Mon identité nationale...

Les fins d’année, c’est connu, toléré, moqué, encouragé, sont propices aux pirouettes existentielles : « D’où-viens-je ? Qui suis-je vraiment ? Vais-je pouvoir continuer sur la route que j’ai choisie – un chemin, hier caillouteux, demain chaotique ? Où ai-je mis mon chapeau, mon joli chapeau ? »

Les fins d’année, c’est connu, toléré, moqué, encouragé, sont propices aux pirouettes existentielles : « D’où-viens-je ? Qui suis-je vraiment ? Vais-je pouvoir continuer sur la route que j’ai choisie – un chemin, hier caillouteux, demain chaotique ? Où ai-je mis mon chapeau, mon joli chapeau ? »

On cabriole, on saltoïse gaiement sur le fil de fin d’année et il faut convenir que l’exercice est plutôt plaisant. On se découvre même des souplesses insoupçonnées…

Internet joue son rôle dans cette petite affaire. Rien de mieux qu’un petit tour sur la Toile pour rebondir. Et pour rebondir, ça rebondit ! On cherche l’adresse de la piscine (bassin de 33 mètres) où l’on ne manquera pas de nager notre kilomètre chaque jeudi (30,30 longueurs) et on tombe, allez comprendre, sur une biographie d’un trader qui, en septembre 2008 fit faire le grand plongeon à ses clients, tous classieux, tous aveugles, tous snobs.

On fouine, d’une fenêtre l’autre, essayant d’être le plus succinct et synthétique possible dans sa demande. On cherche ce que sera demain, ce que fut la route d’hier… Mais surtout, bien sûr, on bade, d’un Charles Trenet qui savait d’où il venait, lui, aux vagues de la Bretagne. Car quelque chemin que l’on emprunte, hasard ou nécessité, on finit toujours par retomber sur ses pattes…

Nos aïeux, qui eux aussi devaient bien acrobatiser entre Noël et le jour de l’An, ne connaissaient pas ce plaisir singulier de taper dans la barre de menu son obsession du moment et, un clic plus tard, de voir surgir, en mots, en images, en sons, mille et trois « réponses ».

Ils n’en possédaient pas moins leur objet fétiche dont la seule présence suffisait à ouvrir la boîte à souvenirs.

En Bretagne, dans mon enfance, il prenait la forme d’une cafetière émaillée posée sur la cuisinière. Le café chauffait toute l’après-midi dans la cuisine, on passait, on s’asseyait, on causait. J’aimais ces moments, dans cette petite maison blanche au-dessus du port, chez Marie Boucharé, une petite dame aux yeux bleus, aux pommettes saillantes, un sacré air de Mongole, et pétillante. Veuve d’un péri en mer à vingt-quatre ans, elle tenait la barre de sa famille, commandait à ses sœurs comme elle taillées dans le granit. Mon beau-père soignait l’une d’elles, Ambroisine, atteinte d’une sacrée polyarthrite rhumatoïde. Marie Boucharé, je la regardais, je l’admirais, sans bien comprendre pourquoi. Quel âge pouvait-elle bien avoir ? Cinquante ans, Soixante-dix ans ? J’aimais son visage ridé, la peau de ses mains, rugueuse. Et la douceur de ses joues. Je n’osais pas lui parler de son mari, de la mer, personne en Bretagne ne « parle de la mer ». Inutile.

Elle avait ce geste superbe de s’appuyer sur le dossier de la chaise pour prendre la cafetière sur la cuisinière, et, pivotant, de verser le café dans les tasses. Elle se penchait ensuite vers la table, et d’une main, poussait vers vous la boîte à sucre.

C’est là, sans le savoir, silencieuse, dans cette cuisine minuscule que j’ai appris deux ou trois choses utiles.

 

Marie Boucharé est partie il y a longtemps déjà. Après sa mort, ses sœurs, ses neveux se sont un peu déchirés, je crois. Je ne passe jamais devant sa maison, quand il m’arrive de me rendre en Bretagne, sans penser à ses yeux bleus, son sourire, son intelligence. Je n’enfile jamais une marinière rose, rugueuse, cadeau d’un patron-pêcheur, sans penser à elle. La Bretagne a changé, bien sûr. Le port de pêche est mort depuis longtemps. Les thoniers sont allés mourir dans le cimetière de bateaux.

 

Le café d’aujourd’hui, on le trouve sur Facebook, sur Youtube, Dailymotion, Viméo et ici. Le principe est le même, on partage ses découvertes, on laisse mijoter sa cafetière et quand les amis se connectent, ils se servent.

