., p. 144.

[9] Voir la biographie de Ph. Grosskurth, intitulée de manière pertinente : Melanie Klein. Son monde et son œuvre [1987], trad. C. Anthony, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2001.

[10] M. Klein, « Contribution à l’étude de la psychogénèse des états maniaco-dépressifs » [1934], in Essais de psychanalyse, op.cit., p. 311

[11] Voir par exemple les articles « Les tendances criminelles chez les enfants normaux » [1927], in Essais de psychanalyse, op.cit., pp. 211-229, et « La criminalité » [1934], in Essais de psychanalyse, op.cit., pp. 307 à 310 (ce dernier texte est un rapport présenté par M. Klein au cours d’un colloque sur le crime devant l’assemblée de la Section Médicale de la British Psychological Society, le 24 octobre 1934.

[12] M. Klein, « La criminalité », op.cit., pp. 307-308.

[13] « Mais d’abord le mot “lire” est un mot qui, pour certains enfants, éveille quelque chose de totalement tabou : c’est le lit conjugal des parents. Au moment où l’enfant est en train d’élaborer son interdit de l’inceste, le verbe du “lit” que leur paraît être le mot “lire” rend ce mot banni, et les activités qui entourent le fait de lire sont quelque chose qui le met dans un très grand trouble. Bien sûr, les maitresses d’école ne le savent pas et cela doit rester inconscient » (F. Dolto, L’échec scolaire. Essais sur l’éducation, Paris, Presses Pocket, 1990, p. 19). Voir, sur cette interprétation de Dolto, l’article de Patrice van den Reysen : https://blogs.mediapart.fr/patrice-van-den-reysen/blog/280818/francoise-dolto-et-les-causes-psychosexuelles-de-la-lecture.

[14] Voir, sur cette question du bullshit, le petit ouvrage du philosophe américain Harry Frankfurt, De l’art de dire des conneries [1988], trad. D. Sénécal, Mazarine - Librairie Arthème Fayard, 2017, ainsi que le livre précieux de P. Engel, Les Vices du savoir. Essai d’éthique intellectuelle, Marseille, Agone, coll. « Banc d’essais ».

[15] Cf. A. Sokal et J. Bricmont [1997], Impostures intellectuelles, Paris, Livre de Poche, 1999. Voir encore, sur le jargon et autres foutaises lacaniennes, l’excellent (et très drôle) livre de Fr. George, L’Effet ’Yau de poêle. De Lacan et des lacaniens, Paris, Hachette, 1979.

[16] Voir, sur ce dossier édifiant, qui est en fait un véritable scandale sanitaire, l’article de K. D. Severson, J. A. Aune et D. Jodlowski, « Bruno Bettelheim, Autism, and the Rhetoric of Scientific Authority », in M. Osteen (dir.), Autism and Representation, New York, Routledge, 2007, pp. 65-77, ainsi que l’ouvrage de S. Le Callennec et Fl. Chapel, Autisme. La grande enquête, Paris, éd. Les Arènes, 2016, et celui de R. Pollak, Bruno Bettelheim ou la fabrication d’un mythe. Une biographie [1997], trad. A. Fonbonne, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2003.

[17] J. Elster, « Obscurantisme dur et obscurantisme mou dans les sciences humaines et sociales », Diogène, n° 229-230, 2010, pp. 231-247.

 

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