sophie rostain
Journaliste, mère d'un mouflet de 10 ans
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Billet de blog 5 janv. 2010

Le jour où je suis devenue toxicomane

Et voilà, c'est arrivé ! Oh, ça c'est fait simplement, comme toujours, on (v)a mal, on rencontre la personne qui possède le produit qui va vous tirer de ce sale brouillard où vous bouillez et puis voilà, trois minutes plus tard, on devient toxicomane !

sophie rostain
Journaliste, mère d'un mouflet de 10 ans
Salarié·e Mediapart

Et voilà, c'est arrivé ! Oh, ça c'est fait simplement, comme toujours, on (v)a mal, on rencontre la personne qui possède le produit qui va vous tirer de ce sale brouillard où vous bouillez et puis voilà, trois minutes plus tard, on devient toxicomane !

Scène 1

« Extérieur soir, fin dejournée, rue piétonne du centre de Paris. On dirait un mauvais plan d'un mauvais Carax. La Cliente (ma personne naturelle) marche doucement. Quelque chose visiblement pèse sur son squelette. Elle pose très -trop- doucement un pied, puis l'autre, sur le sol. Elle ne veut pas sentir la vibration du choc entre son pied et le sol. Elle en a marre des vibrations entre le monde et elle. Pour cela qu'elle s'est emmitouflée dans un blouson de mer. Sa lenteur lui donne l'allure d'un errant, suspect donc.

Un homme arrive en sens inverse etla bouscule. Soit elle ne l'a pas vu, soit elle n'a pu l'éviter. Le choc est violent. La femme tourne à moitié sur elle-même. L'homme ne s'arrête pas, bougonne. Il fait froid, personne ne s'arrête pour un errant. C'est Noël.

La femme entre dans une officine. Son allure est toujours aussi lente. Ce rythme est étrange, de vieux dans un corps encore jeune. Elle marche vers le fond de la boutique. Le climat a changé brusquement. Exit Carax et voici Lelouche (un mauvais, là aussi), c'est plein de lumières, la caméra doit zigzaguer entre les rayonnages, vibrionner pour suivre la Cliente. Il y a du monde. Elle doit attendre. Elle a une curieuse manière de basculer d'un pied sur l'autre. La station immobile ne lui va pas mieux que la marche. Elle se dandine. Pas gracieuse pour un brin, donc suspecte.

C'est son tour. Elle ôte ses gants, lentement. Le geste est lourd.

Elle extirpe de sa poche un papier plié en quatre qu'elle tend à la jeune femme qui le lui demande.

Scène 2

Intérieur pharmacie, la Cliente est de dos, la Vendeuse face à elle, une jeune brunette d'un mètre cinquante environ.

La Vendeuse déplie le papier, le lit lentement. La Cliente pose avec précaution ses mains sur le comptoir. Continue son dandinement qui lui donne un air embarrassé, suspect donc.

La Vendeuse : « Ah... Oui...Mais... Oui, bon... Enfin... »

La Cliente se tait. Elle n'est pas en bonne position pour entrer dans le dialogue. Elle sait que ce genre de papier déclenche illico chez les Vendeurs une bouffée de paranoïa aiguë. E tpuis, elle s'occupe à souffler dans ses mains, tout doucement, pour réchauffer le feu qui les brûle de l'intérieur. Ce geste lui donne un air de vouloir prendre l'air de rien. Suspect donc.

La Vendeuse :« Oui... Bon... Je ne peux pas vous donner ça. Le médecin n'a pas écrit l'ordonnance comme il faut. »

La Cliente ne dit rien. Elle sait d'expérience qu'il ne faut pas parler tout de suite si elle veut avoir une chance que la transaction, mal partie en apparence, aboutisse. Elle fixe ses mains à plat sur le comptoir. De sales mains où l'inflammation siège depuis un petit bail maintenant. Et ça se voit ! Gonflées. Les espaces entre les articulations sont comblés. Et vertes par endroit.

La Vendeuse :« Vous n'avez pas la possibilité de retourner à l'hôpital, parce que là... »

La Cliente (sortant de son silence) : « Non. Nous sommes le 24 décembre... J'ai mal, mon fils m'attend à la maison et surtout, je ne sais pas si mon médecin n'est pas parti en vacances... Vous pouvez l'appeler si vous voulez. »

La Cliente sait qu'en cas de doute sur une prescription, c'est la procédure classique. Elle a donc dit cela sur un ton calme.

La Vendeuse (qui ne semble pas se lasser de répéter la même chose) : « Oui, parce que là... Il n'a pas rédigé l'ordonnance comme il fallait... Il y a une législation précise pour ces produits-là...»

La Cliente (qui commence à sentir la moutarde -à cataplasme- lui monter au nez) : « Il travaille beaucoup... Je ne sais passi vous connaissez les hôpitaux en ce moment. Un chef de service y bosse à peu près 70 heures par semaine... »

La Vendeuse tripote l'ordonnance qu'elle lit et relit sans qu'aucun effet magique se produise.