Le café a parfois chauffé trop longtemps, café bouillu, café foutu, c’est qu’on ne veille pas toujours bien.

 

Or donc, le matin du premier jour de l'An, histoire de patienter avant le dérouillage des articulations, m’a prise l’envie d’aller un peu faire mes emplettes de réponses existentielles sur Internet. [Circonstance atténuante, je suis d’une humeur de rêve. Les articulations des bras et des jambes déraillent sérieusement, la douleur a notablement augmenté ces derniers temps, la morphine a réapparu, et la cortisone. Mais, allez savoir pourquoi, la vie est belle. ]

Ce Noël, Mouflet et moi sommes restés à Paris, dans notre Palais, au chaud. Alors, forcément, nostalgie de la Bretagne de mon enfance et un peu de la sienne.

La Bretagne de mon enfance n’est pas celle des cartes postales. J’aime les photos de Philippe Plisson, photographe de la Marine (ce qui l’autorise à mettre une petite ancre de marine après sa signature), mais je ne m’y reconnais pas. Pour tout dire, je n’aime pas sa manière de mettre la mer en spectacle. Ce côté Yann Arthus-Bertrand m’agace. Réaction de vierge à qui on vole son trésor ? Peut-être. Question de pudeur. Les tempêtes, les vents force 10, les coups de tabac ont nourri mon enfance. J'ai appris à cavaler à Brest, cette ville affreusement reconstruite après la guerre, que j’ai aimée et détestée à la fois. Les nuits d’hiver, le sale temps brestois me donnait des crises d’asthme, je ronflais comme une forge. Marcher rue de Siam un dimanche après-midi de Novembre est une épreuve que seul Prévert trouvait romantique. Mais descendre la rampe du cours Dajot, un matin d’avril, s’arrêter pour regarder la rade. Mais traverser cette rade, direction Le Fret, un jour de Décembre… Mais traverser le Pont de Recouvrance une après-midi de juillet…

Tours et détours, pendant que mes articulations s'assouplissaient, je creusais... Sur YouTube, j’ai tapé Bretagne dans la barre de recherche. Et « Abeille Bourbon ». L’Abeille Bourbon est le remorqueur de haute mer basé à Brest. Loué à la Marine qui ne dispose pas de bâtiments de cette puissance, il sort quand tous les navires rentrent au port. Un monstre des mers. Une merveille de puissance. Sa mission : veiller à la bonne circulation dans le rail d’Ouessant, autoroute de la mer instaurée au lendemain de la catastrophe de l’Amoco Cadiz, le 16 mars 1978 (quelque 227 000 tonnes de pétrole répandus sur 360 km de côtes).

Cent cinquante navires y passent tous les jours, du sud vers le nord, du nord vers le sud, dont une dizaine transportent des matières dangereuses.

L’Abeille Bourbon a succédé à l’Abeille Flandres, plus petit, moins puissant. J’y avais, en 1985, passé dix jours, en hiver. J’avais embarqué de nuit. Les premières heures s’étaient bien passées. L’Abeille avait filé au large de Brest assister un chalutier. L’équipage a été sauvé, pas le navire et je me souviendrai toujours des pleurs silencieux des marins, enroulés dans une couverture, qui regardaient disparaître leur bateau. Les hommes de l’Abeille les ont saoulés au Cognac avant de les débarquer à Brest. Et nous sommes repartis. Tout alla bien, jusqu’au déjeuner. À la table du carré qui commençait à tanguer sérieusement, j’ai vu arriver les croque-monsieur au saumon. Le Commandant me regardait, poli mais un brin ironique. J'ai fixé le plat, mon assiette, j'ai levé les yeux vers lui... Il m’a autorisée à quitter la table. Deux jours malade comme un chien à ramper dans ma cabine. Un marin passait de temps en temps m’apporter de la Marzine. Quarante-huit heures et puis basta. Et les huit derniers jours à voir travailler les hommes. En silence. Exercice d’hélitreuillage, visite de courtoisie à un chalutier retour de campagne, dans le Zodiac piloté par « Charlie d’Orléans », dans des petits creux de deux-trois mètres. Nous apportions une bouteille de Cognac, nous sommes repartis avec un thon frais que le cuisinier du bord a cuisiné illico...

Le Commandant Bulot avait l’œil bleu, le cheveu blond et le verbe rare. Il avait arrêté de fumer récemment et pour s’empêcher de recommencer, occupait ses mains avec une barre flexible qu’il tordait. Un truc de Musclor. J’ai surpris une fois son regard en coin, et la petite étincelle : oui, la drôlesse que j’étais avait admiré, oui, je ne doutais pas de la puissance de ses biceps et de ses pectoraux.

Il faisait froid, ce mois de février. Une nuit, il se mit à neiger. Un ciel blanc, au large d’Ouessant, et la passerelle silencieuse.

La surveillance du rail est une affaire de patience. Il faut guetter les navires contrevenants, se rapprocher, les contacter par radio, ne pas s’agacer quand un commandant fait semblant de ne pas comprendre l’anglais. Et demander de prendre le rail dans le bon sens, courtoisement.

Ne pas s’énerver est beaucoup plus difficile quand on surprend un navire en train de déballaster. Le déballastage est un nettoyage des cuves, au large. On remplit les cuves et on les vide. C’est très simple, le navire ne se déroute pas vers un port, ne perd pas un temps précieux aux yeux de l’armateur. Pollution garantie.

Ces années-là, les amendes étaient ridicules, les armateurs, quand on les retrouvait, les payaient et les hommes de l’Abeille bouillaient en silence.

J’ai donc cherché des images du remorqueur et je suis tombée sur ceci

 

J’ai regardé ce film (dont je ne connais pas l'auteur) deux fois. Quelque chose me tenait. Le silence sur la passerelle sans doute, mais surtout l’image de ce cargo à la dérive, tas de rouille dont j’imagine l’équipage — philippin, croate, russe ? À la bourse des équipages de ces navires de malheur, deux marins philippins valaient naguère deux Croates. Il y a quelques années, la vie d’un marin philippin mort en mer était payée 110 dollars à sa famille. La cote a peut-être baissée, je ne me suis pas tenue au courant. Sur ce film, on ne voit pas les hommes de ce navire étranger. Ils sont là pourtant, ce sont eux que sauvent le remorqueur et ses marins sur le pont, silhouettes rouges dans la tempête.

Je regardais encore et encore ces images.

Et le débat sur l’identité nationale m’est revenu en tête.

Je l’ai suivi de loin pour cause d'automne froid, de canne noire revenue, de soucis scolaires de Mouflet et d'une très très maigre envie d’y prendre part.

Et voilà que, ce matin de janvier, je trouvais ma réponse...

Ce film, avare de mots, sur la tradition maritime de l’assistance en mer(1). C'est donc de cette Bretagne que je viens, c'est elle qui m’a donné sans que j’aies à les prendre quelques bouées où Mouflet et moi pouvons nous accrocher dans la tempête.

Et s'il faut user du langage de M. Besson, alors oui, mon « identité nationale » à moi, c'est celle-là...

Dans cette Bretagne-là, des hommes assistent d’autres hommes qu’ils ne connaissent pas. Ils risquent leur peau parce que d’autres hommes ont besoin qu’on les aide, qu’on les sauve, qu’on les accueille. On pense ce que l’on veut, et souvent les commandants maudissent ces poubelles flottantes, mais on y va. Aucun héroïsme là-dedans. C’est un métier comme un autre, avec ses hauts faits, bien sûr, mais surtout son évidence.

C’est surtout une tradition maritime, certes, mais française. Discrète, têtue. Il faut bien ouvrir les yeux sur ces images pour voir l’aussière tendue entre le remorqueur et le cargo, mais elle est là.

 

Le film ne dit pas ce que sont devenus les marins. Ils ont sans doute été récupérés, réchauffés au Cognac, débarqués à Brest, hébergés au Foyer du Marin jusqu’à ce que l’armateur les rapatrie. Ou pas, selon le prix qu'il leur accorde.

 

J’ai appelé Mouflet. Je ne savais pas comment lui dire mon émotion. Je lui ai montré la Bretagne des phares et des tempêtes, puis ce film de l’Abeille Bourbon. J’ai eu des mots un peu idiots, c’est là que j’ai grandi, j’aime bien ces images, j’ai envie de te les montrer. Il était là, assis à mon bureau, attentif, bluffé par Ar-Men. Puis, il a regardé le second film. Intrigué d’abord, attendant que quelque chose se passe. Il a penché la tête vers l’écran, attentif. Je me suis un peu écartée. Le film fini, il a tourné la tête vers moi et il a souri.

 

(à suivre)

 

(1) L’assistance en mer est le fait de porter secours à un navire en danger. À la différence du sauvetage, qui est le fait de porter secours exclusivement à des personnes, sans obligation de secours au navire, l’assistance implique, outre le sauvetage des personnes, obligatoire en toutes circonstances, le secours du navire. En droit pénal, l’assistance en mer est une obligation absolue du capitaine de chaque navire. Elle n’est limitée que par le danger « sérieux » pour le navire, son équipage et ses passagers.

 

 

 

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