La Cliente (qui se dandine toujours d'un pied sur l'autre ce qui lui donne l'air d'un pingouin constipé) : « Bon, on avance là, parce que demain, c'est le 25, que j'ai mal et que je voudrais bien... Et puis, c'est assez désagréable, quand on me prescrit ce genre de médicaments, cette impression d'être hors-la-loi... »

La Vendeuse :« Oui, mais ce sont des stupéfiants quand même... »

La Cliente :« Non, pour moi ce sont des médicaments. C'est de la morphine, oui, mais c'est un médicament... Un traitement que je prends depuis plusieurs mois... Regardez, je suis inscrite chez vous... »

La Vendeuse : « Bon, je peux vous délivrer une boîte, mais... »

La Cliente : « De mon côté, j'envoie un mail à mon médecin, s'il n'est pas parti, pour lui demander de m'envoyer une ordonnance correctement rédigée... Mais qu'est-ce qu'il doit mettre ? J'envisage bien qu'il le sait, mais moi j'aimerais bien comprendre... »


S'ensuit une conversation savante autour de la législation relative à la délivrance des produits stupéfiants, dits de Tableau B : écrire la posologie en toutes lettres, idem la durée du traitement, inscrire dans le carré prévu à cet effet le nombre de médicaments prescrits, apposer le numéro d'ordre sous le nom du praticien.

La Cliente : « Vous pouvez m'expliquer pourquoi ? »

La Vendeuse : « Ben, parce que si ça n'est pas écrit en toutes lettres, ça peut se trafiquer... »

La Cliente (qui n'apprend rien mais essaye de comprendre comment un pharmacien peut se laisser avoir par un 20 grossièrement changé en 200 et pense benoîtement qu'il a tout loisir de ne pas délivrer le médicament.) : « Ah, d'accord... Et vous avez vu beaucoup de fraudes ? »

La Vendeuse : « Euh, non, moi, jamais, mais mon père oui... »

La Cliente se tait. Le Père Potard, rien à dire.

La fin de la conversation se perd dans le brouhaha de fin de journée d'une officine du centre de Paris, un soir de Noël. Dommage... La Cliente y déroule pas moins que la totalité de son dossier médical : la spondylarthrite ankylosante vieille de 25 ans passés, le recours fréquent aux morphiniques, les salvateurs anti-TNF-alpha, biotechnologie coûteuse et efficace, arrêtés pour cause de cancer du sein, la hernie depuis septembre, l'inflammation aux mains maintenant et aux pieds, c'est gênant cette inflammation des articulations des pieds, c'est précieux quand même des pieds. Jusqu'au protocole où elle entrera peut-être bientôt sile traitement actuel échoue.

Mépris total du secret médical. Déballage total, indécence, infantilisation. Fulgurante, cette phrase d'un ministre de la Santé de jadis ou naguère qui disait, tout sourire dehors, que les économies drastiques allaient permettre de responsabiliser les patients... Oui, oui, le Père Potard y pensera...

Scène 3

Le surlendemain matin. Intérieur pharmacie (ambiance à la Lelouche d'un lendemain de fête. Une lumière blafarde qui entre par la porte électrique contraste avec la débauche de lumières de l'intérieur mais contribue à ajouter à la joie factice du lieu.) La Cliente entre, accompagnée de Mouflet. Elle se penche vers une vendeuse affairée dans les crèmes hydratantes, demande à voir « Morgane », lafée, la Vendeuse de l'autre fois.

La Vendeuse 2 (très fort) : « Ah, oui, c'est vous, les stupéfiants... »

La Cliente se tait, serre la main de Mouflet qui tourne la tête et recule lentement pour ne pas coller une tarte à la Vendeuse 2 (façon Battling Joe).

NOIR

Et c'est ainsi qu'un soir de Noël, je devins toxicomane. J'étais déjà un brin fatiguée, je suis devenue toxico.

Je n'ai rien appris, cepetit quart d'heure. Je sais la suspicion des pharmaciens dès qu'on se pointe avec une ordonnance de morphiniques. Je sais l'impression insupportable d'être un hors-la-loi. Je sais la retenue qu'il faut avoir alors : ne pas dire : "Et quand bien même serais-je toxicomane ? Vous voyez bienque cette ordonnance est nickel, si vous avez un doute, appelez le DrX, il sera ravi de vous entendre, il adore les gens scrupuleux..." Je sais tout cela qui use.

La sécurité sociale étant ce qu'elle est, encore solidaire, la prescription des deux morphiniques ne m'a pas été facturée. Ce traitement censé traiter une affection de longue durée est pris en charge à 100%.

Le 31, je suis allée montrer mes pattes et mes pieds à l'hôpital où officie l'oublieux praticien. Il a bien ri à mon récit. Plus du tout au passage du déballage de mon dossier en public. Nous avons salué le Père Potard, rajouté illico à notre liste des symptômes incurables. Le fameux Père Potard de la brunette apothicaire.

(à suivre)

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